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Joseph Jacquemotte. Du syndicalisme au communisme, une même révolte militante (analyse n°6, publiée le 18/9/2006)
Par Nicolas Naif

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Biographie (sujet principal)

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Pour citer cet article :

Nicolas Naif, « Joseph Jacquemotte. Du syndicalisme au communisme, une même révolte militante », Analyse de l'IHOES, n°6, 18 septembre 2006,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Joseph_Jacquemotte_syndicalisme_communisme_revolte_militante.pdf.


Préambule (par l'équipe de l'IHOES)

L’histoire des mouvements socialistes et ouvriers, en Belgique comme ailleurs, est traversée par maints débats, dont certains ont la vie dure. Ainsi, parmi les sujets qui taraudent tout militant de gauche qui se respecte, il en est un qui revient de manière récurrente : l’idéalisme. Ce principe soulève une question primordiale : faut-il garder en toute circonstance un idéal (c'est-à-dire un principe intangible que l’on applique a priori à toute action) ou, au contraire, sacrifier cet idéal au profit d’un pragmatisme plus fédérateur ?

Car, à l’exception des grandes valeurs acceptées par toute la gauche (la solidarité, le bien-être de la collectivité ou encore la régulation de l’économie par l’État), d’autres principes sont, hier comme aujourd’hui, soumis à de vives discussions. De même, les moyens de mettre en œuvre une politique de gauche sont – de la réforme réalisée de l’intérieur à la révolution pure et simple ! – extrêmement variés. Il faut donc soit vivre avec son idéal et ne pas céder, et courir le risque d’être isolé, soit faire des concessions, avec cette fois le risque de devoir laisser tomber certaines exigences.

Ce débat est on ne peut plus actuel.

Les élections présidentielles françaises constituent un bon premier exemple. On assiste à ce niveau (et ce n’est pas la première fois) à un dispersement des candidats de gauche : d’un côté le parti socialiste, par ailleurs de plus en plus frileux dans ses positions sociales ; de l’autre les multiples candidats de la gauche radicale qui, malgré des conceptions communes à la base, n’ont jamais réussi à se fédérer.

Un second exemple, qui vaut lui aussi son pesant d’or, est celui de l’interaction entre les syndicats et les partis politiques : un syndicat socialiste (en Belgique : la FGTB et ses nombreuses centrales) partage de prime abord les mêmes valeurs que le parti du même nom. Cependant, tout syndicat représente un contre-pouvoir et doit, pour fonctionner correctement, garder son indépendance vis-à-vis des autres mouvements partageant ses préoccupations. Certains syndicalistes sont ainsi partisans d’un front d’action commune, quitte à devoir faire des concessions ; d’autres préfèrent garder en tête un certain idéal et représenter leurs affiliés sans faire une entorse à leurs principes.

Le lecteur intéressé par ces questions découvrira sans aucun doute dans les relations du syndicaliste et communiste Joseph Jacquemotte (1883-1936) avec le monde politique de quoi alimenter sa curiosité. Il trouvera également dans la personnalité de ce militant une intéressante synthèse d’idéalisme à contre-courant et de volonté d’une union de toutes les forces de gauche.

Joseph Jacquemotte. Du syndicalisme au communisme, une même révolte militante

Membre fondateur et dirigeant du Parti communiste de Belgique (P.C.B.), créateur également du journal Le Drapeau rouge, Joseph Jacquemotte a été de tous les combats, de toutes les luttes sociales qui ont rythmé la première moitié du vingtième siècle. Idéaliste et altruiste, il a tenté d’impulser au mouvement ouvrier les valeurs et les choix qu’il estimait les plus justes mais ce leader ouvrier emblématique n’a eu de cesse de devoir convaincre, de devoir se frotter à ses contradicteurs. Son parcours, qui est toujours resté d’une rigueur et d’une constance sans faille, est illustratif de l’espace, parfois abyssal, qui existe entre les idéaux et la réalité du terrain. Né le 23 avril 1883 dans un milieu modeste, Joseph Jacquemotte put suivre une scolarité à l’école des pupilles de l’armée – grâce à son père, policier – jusqu’à l’âge de 16 ans. Réformé, il s’engagea comme employé dans le grand magasin bruxellois « l’Innovation ». Influencé par son frère, membre du Parti ouvrier belge (le P.O.B., ancêtre du Parti socialiste), il choisira de se syndicaliser et de participer aux luttes pour le Suffrage universel. Sa fougue et son sens de l’organisation l’amèneront à la tête du Syndicat des employés. Séduit par le socialisme, Jacquemotte n’allait toutefois manifester que peu d’intérêt pour les discussions théoriques, préférant l’action, les luttes sur le terrain, par lesquelles il gagna une grande popularité à Bruxelles. Les bases de sa pensée étaient simples : une lutte pour l’égalité sociale, radicale et sans concession à l’ordre bourgeois.

Syndicaliste, Jacquemotte avait le souci d’une grande indépendance à l’égard des partis politiques – et particulièrement du P.O.B., le plus proche de sa sensibilité – et des jeux byzantins du Parlement. Mais la lutte pour l’égalité réclamait l’union de toutes les forces possibles. Il entra donc au parti ouvrier, non sans méfiance. A la veille de la Première Guerre mondiale, Joseph Jacquemotte y était devenu le représentant d’une minorité « socialiste-révolutionnaire » qui s’exprimait dans son propre journal : L’Exploité. Durant la Grande Guerre, il refusa de rejoindre le camp très fourni des revanchards jusqu’au boutistes et des patriotes exacerbés. Un nouvel espoir devait voir le jour dans la Révolution russe de 1917. Même si des réticences existaient, le leader syndicaliste voulait y voir la réalisation de certaines de ses aspirations. Sous l’influence de Charles Massart, il inclina de plus en plus vers le marxisme et le communisme qui semblaient mieux correspondre à ses aspirations. En Russie, le renversement de l’ordre ancien et une société qui semblait entièrement basé sur l’égalité entre les hommes n’était plus des chimères.

Après 1918, Jacquemotte, décidé à structurer un courant oppositionnel au sein du P.O.B., chercha à regrouper et à peser sur l’orientation du programme socialiste. Mais la stratégie échoua. Marginalisé par le courant réformiste et traduit devant la commission de discipline du parti ouvrier, Jacquemotte fut amené à quitter le parti, suivi à peine par une poignée de militants. Il n’avait abouti qu’à fédérer un groupuscule. « Cet empoisonneur de l’esprit ouvrier », comme l’appelait Emile Vandervelde, avait totalement échoué à regrouper les radicaux et les révolutionnaires du P.O.B. Il n’abandonna pourtant pas et décida de poursuivre son combat mais peu d’alternatives s’offraient à lui.

Ses choix l’amenèrent naturellement au communisme. Mais Moscou s’était érigé rapidement en centre unique du communisme international. Tout ce qui se réclamait du communisme devait passer par là. Jacquemotte et son groupe furent obligé de fusionner avec une autre ligue, menée par War Van Overstraeten, nettement plus orthodoxe et radicale. En septembre 1921, avec l’indispensable aval de l’Internationale communiste, le Parti communiste de Belgique était fondé.

La cohabitation des deux groupes fut difficile et pénible. L’un et l’autre refusaient de se laisser gagner par les vues adverses. Finalement, c’est Joseph Jacquemotte qui fut écarté et mis en minorité. La tendance sectaire et intransigeante était celle choisie par Moscou. Cela ne signa pas pour autant la mort politique de Jacquemotte. Son charisme et l’indéniable sympathie que ses combats désintéressés lui avaient valu, lui permirent d’exister encore, politiquement parlant. Il excellait dans le rôle du tribun. Tant et si bien qu’il fut élu, en 1925, à la Chambre des députés sur les listes communistes, avec Van Overstraeten. Sur ce nouveau terrain de lutte, au milieu des lambris et des dorures du Parlement, Jacquemotte entreprit, inlassablement et avec un talent indéniable, de défendre les positions du Parti communiste et par delà, pensait-il, les intérêts des ouvriers et des masses populaires. Il profitera de son immunité parlementaire pour aller de meeting en meeting pour haranguer les foules.

Sur fond de lutte fratricide entre les partisans de Staline et de Trotsky, Jacquemotte essaya de renforcer sa position au sein du P.C.B. La majorité – dont War Van Overstraeten – était favorable aux thèses trotskistes. Elle fut chassée du parti. Jacquemotte, lui, préféra s’appuyer sur l’Internationale communiste. Cela ne lui permit pas pour autant de prendre la tête du parti. Moscou décida de mettre sur le côté la plupart des anciens dirigeants, suspects d’« opportunisme », pour promouvoir une jeune génération, sans expérience et sans prise avec les réalités belges puisque « politiquement éduqués » dans les écoles de militants soviétiques... Ils pouvaient inaugurer la nouvelle stratégie de Moscou (1928) : l’heure était désormais à la lutte « classe contre classe » et les socialistes étaient traités de « sociaux-traîtres ». Le sectarisme se fit plus fort encore. Mais le message ne passait pas. La population, et à plus forte raison les masses populaires, restaient relativement insensibles aux mots d’ordre.

La période qui s’ouvrait avec les années trente était pour le moins confuse. Jacquemotte était ballotté, menacé d’exclusion puis réintégré à la direction du parti et de son journal, le Drapeau rouge. Toutefois sa popularité en dehors du Parti ne se démentait pas. Il était réélu au Parlement en 1932 et prit une part important aux grandes grèves de cette même année. Partisan depuis toujours de l’ouverture et d’une certaine conciliation, Jacquemotte vit enfin son heure arriver lorsque l’Internationalisme communiste (1935), au terme, d’un énième changement de stratégie, décida de passer à l’action unitaire avec les socialistes et les autres progressistes.

Selon les envoyés de l’Internationale communiste, plus que tout autre, Jacquemotte était le « symbole du communisme » en Belgique, loué pour son contact avec les masses et sa connaissance des arcanes parlementaires et syndicales. Personne probablement ne devait relever une telle ironie. Mais il était temps désormais pour le leader communiste d’imprimer sa ligne pour briser l’isolement des communistes belges. Et les premiers succès – tout relatifs – vinrent enfin ! Au printemps 1936, suite à de nouvelles grèves importantes, le P.C.B. était à un sommet de popularité. Les élections lui permirent de tripler sa représentation. Les nouvelles adhésions affluaient enfin.

Plus encore, Joseph Jacquemotte, en accord avec le reste de la direction du Parti, devait pousser plus loin la logique unitaire en posant concrètement la question de l’adhésion du Parti communiste au Parti ouvrier (qui reposait historiquement sur la principe de l’affiliation collective). La volonté était de créer un « bloc formidable et uni des grands courants de la classe ouvrière, qui se présenterait devant [le] peuple comme le seul représentant de aspirations de la classe des travailleurs » (Drapeau rouge, 18 juillet 1936).

Jacquemotte ne put aller plus loin. La mort devait le surprendre, quelques semaine plus tard, le 11 octobre 1936, dans le train qui le ramenait de l’imprimerie de La Voix du Peuple... La fusion ne devait jamais avoir lieu, les haines et la méfiance engendrées depuis la création du P.C.B. n’ayant pu être surmontées. Il ne lui fut jamais véritablement trouvé de successeur. Soldat discipliné de l’Internationale et travailleur acharné, il fut d’une remarquable persévérance dans ses combats, plaçant la lutte des classes et l’union de tous les travailleurs en vertus cardinales.