IHOES PRODUCTIONS Articles / analyses en ligne
Collections
Productions
Historique
Infos pratiques
Contacts
Liens
Ruzagayura, une famine au Rwanda au cœur du Second Conflit mondial (analyse n°97, publiée le 7/9/2012)
Par Dantès Singiza

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense de la multi-culturalité, de la multi-ethnicité et de la citoyenneté"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Dantès Singiza, « Ruzagayura, une famine au Rwanda au cœur du Second Conflit mondial », Analyse de l'IHOES, n°97, 7 septembre 2012,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse97DSingiza.pdf.


Préambule de l’IHOES
Aujourd’hui, les Rwandais sont bien présents en Belgique et font partie de la communauté immigrée. La société multiculturelle dans laquelle nous vivons est le fruit d’une histoire démographique, économique, sociale, politique et culturelle. À l’IHOES, il nous importe d’explorer cette histoire parfois méconnue ou encore enfouie dans des archives ou des mémoires non encore exhumées. Mener une réflexion constante sur le « comment vivre ensemble » passe aussi par des interrogations sur les origines des relations entre continents, entre États, entre populations… La présente analyse témoigne des rapports qui ont existé entre Belges et Rwandais au cœur du second conflit mondial. Ce pays africain, alors placé sous mandat belge, y prend part dès 1940 en participant à l’effort de guerre. L’auteur nous explique comment. D’octobre 1943 à décembre 1944 environ, une famine sévit sur la majeure partie du territoire. Les facteurs naturels en présence auraient suffi à causer la disette, mais les prélèvements et les travaux demandés – notamment pour faire tourner à plein régime les usines d’extraction minières – en ont de toute évidence aggravé les effets. À l’époque, la population belge ne connaissait pas nécessairement l’existence de cette famine. Dantès Singiza nous informe sur ses causes et ses conséquences, ainsi que sur l’attitude de la population locale, des chefs rwandais, des mandataires belges et des missionnaires. Il nous a semblé utile de faire connaître cette recherche inédite menée par un jeune historien. Elle est une page de notre « passé colonial ». À l’heure où l’Union européenne ferme peu à peu ses frontières et parle « d’immigration économique ou justifiée », libre à nous de nous demander s’il était « justifié » de faire travailler des Rwandais, y compris des enfants, dans les champs, dans les sociétés minières belges, et de réduire leur ration de nourriture pour soutenir l’effort de guerre des Alliés, et de surcroît, au moment où ils connaissaient la disette…

1. De la famine au Rwanda

Pays de l’Afrique centrale, le Rwanda connaît, au cours de son histoire, différentes famines. Celles-ci apparaissent régulièrement au cours des périodes précoloniale, du protectorat allemand (1898-1916), de l’occupation et du mandat belges (respectivement de 1916 à 1924 et de 1924 à 1946). Ces famines peuvent résulter de la sécheresse, de l’invasion des nuisibles, etc. Elles entraînent, entre autres, un nombre important de décès et de déplacements dans le pays. En raison de leur ampleur sans doute, ces famines portent des noms distincts. Les plus connues sont Rukungugu, Ruyaga, Rwakabaga, Rumanura, Rwakayihura et Ruzagayura.

La famine Rukungugu survient vers le début du XIXe siècle. Elle est la conséquence d’une sécheresse et sévit dans le pays pendant un an. Pour y faire face et éventuellement provoquer des chutes de pluie, la cour royale aurait eu recours aux rites de la Voie de la Sécheresse consistant en pratiques et formules rituelles accomplies par le roi et les ritualistes de la cour.

Les famines Ruyaga et Rwakabaga datent de la période du protectorat allemand. La première a lieu de 1897 à 1903 et est causée par une invasion de sauterelles. Elle entraîne un grand nombre de morts et de migrations. La seconde sévit de 1906 à 1908 et elle est provoquée par une sécheresse.

Les périodes de l’occupation et du mandat belges sont marquées par les famines Rumanura, Gakwege, Rwakayihura et Ruzagayura. La famine Rumanura survient durant la Première Guerre mondiale. Elle s’étend de 1916 à 1918. Elle est le résultat de plusieurs facteurs qui entraînent son éclatement et son extension sur une grande échelle : la réquisition des vivres et des hommes, le pillage et la destruction des champs par la population et les troupes belligérantes, la fuite de la population devant les combats ainsi que l’invasion des chenilles et des sauterelles.

La famine Gakwege survient entre 1924 et 1926. Quant à la famine Rwakayihura, elle éclate en 1928. Elle est provoquée par une sécheresse. Elle est notamment violente au nord, au nord-ouest, au centre et à l’est du pays. Elle se termine au bout de deux ans. Elle n’est pourtant pas la dernière de la période du mandat belge : elle est plus tard suivie par la famine Ruzagayura.

2. De la famine Ruzagayura

La famine Ruzagayura éclate durant la Deuxième Guerre mondiale : elle débute vers le mois d’octobre 1943 et s’étend sur presque tout le pays, à l’exception du territoire de Shangugu. Ce territoire du sud-ouest du pays s’en tire notamment grâce à son microclimat et à sa proximité avec le Congo belge, lieu d’approvisionnement par excellence.

L’ampleur de cette famine marque la population comme en témoignent les nombreux noms qui lui sont attribués dans le pays : elle est appelée Ruzagayura au sud ; Rujukundi à l’est ; Matemane au centre et nord-est ; Gahoro à l’ouest ; Rudakangwimishanana ou Rugaragazabadakekwa au nord.

Les cadavres faméliques qui jonchent les routes et les bois ainsi que les affamés, aux corps squelettiques qui errent sur les collines pour y chercher des vivres et fuir la faim, témoignent de la gravite de cette famine. Une bonne partie de la population consomme les plantes sauvages, les racines de bananiers ou de fougères, la farine des troncs de bananiers ou les fruits des acacias. Pour survivre, certains individus sont obligés d’échanger les biens de seconde nécessité, comme les houes, les habits, les perles, etc., contre des vivres. D’autres en seraient même arrivés à troquer les piliers en bois de leur case pour de la nourriture.

3. Les causes de la famine Ruzagayura

La famine Ruzagayura est la conséquence d’un ensemble de facteurs naturels mais aussi humains. Elle résulte principalement de périodes successives de sécheresse survenues en septembre-octobre 1942, en avril-mai 1943 et en octobre de la même année. Ces conditions climatiques auraient également sévi au Burundi et dans les territoires de l’Afrique orientale et australe, comme le Kenya et la Rhodésie. L’éclatement de la famine Ruzagayura est aussi dû aux agents nuisibles comme le mildiou, la rhizoctonie et la mouche des semis qui s’en prennent, au cours de l’année 1943, aux pommes de terre, aux patates douces et aux haricots. La répétition de la sécheresse sur deux années successives aura pour effet de diminuer la récolte agricole et par conséquent d’appauvrir la réserve alimentaire de la population. Quant aux nuisibles, leurs effets aggravent, à leur tour, la situation alimentaire.

Il faut noter que l’effort de guerre exacerbe davantage la crise alimentaire. À l’instar des populations d’autres territoires occupés par la Belgique, les Rwandais prennent part, dès 1940, à la Deuxième Guerre mondiale. Ils ne sont pas recrutés comme soldats de la Force publique : le Pacte de la Société des Nations (SDN) interdit de leur dispenser une instruction militaire propre à leur permettre de livrer des combats. Néanmoins, certains Rwandais se portent volontaires comme soldats et intègrent la Force publique congolaise et les divers régiments de l’armée anglaise stationnée en Ouganda et au Tanganyika. Par ailleurs, l’ensemble de la population doit fournir les vaches de boucherie, les haricots, le sorgho et les petits pois pour nourrir les militaires congolais de la Force publique déployés au Rwanda, mais aussi les ouvriers des colons et les mineurs des entreprises coloniales implantées au Congo ainsi qu’au Rwanda. Parmi ces firmes, citons par exemple : la Société des Mines d’étain du Ruanda-Urundi (Minetain), la Société minière de Muhinga et de Kigali (Somuki) et la Compagnie géologique et minière du Ruanda-Urundi (Georuanda).

Au nom de l’effort de guerre, les Rwandais exécutent également des travaux de construction et d’entretien des routes et fabriquent des briques. Ils assurent le portage des vivres et d’autres biens pour le compte des entreprises minières. Ils extraient l’étain et l’or, produits « devant recevoir la priorité sur tous les autres », selon Pierre Ryckmans, le gouverneur du Congo. Ils cultivent le ricin et le pyrèthre, plantes importantes en temps de guerre : le ricin est transformé pour fournir l’huile de moteurs et le pyrèthre est, quant à lui, utilisé comme insecticide par les soldats alliés engagés sur les fronts d’Orient.

Au fil du temps, l’effort de guerre est décrié. Des voix s’élèvent aussi bien au sein de la population rwandaise, que de la part de missionnaires, de chefs locaux et du roi du Rwanda, Mutara III Rudahigwa. Dans l’ensemble, ces personnes critiquent le travail des enfants dans les champs de pyrèthre et surtout la fourniture obligatoire des vivres et du bétail ainsi que le recrutement des hommes pour le portage, les travaux miniers, la culture du pyrèthre, les travaux de construction et d’entretien des routes. Leur opposition tient au fait que les livraisons de denrées et d’animaux épuisent en réalité le stock alimentaire de la population et que la quotidienneté et la rigidité de divers travaux empêchent cette population de sarcler, de semer et d’entretenir les champs.

Contre toute attente, des voix s’élèvent aussi au sein de l’administration mandataire pour dénoncer certains aspects de l’effort de guerre. C’est notamment le cas de l’administrateur d’Astrida, René Bourgeois, qui proteste contre la fourniture obligatoire des vivres et de bétail au profit de la société minière, la Minetain. D’autres administrateurs soutiennent en majorité les réquisitions et les exportations des denrées et des animaux vers le Congo belge.

Notez que si la famine Ruzagayura est alors bien connue par l’administration belge à Léopoldville (siège du gouverneur général du Congo) et à Londres (siège du gouvernement belge en exil), la population belge n’était pas, à vrai dire, informée de son existence. La guerre et l’occupation de la Belgique pourraient probablement expliquer cette ignorance. Cependant, les Belges du Congo et du Ruanda-Urundi en connaissaient l’existence, soit parce qu’ils vivaient sur le territoire concerné, soit parce qu’ils lisaient les quotidiens du Congo qui en faisaient l’écho (notamment L’Essor du Congo à Elisabethville, Le Courrier d’Afrique à Léopoldville ou L’Écho du Kivu à Costermansville).

4. Les réactions des autorités mandataires belges, rwandaises et missionnaires

Pour atténuer la précarité alimentaire existant au Rwanda et au Burundi, les autorités mandataires interdisent, en janvier 1943, la sortie des vivres du Ruanda-Urundi. Pour rappel, une première période de sécheresse a alors déjà sévi. Elles ne mettent pas pour autant un terme à la mobilisation sociale et industrielle visant à subvenir aux besoins militaires de l’État belge, notamment aux réquisitions des vaches et des vivres destinées à l’alimentation des personnes œuvrant à l’effort de guerre au Ruanda-Urundi. Elles suppriment du moins, en mars 1943, les marchés de vivres destinés à l’approvisionnement des mines. Elles suspendent aussi, un mois plus tard, la perception de l’impôt dans les territoires dépourvus de nourriture.

Au moment de la famine, les autorités mandataires créent un service de ravitaillement à Usumbura. Elles achètent et transportent des vivres au Rwanda. Elles organisent, en collaboration avec les missionnaires et les chefs rwandais, la distribution de la viande, des haricots, du riz, de pois et d’autres vivres aux affamés. Elles sont également à l’origine de l’édification des centres d’accueil destinés au logement et au soin des affamés les plus faibles.

En vue de mieux préparer les semailles de la grande saison des pluies de mars à mai 1944, les autorités mandataires acquièrent et distribuent à la population des houes, des boutures de manioc et de patates douces ainsi que des semences de haricots, de pois, d’arachides et d’éleusine. Elles aménagent également des hangars de stockage sur chaque colline du pays. Elles mobilisent enfin la population pour les cultures et l’aménagement des espaces maraîchers.

Dans la lutte contre la famine Ruzagayura, les autorités mandataires sont assistées par le roi du Rwanda, Mutara III Rudahigwa, par les chefs rwandais ainsi que par les missionnaires catholiques et protestants.

En effet, durant la famine, le roi Mutara III Rudahigwa donne de l’argent et du gibier pour aider les affamés. Il visite les régions sinistrées et les centres d’accueil et ne manque pas une occasion d’encourager les chefs rwandais à assister l’administration mandataire dans la lutte contre la famine.

Les chefs rwandais fournissent, quant à eux, les vaches laitières et les vaches de boucherie. Ces vaches proviennent de leur cheptel personnel. Ils informent la population sur les éventuels lieux d’approvisionnement et sont chargés aussi bien de la conservation des semences agricoles que de leur distribution à la population. Ils assistent également l’administration mandataire dans la mobilisation de la population pour les cultures de 1944.

Enfin, qu’ils soient catholiques ou protestants, les missionnaires assistent l’administration dans la distribution des vivres, dans l’établissement et la gestion des centres d’accueil ainsi que dans la sensibilisation de la population pour les cultures de 1944.

Cependant, on ne peut pas oublier de relever que l’attitude de certaines autorités, mandataires et locales, avait été marquée au début de la famine par sa minimisation, sa dissimulation, voire par la négation de son existence dans leur circonscription. L’administrateur de Ruhengeri, Daniel Vauthier, le « résident » du Rwanda, Jean Paradis, et le chef de la province du Rukiga, le prince Étienne Rwigemera, auraient été parmi les autorités accusées d’avoir caché cette famine au point de laisser empirer la situation alimentaire. Cette attitude aurait notamment été dictée par la volonté de ces autorités d’échapper aux reproches de leur supérieur respectif. D’autres responsables, à l’instar de l’administrateur de Nyanza, André Pierlot et du vice-gouverneur du Ruanda-Urundi, Eugène Jungers, auraient, pour un moment, ignoré la réalité de cette famine, jusqu’au jour où ils l’ont appris par une visite sur le terrain.

5. Du dénouement et des conséquences de la famine Ruzagayura

Suite aux travaux agricoles et à l’abondance des précipitations intervenus au cours de l’année 1944, les récoltes augmentent et incitent l’administration mandataire à arrêter le ravitaillement du Rwanda en vivres et à fermer les centres d’accueil. La famine se termine aux environs de décembre 1944.

Un bilan peut alors être dressé. Elle a entraîné de graves conséquences pour le pays. En effet, la famine a provoqué la mort de milliers de personnes et a conduit des centaines d’autres à se déplacer et à émigrer vers les pays comme l’Ouganda, le Tanganyika et le Congo. Elle s’est accompagnée par une croissance de la criminalité. Les vols de nourriture se sont multipliés dans les champs, dans les habitations, dans les entrepôts et ont souvent été l’œuvre de diverses catégories de la population : enfants, femmes, paysans, ouvriers, domestiques, etc. La spéculation et le marché noir ont également fait leur apparition. Certaines localités sont devenues aussi inaccessibles à cause des brigands qui tendaient des embuscades sur les routes pour dépouiller les passants. Les monographies des missions catholiques répertorient une série de règlements de comptes survenus au Nord du pays : certains affamés moribonds y auraient été enterrés vivants par leurs ennemis dans le but d’assouvir des vengeances d’ordre privé.

Sur le plan des conséquences, la famine Ruzagayura est également à l’origine de la remise en question de l’autorité des mandataires et des dirigeants locaux. Au cours de cette période, certains individus se sont faits un point d’honneur de contrevenir aux ordres des chefs rwandais qui sont, pour la plupart du temps, appliqués à l’aide du fouet et des amendes. Ils ont rejeté leur autorité et ont reconnu uniquement celle des autorités mandataires. Certains ont fui leur région. D’autres se sont rendus responsables de destructions et de violences sur les chefs et leurs biens. Le roi Mutara III Rudahigwa s’est lui-même trouvé critiqué pour sa passivité à l’égard des exigences de l’administration mandataire. Ces exigences auraient épuisé et mécontenté la population rwandaise au point de l’inciter à formuler le souhait d’organiser un plébiscite et de se choisir un autre pays tutélaire. Dans son rapport annuel de 1944, l’administration mandataire du Ruanda-Urundi reconnaît, elle-même, que ses exigences auraient vraisemblablement donné naissance à « des aspirations à un ordre meilleur » au sein de la population rwandaise. Les missionnaires ne sortent pas non plus immaculés de cette catastrophe : ils sont critiqués pour leur manque d’intervention dans l’allègement des corvées et autres prestations.
***

La famine Ruzagayura marque la période de la Deuxième Guerre mondiale au Rwanda. Ayant duré un an, elle se sera donc ajoutée à la liste des catastrophes connues dans ce pays. Par son ampleur et ses effets sur la population, cette famine – résultant de la sécheresse, des agents nuisibles et de l’effort de guerre – pousse les autorités belges, rwandaises et les missionnaires à s’impliquer activement dans sa lutte, en distribuant des vivres et des semences, en créant des centres d’accueil d’affamés et en encourageant la population aux semailles et autres tâches agricoles. À l’heure du bilan, cette famine a causé un nombre considérable de décès et a poussé des milliers de personnes sur les routes. Elle a créé un climat d’insécurité et laissé un sentiment de colère dans la population rwandaise.