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Eisenstein à Seraing (1930) (analyse n°109, publiée le 26/8/2013)
Par Bruno Bové

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Valorisation de la culture populaire, entre héritage et renouvellement"


Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Bruno Bové, « Eisenstein à Seraing (1930) », Analyse de l'IHOES, n°109, 26 août 2013,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_109-Bruno_Bove-Eisenstein_Seraing.pdf.


« Je me suis produit devant les ouvriers dans un célèbre faubourg de Liège, Seraing-la-Rouge (!) »
Sergueï Mikhaïlovitch EISENSTEIN

L'historiographie du cinéma en Belgique ne s'est, à ma connaissance, jamais vraiment arrêtée sur la visite d’Eisenstein dans notre pays et cela malgré la renommée internationale du cinéaste soviétique, considéré jusqu'à nos jours comme un des cinéastes majeurs de l'histoire du cinéma mondial, sinon son théoricien le plus important, et malgré notamment l'importance de son film Le Cuirassé Potemkine pour la Cinémathèque royale de Belgique. Une visite qui d'ailleurs aurait été totalement oubliée, si le cinéaste n'en avait parlé lui-même dans ses Mémoires. Une première fois dans un texte datant de 1945, sous le titre de Nouné, il énumère les nombreuses manifestations auxquelles il est invité après la sortie de Potemkine qui lui vaut une célébrité mondiale et soudaine. Dans ce chapitre, on découvre aussi ceci :

« Se trouver embrassé par de drôles de gens inconnus, dans les faubourgs ouvriers de Liège, où on a vu le film en cachette ».

Qui sont ces « drôles de gens » et les circonstances accompagnant la projection de Potemkine ? Rien n'en est dit. Dans un autre texte, La Sorbonne, écrit en 1946 et également repris dans ses Mémoires, Eisenstein commence par revenir sur son passage en Belgique :

« Quelques mois passent... 1930. Paris. La mi-février. J'ai déjà fait des conférences à Londres. J'ai séjourné en Belgique, où je me suis produit devant les ouvriers, dans un célèbre faubourg de Liège. Son nom, Seraing-la-Rouge (!), parle de lui-même. Fuyant la curiosité sans bornes de la police, je quitte la patrie de Till Eulenspiegel un peu plus rapidement que je ne l'avais supposé. Cela m'empêche d'aller à Ostende répondre à l'aimable invitation du vieux James Ensor. Je le regrette beaucoup, car j'aime ses eaux-fortes grotesques, où des squelettes et des hommes s'enlacent dans les mêmes arabesques fantastiques, prolongeant au seuil du XXe siècle les traditions de ces bizarres et étranges ancêtres flamands du genre de Hiéronymus Bosch ».

Le cinéaste s'est donc produit dans divers lieux de notre pays, dont Seraing fin janvier et/ou début février 1930, avant d’être contraint par la police de quitter prématurément la Belgique. C'est ce passage bref, certainement le moins documenté parmi les étapes qu’il a parcourues en Europe, mais pourtant hautement révélateur, que nous nous proposons d'éclairer.

Eisenstein entre deux continents

L'année 1929 est aux États-Unis, l'année du passage définitif du film muet au film sonorisé. L'Europe suit une année après, entraînant une hécatombe de films muets jetés du jour au lendemain à la poubelle (il en ira de même pour bien des acteurs du muet). L’URSS confectionne son propre système de sonorisation. Les réussites lors d'essais en labo ne donnent pas lieu, comme dans tant d'autres pays, à un passage brutal au film sonorisé mais, au contraire, à un passage progressif qui va de pair avec l'équipement sonore des salles : jusqu'en 1935, des films muets y sont pourvus de versions sonorisées, et à l'inverse, on y fait des versions muettes de films déjà sonorisés de manière à pouvoir les passer dans les salles non encore équipées. Mais il n'est pas question pour l’industrie cinématographique soviétique de dédaigner d'apprendre de l'expérience à l'étranger : dès août 1928, il existe des plans concrets pour un voyage d'Eisenstein à Hollywood (sur invitation d’une délégation du studio United Artists en visite à Moscou) pour lequel les autorités soviétiques responsables ont donné leur aval. Eisenstein accompagné de son assistant, Grigori Alexandrov, et son opérateur, Edouard Tissé, quittent donc Moscou le 19 août 1929 par train pour arriver deux jours plus tard à Berlin. Ils ont chacun 25 dollars en poche ; le but est d'assister à la première européenne de leur dernier film, puis de se rendre aux États-Unis. Mais une fois le trio arrivé à Berlin, les visas pour les États-Unis se font attendre tandis que la United Artists fait savoir qu'elle n’est plus en mesure d'offrir un contrat au trio. Cette annonce doit sans doute être mise en lien avec la féroce compétition que se livrent les grands studios hollywoodiens suite à l'introduction du son qui met fin à la carrière de Fairbanks et Pickford, mais aussi avec le krach financier d’octobre 1929. Le but du voyage des trois cinéastes soviétiques – apprendre du film sonore au pays qui l’a initié – n'est pas abandonné, mais ce n'est que le 6 mai 1930 qu’Eisenstein obtient son visa et embarque deux jours après à Cherbourg, pour arriver cinq jours plus tard à New York, où il signe un contrat avec la Paramount, alors le plus grand studio au monde (après la MGM). Durant ces presque neuf mois d'attente forcée en Europe, Eisenstein se rend en Allemagne, mais aussi en Suisse, en Angleterre, aux Pays-Bas, en France et en Belgique, pour y travailler, y donner des conférences, ou encore visiter le pays. Le 29 décembre 1929, il donne une conférence à Anvers, après quoi il retourne en France. Exactement un mois plus tard, le 29 janvier 1930, Eisenstein donne des conférences à Bruxelles. Le périodique communiste alors hebdomadaire, Le Drapeau Rouge, en fait l’annonce le 11 janvier, suivi d'un compte rendu le 1er février. De Bruxelles, Eisenstein se rend à Seraing mais les dates exactes ne sont pas connues. Werner Sudendorf (de la Deutsche Kinemathek de Berlin) date ce déplacement de fin janvier et/ou début février 1930.

La Ligne générale / L'Ancien et le Nouveau

À « Seraing-la-Rouge » en 1930, c’est La Ligne générale qui est projetée au théâtre de Seraing. L'équipe d'Eisenstein, en route vers Hollywood donc, a emmené dans ses bagages son dernier film, encore muet. Celui-ci est entamé en 1926 (après Potemkine). Sa réalisation est interrompue pour la grosse production Octobre (qui prendra du retard et ne sortira qu’un an après le 10ème anniversaire de la Révolution d'Octobre 1917) et c’est en 1929 que La Ligne générale est repris et terminé, en changeant en cours de route son titre en L'Ancien et le Nouveau, du moins en URSS. Tous les films d'Eisenstein sont au fond des films historiques, mais celui-ci traite de l'histoire contemporaine, des débuts de la collectivisation des campagnes en Union soviétique, tandis que pour la première fois une production d'Eisenstein met en scène un personnage individuel central, la paysanne Marfa Lapkina (jouant dans cette fiction quasiment son rôle dans la vraie vie). Victime des traditions féodales et de l'obscurantisme régnant encore à la campagne, livrée à elle-même et n'arrivant plus à survivre, elle adhère tout de suite aux premières propositions de coopératives. Ces dernières, bien que ne comptant qu’un nombre restreint de personnes au départ (six dans le cas de celle de Marfa), entrent très vite en opposition avec les paysans aisés alors toujours en place (les koulaks), mais aussi avec certains coopérateurs qui veulent s'approprier les premiers gains obtenus grâce à la coopération agricole et à l'introduction de machines (la fameuse scène de l'écrémeuse), voire même avec une certaine bureaucratie qui se manifeste à travers l'appareil étatique soviétique. Tout au long de son film, Eisenstein n'aura de cesse de démontrer que la réussite de l'idée coopérative, et par extension du socialisme naissant, dépend de l'introduction de la technologie moderne mais aussi de ce qui se joue dans la tête des concernés. En témoigne la déclaration d’Eisenstein et de son assistant pour ce film, le coréalisateur Grigori Alexandrov, lors de la présentation de leur production :

«Le cinéma a pour devoir de saisir par les cheveux le spectateur abasourdi et, d'un geste impérieux, de le mettre en face des problèmes actuels. […] C'est le premier film monumental bâti sur des matériaux agricoles et paysans. La réalisation de ce film est une tentative pour rendre marquants et intéressants les problèmes paysans les plus ternes et plus terre à terre, qui revêtent une importance politique et sociale colossale. […] Forcer à avoir un comportement actif, à respecter les graphiques de l'augmentation de la traite et ces fichiers de sélection du grain, telle est la tâche que nous nous sommes imposée. C'est encore insuffisant. Le cinéma de l'Occident bourgeois fait de la propagande pour l'amour de la patrie, de dieu et du commis-voyageur honnête, il érige un monument au soldat "inconnu". Nous devons obliger notre grand public à aimer le travail terne de tous les jours, le taureau de race, le tracteur qui avance aux côtés de la carne décharnée. Est-ce que l'Occident connaît les incomparables conquêtes de nos concitoyens sur le front "pacifique" intérieur ? […] Et nous-mêmes ? Et le spectateur de la ville ? Savons-nous ce qui se passe dans la bataille pour la moisson ? La bataille pour le nouveau. […] De l'écrémeuse au taureau de race, du taureau au tracteur. Deux, dix, cent tracteurs !! […] Que les yeux de nos spectateurs s'enflamment à la vue de l'écrémeuse en fer-blanc de la kolkhoze ! ».

C'est dire aussi qu'après les épopées révolutionnaires des films précédents d'Eisenstein, Potemkine et Octobre, le but de son cinéma n'a pas changé. Pour reprendre les mots de Barthélémy Amengual, dans son livre : Que Viva Eisenstein ! (1980) :

« Fidèle à ses principes, Eisenstein ne distingue pas l'information de l'édification : connaître, c'est changer ; comprendre, c'est agir. Le cinéma a son rôle à jouer dans la transformation des mentalités, dans l'élaboration d'une culture nouvelle, dans l'intégration, l'adaptation du vieil homme à un monde nouveau ».

« Serge Eisenstein parle » (La Tribune)

C’est sous ce titre que H. Rassart (probablement Hubert Rassart) rend compte de la visite d’Eisenstein à Seraing à la une du périodique La Tribune, organe hebdomadaire des Unions socialistes du bassin industriel de Seraing et environs, le dimanche 9 février 1930 :

« Nous l'avons vu, dans ce petit théâtre, tel que l'image nous l'avait montré. Un front haut sous une chevelure en broussaille, toute la figure éclairée d'un rire bon enfant qui dit la joie ardente et saine, les épaules hautes et larges, à l'aise dans le costume ample, ce petit homme râblé s'avance en sautillant entre la double ligne de visages curieux. Il parle et le public s'abandonne [sic]. Tout le sert : la connaissance profonde du sujet ; l'absence complète d'affectation[,] il raconte une bonne histoire ; le rire naturel et franc ; le débit lent qui grave les mots et les images ; l'enfant même, qui geint dans un coin : il y a donc ici des enfants tsaristes ? On rit, c'est la détente ; il reprend son auditoire et le conduit sans le fatiguer en le distrayant vers la conception de "son" cinéma de masse ».

Plus loin, H. Rassart, nous livre aussi une description de la séance, on reconnaît les idées que le cinéaste a avancées précédemment à Bruxelles et en maintes autres conférences et/ou présentations de son film en Europe :

« Le film a une mission éducative et culturelle. Il déchoit quand il n'est qu'un passe temps pour le public et un moyen commercial pour les directeurs. La forme de l'art est le résultat de la forme sociale. La société soviétique neuve ne pouvait donner naissance qu'à une forme nouvelle de l'art qui s'adapte parfaitement aux nécessités sociales de la Russie actuelle. L'idée qui domine la production artistique d'Eisenstein est celle de la beauté, de l'effort collectif, de l'effort de la masse, d'où la nécessité d'une industrie cinématographique nationalisée. »

L'article de Rassart se poursuit, à la page deux, par une appréciation très élogieuse et se termine par un enthousiasme débordant pour le film d'Eisenstein.

« Autour de la visite d'Eisenstein » (La Tribune)

C’est sous ce titre, toujours à la une mais dans un coin en bas de page, sous une rubrique « Echos », que La Tribune revient deux semaines plus tard, le 23 février 1930, sur l'événement. L’article est signé par « l'équipe », il s’agit donc d’un article rédactionnel :

« Il y avait à peine quatre cents personnes pour écouter Serge Eisenstein, la majorité de l'assistance était composée d'étudiants et d'ouvriers israélites venus pour applaudir l'homme de leur sang. Si l'on néglige la centaine de suiveurs aveugles, les quelques meneurs qui sont toujours dans cette salle et d'ailleurs incapables, et les trois Messieurs de la P.J. (Police Judiciaire - ndlr), on conclura que la propagande et la publicité auront amené à peine une centaine d'auditeurs venus vraiment pour écouter l'homme de Potemkine. C'est peu ».

Le ton est donc tout autre que deux semaines auparavant. Après avoir dénigré les trois-quarts du public de façon raciste et antisémite (la rédaction ignorant par ailleurs que le cinéaste malgré son nom n'est pas juif), La Tribune poursuit en visant les organisateurs de la rencontre, membres du Parti communiste :

« Ces gens n'ont jamais su organiser, quant à inviter la Presse, savent-ils seulement [ce] que c'est l'usage courtois ? Qui aurait découvert le génial metteur en scène dans cette petite salle inconnue ? C'est tout à fait par hasard qu'un de nos collaborateurs est entré et a pu rendre compte, il était le seul journaliste présent et on aura cette chose étonnante, Serge Eisenstein venant dans la banlieue de Liège, la grande presse l'ignorant et ne rendant pas hommage. Eisenstein pourrait s'en plaindre, ces gens l'ont leurré comme ils leurrent Moscou sur leur puissance réelle (?) Si c'est [à] la masse des prolétaires belges qu'il voulait parler, les portes de nos vastes locaux lui étaient ouvertes, nous croyons avoir prouvé que nous savions organiser, l'art est au-dessus des partis, nous faisons d'ailleurs une grande différence entre le collectivisme d'Eisenstein et le "creux" de quelques aigris qui dirigent le PCB (?) ».

Les rédacteurs s'en prennent davantage aux :

« dirigeants du PC [qui] se sont bien gardés de mettre Eisenstein en contact avec les intellectuels du pays, ils ont préféré l'étouffer et le promener de banlieue en banlieue, ils ne risquaient point de lui faire connaître l'indigence de leur parti ».

La rédaction de La Tribune ne lit donc pas de journaux nationaux ? L'hebdomadaire socialiste sérésien ne fait aucune référence à la conférence d’Eisenstein à Bruxelles, deux semaines plus tôt. Pourtant, plusieurs quotidiens belges importants (et donc pas seulement Le Drapeau Rouge) en ont publié divers comptes rendus. Plus loin, la rédaction continue sur le même ton pendant un certain temps et égratigne au passage :

« le chef du groupe communiste sérésien qui se promenait à côté de Serge Mikhaïlovitch, les bras ballants, le regard terne, ne sachant que dire. On l'aurait trouvé tellement insuffisant, qu'on lui avait envoyé pour le remplacer, un jeune Bruxellois […] qui s'empara de tout, poussa Julien dans l'ombre, ce qui n'est point difficile […] et ne connaissait pas mieux Eisenstein et son œuvre ».

Lorsque l'équipe de La Tribune revient sur le film, ce n'est que pour ridiculiser à nouveau l'assistance :

« Sur l'écran, un hymne à la fécondité, à la maternité resplendissante, une femme qui porte la vie avec joie […] et n'a point honte de son ventre. La salle éclate de rire, elle n'y a vu qu'une image à laquelle rattache – par quelle aberration ? – une idée d'obscénité. […] La figure d'Eisenstein a dû se crisper ».

Après lui avoir souhaité un bon retour et entre autres « qu'il se rende au Kremlin […] et qu'il leur dise que l'argent donné par le prolétariat russe se perd dans les poches des maîtres farceurs de France et de Belgique », La Tribune conclut en feignant de s'adresser à Eisenstein : « Enfin, qu'il réalise le film de ce qu'il a vu dans les partis communistes occidentaux, c'est bien la pire chose qui pourrait leur arriver ».

Eisenstein et Julien Lahaut

Si la prise de bec grotesque de cet éditorial de « l'équipe » de La Tribune peut prêter aujourd'hui à sourire, en même temps, elle témoigne d'une certaine logique, au demeurant peu reluisante. Certes, « le seul journaliste présent » (Rassart) dont se vante l'hebdomadaire est un des leurs, mais son article deux semaines plus tôt comme toute sympathie tant soit peu avec la gauche révolutionnaire à la base du POB sont éliminés. Ce qui domine par-dessus tout dans l’éditorial, c’est la rivalité entre le Parti socialiste et le Parti communiste. Celle-ci doit être replacée dans un contexte où les communistes ont remporté de premiers succès électoraux en Belgique. De toute évidence, les socialistes se sentent menacés. C’est d’autant plus vrai dans cette région puisque le PC compte alors à Liège un tiers de ses membres et que parmi ses mandataires figure le Sérésien Julien Lahaut.

L'esprit partial et méprisant dont regorge l’éditorial du 23 février est si présent que, même en supposant qu'il s'agissait de la part de Eisenstein d'une visite éclair et organisée en dernière minute à Seraing, il est permis de douter sérieusement des chiffres avancés par i>La Tribune en ce qui concerne l'assistance lors de la soirée en présence d'Eisenstein (« à peine 400 personnes »). Il est plausible que le POB aurait pu offrir une infrastructure plus développée au cinéaste soviétique que le PC, malgré la montée certaine de ce dernier en région liégeoise au cours de ces années, mais pour venir y dire quoi ? L'idée que se fait Eisenstein n'est certainement pas d'un cinéma au-dessus des partis ou de la politique. Sa vie durant, il n'a jamais formellement adhéré au PCUS (parti communiste de l'URSS), mais toute son œuvre témoigne de son dévouement à la cause révolutionnaire. Et parmi ses œuvres, La Ligne générale est justement le film le plus contemporain de la réalité de son pays et de la collectivisation alors naissante (son autre et véritable titre, L'Ancien et le Nouveau, est d'ailleurs révélateur de toute la lutte pour chasser l'ancien, qu'entend soutenir le cinéaste). Remarquons aussi que quelques années plus tard, le Parti socialiste belge boycottera la distribution du documentaire Borinage (Joris Ivens et Henri Storck, 1933). Nous en déduisons que montrer la misère ouvrière était admis, mais pas la volonté des ouvriers de mettre fin à l'anarchie capitaliste et d'inverser les rapports de force entre le travail et le capital. Par ailleurs, La Tribune ne nomme pas de son plein nom Julien, le « chef » du groupe communiste sérésien, mais il n'y aucun doute possible : Eisenstein et Lahaut se sont rencontrés ! Lahaut connaît bien l'URSS : il a parcouru la Russie durant la Première Guerre mondiale dans une unité d'auto-blindés ; après avoir assisté à la Révolution d'Octobre, il a sympathisé avec les bolcheviks ; et après la guerre, il a visité plusieurs fois le pays. En plus de sa fonction de dirigeant du parti communiste, il a été élu conseiller communal à Seraing en 1926. Il est loin d'être un dirigeant « ne sachant quoi dire », Julien Lahaut est réputé, auprès de ses amis mais aussi de ses ennemis, pour son talent d'orateur. Sur ce point notamment, les rédacteurs de La Tribune font preuve de mauvaise foi.

Jusqu'à présent, on ne sait pas dans quelles autres banlieues Eisenstein se serait rendu. Par contre à Seraing, la soi-disant « petite salle inconnue » où Eisenstein a parlé est en réalité celle du théâtre de Seraing que Julien Lahaut avait fait transformer à partir de 1925 pour y héberger le Comité de défense syndicale. Il était situé à la rue Papillon, 29, à moins de cent mètres de la Maison du Peuple. Selon l'exposition photo Noss' Julien! Julien Lahaut 1884-1950, ce théâtre populaire sera pendant plus d'un quart de siècle l'épicentre du communisme à Seraing et ce sera aussi le siège des Italiens antifascistes et le lieu de réalisation de leur journal Il Riscatto.

Signalons aussi que cette diatribe hargneuse de La Tribune ne doit pas faire oublier qu'ailleurs en Belgique, Le Cuirassé Potemkine d'Eisenstein a été montré dans plus d'une Maison du Peuple socialiste, y compris dans la région liégeoise, à Herstal au moins comme nous le verrons.

Social-fascisme

De la part de La Tribune, il ne s'agit que d'injures verbales, mais à Seraing on n'en est pas toujours resté là. Ainsi, l’historien Jules Pirlot explique que peu après l’exclusion de Lahaut par le POB de son parti et de son syndicat : « Le 25 octobre 1923, socialistes et "lahautistes" s’affrontent à coups de poings devant la Maison du Peuple. Le 30, le bourgmestre Joseph Merlot prend un arrêté d’interdiction d’un meeting des Chevaliers du Travail. Ceux-ci répliquent en dénonçant "l’abominable gredin, le renégat Merlot" Ambiance! ». Cette hargne du POB à l’encontre du PC s’est aussi exprimée par des violences physiques dans des régions où les communistes étaient moins nombreux qu’à Seraing. Piet Vermeylen, jusqu'en 1930 avocat et dirigeant communiste, rapporte dans ses mémoires ce souvenir :

« Aux élections de 1929, je fus amené à succéder à Charles Plisnier, en tête de liste communiste dans l'arrondissement de Mons. Je recueillis plus de coups que de voix. La campagne électorale fut très dure. Le Parti ouvrier considérait les communistes comme des traîtres, et partout dans le Borinage je fus accueilli par des foules hostiles, chauffées à blanc par des militants socialistes fanatiques. Un jour, j'ai été couvert de bouse de vache à Wihéries ; les opposants étaient sous la conduite de Pierre Hubermont, passé à la collaboration pendant la guerre. Une autre fois, à Jemappes, j'ai été jeté sur la voie publique, après être passé à travers les vitres d'un tramway. [...] Au bureau du Parti ouvrier, Vandervelde et mon père (August Vermeylen, ndlr) avaient beau protester contre ces agissements que les communistes qualifiaient à juste titre de manifestations social-fascistes, les socialistes borains n'en ont pas moins persévéré ».

Or, Pierre Vermeylen est une source au-dessus de tout soupçon ; la campagne électorale de 1929 est la dernière qu'il mène pour le parti communiste, en 1938, il rompt ses derniers liens avec le PCB, et quand il publie ses mémoires en 1984, c'est après avoir exercé quinze années de fonctions ministérielles en tant que membre du parti socialiste.

Jean Derkenne

Les deux articles de La Tribune ne font aucune mention d'interprètes, ou même d'un accent russe : Eisenstein, qui maîtrisait, mis à part l'allemand et l'anglais, aussi la langue française, doit s'être adressé à son public en un français convenable. Alors que dans les deux articles de La Tribune, Eisenstein est décrit comme « l'homme du Potemkine », et que le cinéaste parle, dans ses Mémoires, des « faubourgs ouvriers de Liège, où on a vu le film en cachette », ce n'est pas Le Cuirassé Potemkine, mais son film le plus récent La Ligne générale qu'on y a montré en 1930. Eisenstein a-t-il dans ses Mémoires commis un lapsus ? Rien n'est moins sûr, en sa première référence à la Belgique dans ses mémoires, il peut tout aussi bien avoir eu en tête la période de la sortie de Potemkine (en URSS fin 1925). Selon Daniël Biltereyst et Thunnis van Oort, qui citent Le Drapeau Rouge du 7 septembre 1928, Potemkine connaît depuis des semaines un grand succès au Cinéma Ouvrier de Seraing, mais donc pas ou plus en cachette (tandis que durant le même mois, la ville d’Ostende interdit la projection du film à cause de son caractère subversif…).

Un passage du livre L'Usine, d’Imelda Haesendonck, témoigne de l'attrait exercé par l'Union soviétique sur les ouvriers liégeois du temps de Julien Lahaut et de ces projections de films soviétiques dans la commune. Ainsi, l'auteur s'arrête quelque temps sur la figure de Jean Derkenne (1907-1993) qui y a fondé l'association Les Amis de l'Union soviétique :

« qui diffuse à Liège le journal La Russie Nouvelle, tiré à 700 exemplaires, dont 400 sont écoulés par un réseau de travailleurs que Derkenne avait constitué dans chaque usine. Depuis 1928, Derkenne organisait chaque semaine la projection d’un film sur l’Union soviétique qui attirait entre 900 et 1.200 travailleurs ! Le film Le Chemin de la vie (de Nicolaï Ekk, 1931), traitant de l’accueil et de l’éducation des orphelins en Russie, fait forte impression, tout comme La Jeunesse de Maxime (Kozintsev & Trauberg, 1935), Le Cuirassé Potemkine ou La Ligne générale. (...) Dans les Maisons du Peuple, on projette également des films russes et l’Union soviétique devient tellement populaire auprès des travailleurs que le bourgmestre de Herstal finit par intervenir dans les débats. D’après lui, les bolcheviks construisent, spécialement pour leur propagande, des "usines modèles" le long des lignes de chemin de fer, pour en mettre plein la vue aux touristes... ».

Le public pour ces séances de films soviétiques était certainement plus large que ceux d’obédience communiste. Jean Derkenne, qui organisait ces séances hebdomadaires de films soviétiques, est lui-même alors membre du POB et il ne rejoindra qu'en 1939 le PC. Imelda Haesendonck reprend les propos de J. Derkenne qui explique que durant la Seconde Guerre mondiale « presque tous les Amis de l’Union soviétique serviront de courrier pour la diffusion de la presse clandestine communiste et de la presse syndicale, mettant ainsi leur vie en péril. Jean Derkenne explique ainsi le peu de dénonciations : "Il s’agissait de centaines d’ouvriers disciplinés, qui se connaissaient tous, il ne pouvait pas y avoir beaucoup de problème. Et en cas de problème, nous nous occupions du traître". » Jusque dans les années 1950, Jean Derkenne a continué à organiser des activités de ciné-club. Il est décédé en 1993. Il apparaît à diverses reprises parmi les dizaines de témoignages d'anciens grévistes ouvriers en 1960-1961 dans le deuxième film tourné par Jean-Pierre et Luc Dardenne Lorsque le bateau de Léon M. descendit la Meuse pour la première fois (1979).

« La curiosité sans bornes de la police »

Quand Eisenstein se rend à Seraing, fin janvier ou début février 1930 donc, des films soviétiques y sont donc régulièrement montrés, depuis quelques années déjà. Il est fort probable que de nombreux ouvriers, tant socialistes que communistes, assistant déjà fin des années 1920 à de telles séances aient aussi été présents lors de la conférence d'Eisenstein et de la projection de La Ligne générale. Il n'est pas prouvé que « la curiosité sans bornes de la police » obligeant Eisenstein, selon ses Mémoires, à quitter la Belgique « un peu plus rapidement » qu’il ne l’avait supposé, soit à situer en cette soirée précise. Il n’y a, en 1930, certes pas encore, comme après la Seconde Guerre mondiale, un « rideau de fer » entre l’URSS et l’Europe occidentale, mais Eisenstein est constamment tenu à l’œil lors de ses déplacements. Malgré le fait que l'article rédactionnel de La Tribune fait état de la présence de « trois Messieurs de la P.J. », il n'apparaît nulle part qu'Eisenstein aurait délaissé le sujet de sa conférence (le film soviétique) et se serait par exemple laissé aller à faire des déclarations sur des situations locales ou belges. Ou est-ce le fait que, comme l'écrit La Tribune, les organisateurs se soient employés à « le promener de banlieue en banlieue » qui en ait été trop aux yeux de la police ? Quelques temps plus tard, le 17 février 1930 à Paris, quand Eisenstein tiendra une conférence devant au moins 2 000 personnes à l'université de la Sorbonne, et cela malgré l'interdiction du même film La Ligne générale, il se verra, le lendemain, confronté à une expulsion du pays qui fera la une des quotidiens. À la différence de la Belgique, une vaste campagne de solidarité des milieux artistiques et intellectuels (dont témoignent des dizaines de pages dans les Mémoires du cinéaste) fera échec à son expulsion. Toutefois, il me semble que, durant son séjour en Europe et son attente prolongée avant de rejoindre sa destination (les studios de Hollywood) durant lesquels Eisenstein et ses deux compagnons ont parcouru une bonne partie de l'Europe occidentale, ce passage à Seraing aura pratiquement été la seule occasion pour Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein de se produire devant un public, avant tout, ouvrier. S’il s’était trouvé souvent, ou plus d’une fois en face d’un tel public, Eisenstein n’aurait sans doute pas insisté sur ce fait dans ses Mémoires.

La bibliographie et les notes de bas de page seront bientôt disponibles dans le fichier PDF.