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Le laboratoire de pédagogie et de psychologie d'Angleur, vers un enseignement émancipateur pour tous ? (analyse n°102, publiée le 17/12/2012)
Par Fanny Lardot

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Valorisation de la culture populaire, entre héritage et renouvellement"

Il traite des sujets suivants :
Éducation (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Fanny Lardot, « Le laboratoire de pédagogie et de psychologie d'Angleur, vers un enseignement émancipateur pour tous ? », Analyse de l'IHOES, n°102, 17 décembre 2012,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_102_Lardot.pdf.


Préambule de l’IHOES

En décembre 2010, Micheline Zanatta signait une première analyse sur le laboratoire de pédagogie et de psychologie d’Angleur dont nous venions de sauver un fonds d’archives (Analyse IHOES – n° 72). Il y était question de sa résonance internationale et du rôle joué par ses deux figures clefs, René Jadot et Andréa Jadoulle. Depuis lors, l’analyse a fait tache d’huile. Elle a donné l’envie à une jeune historienne de mener des recherches supplémentaires sur l’histoire, les missions et les actions de cette institution qui, dès la fin des années 1920, visait le développement de personnalités épanouies. Fanny Lardot y a consacré son mémoire d’histoire. Elle a non seulement consulté le fonds de l’enseignement d’Angleur, mais également des archives de la ville de Liège, de l’asbl la Ligue de l’enseignement et de l’éducation permanente, de l’Institut liégeois d’histoire sociale (ILHS)... tout en ayant recours à des revues scientifiques et pédagogiques ou à des sources orales. Aujourd’hui, les résultats de ses investigations nous plongent davantage encore au cœur des pratiques quotidiennes de l’institution. Ils nous révèlent comment ce laboratoire prit position dans un contexte marqué par la récente démocratisation de l’enseignement et les conflits politiques y afférant dans cette commune industrieuse de la périphérie liégeoise. L’auteur nous éclaire sur les connexions entre les objectifs du laboratoire et les enjeux idéologiques portés par ses fondateurs et acteurs.

Introduction

En 2012, les méthodes pédagogiques, la réussite des élèves, la réforme des niveaux d'études sont toujours des sujets d'actualité qui ont pour objectif une meilleure organisation et une amélioration du « rendement » du système scolaire belge. Récemment, les journaux du pays ont relaté les desiderata du ministre de l'enseignement Jean-Claude Marcourt au sujet de l'allongement des études des instituteurs et des régents. Un peu plus tôt, en février, une étude menée par ce dernier exprimait les réactions des enseignants jugeant leur formation initiale insuffisante et en décalage par rapport aux réalités du terrain. Près d'un siècle plus tôt, la commune ouvrière d'Angleur instaurait, pour son enseignement primaire, un organisme dont l'une des nombreuses attributions veillait à l'insertion et à la préparation des instituteurs fraîchement diplômés. À travers la création d'un laboratoire de pédagogie et de psychologie, le collège échevinal, mené par l'échevin socialiste René Jadot (1897-1941), désirait moderniser progressivement la pédagogie et les méthodes d'apprentissage des écoles officielles de la ville. Nous sommes alors en 1928, quatorze années après la loi sur l'instruction obligatoire. Ce laboratoire, sorte de cas unique en Belgique, cherche-t-il à promouvoir un enseignement émancipateur pour tous ? Si oui, pourquoi et comment ? Pour répondre à ces questions, il convient tout d'abord de s'interroger sur le contexte scolaire et pédagogique général, mais également sur le milieu spécifique dans lequel apparaît cet organisme. Ensuite, une description poussée des missions et du quotidien de la directrice du laboratoire nous éclairerait sur la tentative d'amélioration de la scolarité des enfants angleurois issus principalement de milieux populaires. La période envisagée est celle de l'entre-deux-guerres ; c'est en effet à cette époque que l'institution connaît son apogée. En activité jusqu'en 1979, elle périclite néanmoins après le Second Conflit mondial.

Genèse du laboratoire : contexte et milieu

En mai 1914, le gouvernement catholique en place vote, à la majorité, l'instruction obligatoire jusqu'à quatorze ans, instituant alors officiellement une proposition défendue depuis des années par son adversaire libéral. L'apparition du socialisme en 1885 et son influence grandissante sont alors déterminantes dans cet épisode scolaire. L'augmentation des subsides de l'État permet de rendre l'enseignement primaire gratuit, que ce soit pour les écoles communales ou les écoles libres. Avant cela, la fréquentation scolaire était très sporadique car liée au travail des enfants dans les champs et dans les usines. De manière générale, la plupart des élèves assistaient aux leçons jusqu'à l'âge de onze, douze ans, période de leur communion solennelle. Il faut cependant attendre le début des années 1920 pour que se généralise l'instruction obligatoire, freinée par les évènements de 1914-1918.

Le début du XXe siècle est caractérisé par une baisse des tensions entre les différents partis. La trêve scolaire de l'après-guerre permet de reléguer au second plan les querelles typiques du siècle précédent entre les catholiques et les libéraux. Les changements au niveau de l'enseignement se remarquent plus particulièrement au niveau méthodologique et pédagogique. Depuis toujours, l'instituteur pratique la transmission orale des savoirs et les élèves, immobiles et silencieux sur leur banc, prennent note des explications fournies. Le maître a le monopole du discours, du choix des contenus, du cheminement de l'apprentissage et des rythmes d'acquisition. Aucune base de psychologie enfantine n'est prise en compte, de même qu'aucune transition entre les différentes matières (calcul, langue maternelle et religion) n'est appliquée. Au début du XXe siècle, un courant pédagogique vient bouleverser les idées reçues et prôner une nouvelle doctrine : l'éducation nouvelle. Rassemblant des philosophes, des scientifiques, des médecins et des pédagogues, ce mouvement européen et américain défend l'enfant actif comme source de l'éducation, les méthodes actives d'enseignement et le développement de toutes les facultés propres aux hommes (intellectuelles, psychologiques et manuelles). Il recouvre un ensemble hétérogène de personnalités (John Dewey, Célestin Freinet, Maria Montessori, Jean Piaget, Adolphe Ferrière, Edouard Claparède, etc.) et de théories qui, malgré leurs divergences, ont un souci commun, la participation énergique des apprenants à leur propre éducation. Ces nouveaux pédagogues prônent l’instauration d’un enseignement démocratique. Pour eux, l’éducation doit former un nouveau type de citoyen, instruit, moralisé et conscient de ses choix et de ses qualités. Ils jugent que la pédagogie traditionnelle, basée sur l’autoritarisme et la passivité, ne favorise nullement la formation de personnes libres et autonomes. L'enfant se doit de poser des questions, d'expérimenter, de tester, de bouger afin d'acquérir de nouvelles connaissances. Pour faciliter son éducation, ses intérêts et sa personnalité doivent devenir le fil rouge des leçons. Le perfectionnement des sciences nouvelles (psychologie expérimentale et sociologie) explique aussi cette vision moderne de l'enfant et de sa formation. Cette pédagogie connaît une extension mondiale au lendemain de la Première Guerre. Loin d'y mettre fin, le conflit a poussé les hommes d'État à redéfinir une éducation plus efficace et diversifiée.

La Belgique, par le biais de spécialistes tels qu'Ovide Decroly, Josefa Joteyko ou Nicolas Smelten, joue très tôt un rôle de diffuseur des principes de la pédagogie active et expérimentale, basée sur l'observation, la recherche et l'analyse. En 1922, le gouvernement, sous l'influence du ministre socialiste Jules Destrée, prend en compte le bilan des recherches scientifiques dans son nouveau programme de l'enseignement primaire. Ce dernier fait écho des résultats négatifs obtenus à propos des études de Decroly et Gérard Boon sur le rendement et les pratiques des écoles belges. Les recherches montrent, par exemple, que 15 % à peine des enfants profitent pleinement de l'enseignement primaire organisé pour tous. La très grande majorité (85 %) éprouve, à un moment ou un autre, des difficultés importantes dans son parcours scolaire. La surpopulation des classes, le programme, les méthodes, la composition du personnel enseignant et l'expérience du maître sont autant de facteurs expliquant la débâcle de nombreux élèves. À ce moment-là, la pédagogie active fait progressivement son entrée dans certains établissements scolaires, c’est le cas dans les écoles communales d’Angleur. Celles-ci ne sont donc pas révolutionnaires en soi, mais font partie des rares institutions à défendre vigoureusement ces nouvelles idées alors que les détracteurs et les sceptiques restent nombreux.

Le contexte général étant posé, il convient, à présent, de définir le « décor » dans lequel s'implante le laboratoire, à savoir Angleur qui est une commune à part entière avant 1976.

De nombreuses années aux mains de libéraux, il faut attendre 1921 pour que l’entité devienne socialiste. Mené par Henri Piedboeuf, le parti obtient la majorité absolue qu'il conservera jusqu'à la fin des années 1970. René Jadot, professeur à l'école normale de Jonfosse (dont il devient le directeur en 1939), obtient la fonction d'échevin de l'Instruction publique aux élections communales d'octobre 1926. Rédacteur de plusieurs périodiques socialistes locaux, il défend ses idées pédagogiques dans divers groupements de défense de l'enseignement primaire tels que la Centrale du personnel enseignant socialiste, le Centre permanent de défense de l'école publique ou encore la Ligue de l'enseignement.

Il est intéressant de constater le rapprochement entre les points de vue de l'éducation nouvelle et du socialisme sur la pédagogie. Depuis sa formation, le Parti ouvrier belge tient à défendre les ouvriers et à améliorer leurs conditions dans la vie de tous les jours. L'enseignement est devenu une de ses préoccupations majeures, l'école représentant le meilleur outil de changement de la société. Les élèves doivent recevoir une formation intégrale visant un développement équilibré de toutes leurs facultés de manière, notamment, à s’adapter à la complexité croissante des innovations techniques. Le POB entend aussi défendre une école publique, gratuite, laïque et respectueuse des conditions philosophiques de tous.

La création du laboratoire est l'œuvre de l'échevin Jadot. Influencé par le renouveau scientifique du moment, il entend à la fois promouvoir et réformer le fonctionnement des cinq écoles primaires communales d’Angleur, puis des classes de maternelle. Cette transformation ne peut avoir lieu sans l'intervention de personnalités et d'institutions agissant en toute connaissance de cause. Le personnel enseignant n'a ni le temps, ni les compétences de juger la valeur des études pédagogiques entreprises. Les recherches dans ce domaine sont tellement nombreuses à l'époque qu'il semble impossible que les instituteurs s'attèlent à la lecture de toutes ces découvertes. Mais tous les résultats sont considérés comme primordiaux pour donner une bonne direction à leur enseignement. Il apparaît donc nécessaire de créer une structure qui suive de près les découvertes de la psychologie et de la pédagogie expérimentales, guide les enseignants, comprenne l'évolution des enfants et dirige des expériences innovantes. Cette structure, c'est le laboratoire. Avant d'en proposer l'organisation, René Jadot fait le tour des établissements similaires d'Europe et se met en rapport avec les scientifiques susceptibles de lui fournir des indications pratiques. Il reçoit notamment l'appui de Decroly, de Piaget, de Claparède et de Ferrière.

Lors du conseil communal du 7 mars 1928, l'assemblée, composée de neuf socialistes, deux libéraux et deux catholiques, approuve cette initiative et marque son adhésion au programme exposé par Jadot. La prise de position des catholiques est intéressante ; ils se rallient à un projet qui ne s'occupe aucunement des écoles libres de la commune. En effet, le but premier du laboratoire est de promouvoir l'enseignement primaire communal ; il s'agit donc d'un outil de propagande.

Quel genre de public fréquente les écoles du champ d’action du laboratoire ? Depuis la fin du XVIIIe siècle, Angleur vit un développement industriel florissant. Durant l'entre-deux-guerres, s’y déploient de nombreuses industries employant une main-d'œuvre importante, aussi bien locale qu'étrangère à la commune. Les élèves de ces écoles font majoritairement partie de familles ouvrières, au sein desquelles les pères exercent des métiers allant du manœuvre à l'ouvrier qualifié : près de 75 % d'entre eux, selon une étude menée par le laboratoire en 1934. L'autre quart comprend des fonctionnaires, des commerçants, des artisans et des professions libérales. Les mères, dans 90 % des cas, sont des femmes au foyer s'occupant des soins du ménage et des enfants. Celles qui travaillent à l’extérieur proviennent des quartiers les plus touchés par la crise économique. Par conséquent, de nettes différences ressortent entre les zones de la commune (quartier du Centre, de Renory et de Kinkempois). D'un point de vue intellectuel, 73 % des parents ont terminé leurs études primaires ; le pourcentage de diplômés de l'enseignement moyen et supérieur est quant à lui très faible (respectivement 15 % et 4 % pour les hommes). Le laboratoire prend donc majoritairement en charge des enfants de milieu populaire.

Le laboratoire : identité et objectifs

Dans un de ses écrits, la directrice, Andréa Jadoulle, définit le laboratoire de la manière suivante: le laboratoire de pédagogie et de psychologie d'Angleur n'est pas un laboratoire d'université. Sa tâche n'est pas d'établir des théories scientifiques ou de se lancer dans des recherches inédites. Il n'est pas non plus un laboratoire annexé à une école normale dans lequel les professeurs enseignent les méthodes les plus pratiques. Pour finir, son rôle ne se limite pas à celui d'un centre d'observation destiné uniquement à procurer des informations sur les élèves. Il emprunte cependant à chacune de ces institutions : des données scientifiques, des points de vue ou des sujets d'étude pour permettre à chaque enfant d'évoluer harmonieusement lors de son parcours scolaire. Il a sa caractéristique propre : René Jadot le compare à un laboratoire d'usine qui étudie les matières premières et les phases des opérations, dans ce cas-ci les élèves et les étapes d'apprentissage. L'échevin s'est inspiré des idées du psychologue américain John Dewey: étudier les problèmes locaux, procéder à des enquêtes et des expériences pédagogiques, publier des rapports et être des centres d'information pour le public et le personnel enseignant.

Ce laboratoire ne doit pas être tenu comme une réelle nouveauté car des institutions similaires existent en Europe (le laboratoire de l'école Granges-aux-Belles d'Alfred Binet à Paris) et même en Belgique (les laboratoires des instituts de pédagogie des universités, l'Association liégeoise médico-pédagogique fondée en 1911, etc.). Son originalité réside dans le fait qu'il soit institué au sein même des écoles primaires communales. Il puise les sujets de ses travaux dans les classes qui bénéficient, par la suite, des résultats obtenus.

Pour promouvoir et renforcer l'enseignement officiel, il se donne pour missions de produire des enquêtes et des statistiques sur la situation locale (états physiques et mentaux des élèves, procédés d'enseignement, etc.), d'introduire progressivement des principes de la pédagogie active, de diriger les classes expérimentales et de former les enseignants, mais aussi les parents. Ainsi par exemple, dans les années 1930, la directrice instaure des conférences de pédagogie familiale dans le but d’informer et de discuter des problèmes pédagogiques et éducatifs rencontrés. Le périodique communal Nos écoles à l'œuvre, édité par René Jadot, se charge quant à lui d'initier les familles à la vie des écoles et de parfaire leurs connaissances sur l'enfant. Le laboratoire s'attache, avant tout, à l'examen et à l'observation de tous les élèves sans exception. Le leitmotiv est « chaque enfant pose son problème ». Il faut donc établir, pour chacun d'entre eux, un diagnostic et, pour cela, avoir une connaissance la plus complète possible de leur personnalité, de leur état de santé et de leur milieu de vie, grâce à l'utilisation de tests, d'entretiens et d'épreuves individuelles et collectives. Contrairement aux laboratoires d'université, celui-ci n'est pas favorable à un usage abusif d'appareils estimant qu’ils risqueraient de déstabiliser les jeunes enfants.

À la tête de cet organisme, on trouve un instituteur liégeois, François Sainte, remplacé, dès septembre 1929, par Andréa Jadoulle (1896-1975). Institutrice spécialisée dans l'éducation des « anormaux », cette dernière est aussi licenciée de l'ULB en sciences pédagogiques où elle a pu participer aux conférences d'Ovide Decroly. Elle reste, jusqu'à sa retraite en 1964, la figure de proue de cette institution, celle qui rassemble les enseignants autour d'un projet précis. Son travail est permanent : elle passe tout son temps à développer l'organisme et à prendre soin des élèves. Elle a pour tâches de visiter les classes expérimentales, de faire passer des examens psychologiques et pédagogiques aux élèves, d'aider le personnel enseignant dans l'élaboration des leçons, d'étudier certaines notions pédagogiques, de s'entretenir avec les instituteurs, l'échevin de l'Instruction et le comité d'honneur, d'organiser des conférences parentales, de rédiger un rapport hebdomadaire, de gérer les visites et la correspondances, etc. Elle est aidée ponctuellement par des assistantes et un bibliothécaire-archiviste.

Le quotidien du laboratoire

Chaque nouvelle année scolaire débute de la même façon pour le laboratoire qui se transforme en centre d'observation. Les élèves de première année et les nouveaux passent une batterie de tests psychologiques et d'épreuves scolaires (en calcul ou en français) dans le but de dresser leur « profil type ». Plus vite les cas de « retardés » sont décelés, plus vite les enseignants peuvent les prendre en charge, que ce soit dans les écoles angleuroises (exemple avec la classe de récupération fondée en 1929 par Jadoulle) ou dans des écoles spécialisées. Tous les élèves sont observés et analysés tout au long de l'année, aussi bien par la directrice que par le médecin scolaire qui collaborent régulièrement. Le moindre problème ou la moindre difficulté scolaire est pris en charge par les instituteurs qui sont constamment formés.

L'étude de la personnalité de chaque enfant facilite le travail du service d'orientation scolaire et professionnelle instauré par la directrice. Le but est de les guider le plus objectivement possible vers la formation ou le métier le plus adapté à leurs compétences et à leurs qualités.

Par l'utilisation des tests de Binet-Simon sur l'intelligence, il apparaît que 80 % des élèves des écoles communales ont une intelligence dite « normale ». Cela signifie que, dans la très grande majorité des cas, les instituteurs font face à une classe capable de suivre un enseignement primaire selon leurs spécificités. Le milieu parfois très modeste des enfants n'est pas forcément une source de difficultés scolaires.

Les enseignants des établissements communaux d’Angleur s'adaptent progressivement à la pédagogie active et plus particulièrement à la méthode d'Ovide Decroly. Andréa Jadoulle organise des réunions et des conférences afin de les convaincre du bien-fondé de cette pratique éducative. Les intéressés ont la possibilité de s'entretenir avec le célèbre pédagogue et de visiter ses écoles à Bruxelles. Durant les premières années du laboratoire, les classes traditionnelles côtoient les classes expérimentales decrolyennes. En septembre 1933, la phase d'introduction touche à sa fin. L'ensemble du corps professoral doit utiliser les grands principes de base : l'observation et la recherche entreprises par l'enfant, les jeux éducatifs et la méthode, chère à Decroly, des centres d'intérêt. Cette technique repose sur l'étude d'un sujet particulier, intéressant directement l'enfant et regroupant tout un ensemble de connaissances diverses. Cela permet de créer un lien entre toutes les disciplines en partant de l'intérêt de l'enfant et a l'avantage de capter son attention plus longuement qu'une leçon imposée par le maître. Chaque classe choisit une idée centrale qu'elle développe pendant un certain laps de temps. Il arrive très souvent que plusieurs instituteurs travaillent ensemble sur une même notion, c'est le cas notamment dans le cadre du cours d'étude du milieu. L’environnement immédiat des élèves devient alors la base de leur enseignement. Il correspond à la région dont l'enfant peut avoir facilement une connaissance de visu. Le milieu va donc en s'élargissant au fur et à mesure que ses aptitudes s'enrichissent. Les leçons d'écriture, de calcul, de dessin, de travaux manuels, d'histoire et de géographie ont pour sujet la commune d'Angleur. À un moment donné par exemple, l'école du Centre se focalise sur l'usine de la Vielle Montagne ; tandis que les écoles des autres quartiers étudient la briqueterie, la sablonnière, les travaux de reconstruction du pont du Val Benoît, etc.

À côté de l'observation systématique de chaque élève et l'aide apportée dans l'élaboration des leçons, le laboratoire se lance aussi dans des enquêtes diverses : essai sur les examens scolaires, études sur le retard scolaire, sur la fatigue ou la mémorisation enfantines, etc. L’environnement de l’enfant est encore une fois au centre de l'attention, et plus particulièrement le milieu familial. En 1934, la directrice s'informe sur la « valeur » intellectuelle de la famille et son influence. En questionnant directement les parents, elle espère acquérir de nouveaux renseignements. De manière générale, le laboratoire étudie tout ce qui (école, famille, entourage, village) peut conditionner l'éducation des jeunes Angleurois.

Le laboratoire n'a jamais été reconnu officiellement par les autorités belges même s'il est soutenu par des représentants des milieux universitaire et inspectoral. Il n'empêche qu'il jouit d'une certaine influence en Belgique et ailleurs (France, Suisse, Pologne, Espagne). Les visiteurs sont nombreux et se renseignent sur les modalités de fonctionnement d'un tel organisme ; considéré par certains comme un modèle à suivre. En 1936, le nouveau programme primaire, appelé Plan d'études, entend confirmer officiellement un ensemble de procédés pédagogiques provenant de l’Éducation nouvelle. Établi par le ministre de l’Instruction publique François Bovesse, ce « Plan d’études » rend, d'une certaine manière, hommage à la persévérance de la directrice et des enseignants en consacrant la pédagogie decrolyenne et, de facto, les réalisations du laboratoire d'Angleur. Après-guerre, le laboratoire contribue de façon importante au développement de la psychologie scolaire et constitue l'un des modèles pour les centres psycho-médico-social (PMS) qui apparaissent dans les années 1945-1950.

Le laboratoire d'Angleur, une éducation émancipatrice ?

Le laboratoire de pédagogie et de psychologie d'Angleur a donc été créé dans l'optique de faire face aux faiblesses du système scolaire belge (rendu obligatoire depuis 1914) et d’améliorer son efficience dans les écoles officielles de la commune. Sa fondation est directement influencée par le renouveau scientifique et le mouvement d'éducation nouvelle. Sans ces données inédites et le travail acharné de l'échevin René Jadot, il n'aurait jamais vu le jour. Son objectif premier est de promouvoir l'enseignement communal (face aux établissements catholiques de la commune) et de favoriser une éducation harmonieuse pour tous les élèves. Pour ce faire, il multiplie les fonctions. C'est un :
- centre d'observation: les élèves sont analysés tout au long de leur scolarité
- centre de documentation: une bibliothèque rassemble des ouvrages et des revues sur les sciences nouvelles comme la pédagogie, la psychologie et la sociologie, accessible à tous les enseignants.
- centre de pédagogie active avec la méthode Decroly.
- centre de formation parentale et professorale.
- centre d'études expérimentales.
- centre de consultations médicales (de la grossesse à l'enfance).

Dans cette commune ouvrière, le laboratoire est la clé de voûte d'un vaste complexe éducatif dédié uniquement à l'enfant dans lequel il collabore activement avec les familles et les représentants du milieu médical, scolaire mais aussi récréatif.

Cet organisme entend prodiguer à chaque enfant une formation la plus adaptée à sa personnalité et à ses besoins. Tout son travail s'oriente vers les problèmes rencontrés et la compréhension de leur individualité. Le plus souvent, les leçons prennent quant à elles pour base le milieu immédiat de l'élève, bref ce qu'il côtoie au quotidien. C’est en quelque sorte, une éducation à l’analyse de la réalité qui les entoure.

Aujourd’hui encore, plusieurs des principes fondateurs de l’éducation nouvelle font partie intégrante des programmes scolaires comme le fait de tenir compte de la dimension psychologique de l’apprentissage ou la nécessité d’intéresser les élèves. Par ailleurs, les principes défendus par le laboratoire sont toujours appliqués dans certains établissements scolaires relevant de la pédagogie active. C’est le cas des écoles decrolyennes, par exemple, qui se situent principalement à Bruxelles. Une différence notable est toutefois à épingler : les écoles primaires d'Angleur visaient un public relativement modeste, provenant du milieu ouvrier, tandis que celles de la capitale ont toujours rassemblé les enfants des classes supérieures. À l'heure actuelle, le minerval s'élève à près de 800 € par an et par élève. La commune d'Angleur avait décidé d'offrir le meilleur à la jeune génération, quelles que soient ses origines sociales. De par ses tâches, ses missions et son idéologie, le laboratoire a défendu un enseignement émancipateur.