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Naître, toute une histoire (analyse n°112, publiée le 22/10/2013)
Par Jeannine Fonck

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Valorisation de la culture populaire, entre héritage et renouvellement"

Il traite des sujets suivants :
Santé/hygiène (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Jeannine Fonck, « Naître, toute une histoire », Analyse de l'IHOES, n°112, 22 octobre 2013,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_112_Naitre_toute_une_histoire.pdf.


Préambule de l’IHOES

La présente analyse rend compte du récit et des propositions de Jeannine Fonck qui fut infirmière accoucheuse indépendante dans les quartiers populaires de Saint-Nicolas, Montegnée, Glain…, à la fin des années 1950. Elle fut l’une des premières à pratiquer l’Accouchement Sans Douleur (ASD) en région liégeoise, à une époque où la méthode commençait lentement à être connue en Europe occidentale. Elle avait pour volonté de rendre les femmes conscientes de leur corps et de leurs compétences à gérer la douleur, à mettre un enfant au monde, en s’y préparant… Elle organisa des réunions de préparation à l’accouchement dans sa propre maison, accompagna des femmes, mais aussi leur mari et leur famille à domicile car, à chaque fois, c’était tout l’environnement de la future mère qui l’accueillait. Fraîchement diplômée en juin 1955, elle cessera de pratiquer les accouchements à domicile en 1959. Par la suite, en tant qu’infirmière accoucheuse dans différentes cliniques et enseignante, elle continuera à encourager la pratique de l’Accouchement Sans Douleur. Elle n’aura de cesse de questionner sa pratique et ses fondements. Une page d’histoire populaire, mais aussi d’éducation populaire, qu’il nous semble précieux de préserver et de diffuser.

« Ne vivez pour l’instant que vos questions.
Peut-être, simplement en les vivant,
finirez-vous par entrer insensiblement, un jour,
dans les réponses. »

(Rainer Maria Rilke, Lettre à un poète).

J’ai été sage-femme. Ai-je pour autant été sage ?
Sur le fil étroit entre vie et mort, je crois avoir rempli le contrat qui m’était imparti.
Ai-je pour autant aidé à rendre la parole au corps des femmes ?
Ai-je entendu le couple et ses désirs ?
Ai-je tenu compte des besoins relationnels et culturels des familles que j’ai rencontrées ?
C’est avec beaucoup d’humilité et de tendresse que j’ai écrit sur ma profession.
Ce texte, je le dédie à ces parents, ces enfants que j’ai rencontrés en Belgique ou ailleurs et qui m’ont fait l’honneur de m’accepter à leur côté dans cette grande aventure : faire un enfant. Me voici devant la page blanche, avec tant de souvenirs dans la tête et le cœur que je ne sais comment en parler et en écrire ; l'émotion reste aussi présente qu'au moment où j'ai mis au monde ces petits enfants.
Des accouchements, j'en ai réalisé beaucoup, des surveillances encore plus. Des assistances aux accoucheurs, qu'il ne fallait surtout pas appeler trop tôt ou trop tard, ont rempli ma vie professionnelle.
J'ai des souvenirs de drames, de comédies humaines, d'amour, de haine, d'échecs et de réussites. L'inusable film qui défile avec tous ses décors et surtout ses personnages raconte mon expérience d'« accoucheuse libérale ».
Le quartier où je vis à l'époque est un quartier populaire ; les familles italiennes immigrées y sont nombreuses et riches d'enfants. Les mères sont ménagères et les pères ouvriers mineurs ou métallurgistes. Les voisins de gauche de mes parents sont italo-belges, ceux de droite tchécoslovaques.
Sur la façade de la maison familiale, on a accroché ma plaque professionnelle :

J. ROUCOURT, ACCOUCHEUSE AGRÉÉE DES MUTUELLES

J'ai dû auparavant effectuer une série de démarches, comme faire valider mon diplôme tout neuf (obtenu en 1955) auprès de la commission médicale provinciale, me présenter auprès des médecins généralistes de la commune, introduire une demande d'agréation auprès de l’INAMI.
Il a fallu m'équiper du matériel indispensable. Toute la parenté s'y est mise pour me l'offrir : un superbe sac en cuir, une trousse contenant trois pinces chirurgicales, une paire de ciseaux, une pince à agrafes ; du coton pour la ligature du cordon, deux tubes cylindriques contenant chacun une seringue et des aiguilles pour injections intramusculaires. S'ajoutent des boîtes de compresses stériles, un tube d'Esbach pour la recherche d'albuminurie, des flacons d'alcool, quelques médicaments indispensables. Me voila prête à parcourir les rues de Montegnée et de Saint-Nicolas, à pied bien évidemment ! En mars 1957, je ferai l'acquisition d'une Vespa.
Premier accouchement. Une semaine avant le terme prévu pour la naissance du bébé se présente un jeune couple : pas de suivi de grossesse, ils n'en ont pas eu les moyens. L'examen clinique (tel qu'on me l'a enseigné) ne présente rien d'anormal. Je recommande le matériel indispensable, à acheter à la pharmacie. Les futurs parents occupent un appartement de deux pièces au premier étage d'une petite maison ouvrière. Originaires de la région hennuyère, ils vivent depuis peu à Saint-Nicolas et sont très seuls. La naissance d'une petite fille se passe vite et bien avec la seule assistance du mari que j'aiderai à ranger la cuisine et à effacer les traces de l'accouchement. Heureusement, la mère de Madame arrive le lendemain et apporte une aide précieuse à la nouvelle famille.

J'essaye de faire passer le message que la préparation à l'accouchement rend la douleur plus acceptable, et la « belle place » de notre demeure familiale est convertie en salle de réunion pour futures mères. Le divan est utilisé à tour de rôle par chacune d'entre elles pour apprendre la relaxation. J'inaugure ce que je crois une grande nouveauté : la présence des maris à ces soirées et à l'accouchement. Quelques jeunes couples de mon quartier y participeront. À ma grande surprise, viendront se joindre d'autres futurs parents envoyés par la clinique ou le gynécologue choisis pour l'accouchement.
J'aimerais aujourd'hui faire témoigner ces parents pour conforter mes souvenirs : naissances sans problèmes, pas d'épisiotomies, pas de déchirures, pas d'accouchements provoqués, pas de bébés traumatisés, calme et sérénité au sein de la demeure familiale, si modeste soit elle. Je rencontre encore parfois certains d'entre eux ; il m'est même arrivé d'être l'accoucheuse de leur fille.
Tout le côté pittoresque de ma vie professionnelle d'alors me revient.
Dans les familles nombreuses immigrées, les naissances revêtaient un caractère social traditionnel. L'entraide féminine y était très présente ; telle voisine se proposait pour la lessive, telle autre pour la garde des enfants aînés et les repas, ou encore, pour l'entretien de la maison.
Un jour, je suis appelée dans le « camp italien » qui se trouvait derrière la clinique psychiatrique Notre-Dame des Anges à Glain. Les mineurs émigrés et leur famille sont logés dans ce qui a été un camp de prisonniers allemands. Chaque famille dispose d'une pièce séparée en deux parties : une pièce à vivre, une pièce à dormir.
La petite fille naît rapidement ; elle est de petit poids (2,2 kg), et devrait selon les critères médicaux être transportée au service des couveuses. Elle est cependant bien colorée, respire calmement et se montre active quand je lui présente une cuiller d'eau sucrée bouillie. Les pauvres gens, récemment arrivés de leur région napolitaine, ne sont pas en ordre de mutuelle. Une hospitalisation les obérerait pour de longues années. Je prends l'audacieuse décision de garder l'enfant à domicile. Je l'enveloppe chaudement et fais comprendre à la mère qu'elle doit tirer son lait pour le donner au nouveau-né à la cuiller, par petites quantités.
Très inquiète, je quitte la famille et reviens tôt le lendemain pour surveiller l'état de santé de la mère et de l'enfant. Dans la pièce à vivre, des hommes attablés, l'air fatigué devant un verre vide ! Dans la pièce à dormir, les deux enfants aînés et d'autres petits que je ne connais pas. Dans le lit de l'accouchée deux dames (j'apprendrai plus tard qu'il s'agit des belles sœurs)... et Mademoiselle Rosa tétant vigoureusement le sein de sa mère. Tout ce petit monde est venu de Micheroux tard dans la soirée, les femmes sont restées pour aider la famille de Rosa, les hommes pour attendre le premier bus du matin qui les conduira sur leur lieu de travail, au charbonnage.
Tout ce petit monde est venu de Micheroux tard dans la soirée, les femmes sont restées pour aider la famille de Rosa, les hommes pour reprendre le premier bus du matin qui les conduira reprendre le travail au charbonnage.

Les gens n'avaient pas toujours les moyens de me payer mes honoraires. À l'époque, 750 francs belges (environ 18 euros) couvraient l'accouchement, la surveillance prénatale, la surveillance postnatale d'une durée de neuf jours. S'y ajoutait la présence au baptême ; l'accoucheuse portait l'enfant à l'église, c'était une coutume bien ancrée.
Le père de « César », premier fils d'une lignée qui comptait déjà six filles, promet de venir régler sa dette au plus vite. Il me propose un beau perroquet qui, échappé de sa cage bourgeoise, est venu atterrir dans son jardin ; je refuse ce troc. Plus tard, nous nous mettons d'accord pour une fourniture de charbon. C'est ainsi qu'il s'acquitte de sa dette.
Avec ma moto, le travail est plus facile. Je peux ajouter à mon travail de sage-femme les soins infirmiers à domicile. Beaucoup d'anciens mineurs ont besoin de piqûres de streptomycine parce qu'ils ont contracté une tuberculose. Une épidémie de scarlatine me donne beaucoup de travail.
Une nuit, j'assiste Madame P. ; un deuxième enfant est le bienvenu dans la famille. Le père mineur est un homme courageux et a bénéficié d'une promotion. L'enfant naît vers les six heures du matin et il est huit heures quand je quitte la famille, après les deux heures de surveillance réglementaires. Il fait très froid et Monsieur P. tient absolument à me servir un verre de grappa avant que je me mette en route. À ce moment, les parents, amis, ou voisins viennent proposer leur aide. Il serait mal venu de refuser de trinquer avec eux : et va pour un deuxième verre de grappa. Je sors de la maison des P., veux enfourcher ma fidèle Vespa, et tout le paysage se met à tourner. Heureusement, je ne suis pas loin de l'endroit où travaille mon père. Poussant ma Vespa que je n'ose pas conduire, je débarque chez lui. Imaginez sa surprise ! Sa fille saoule au petit matin.
Une famille avec deux garçons souhaite de tout cœur la naissance d'une fille. Tous ont les yeux curieusement bridés et très petits ce qui les rend très laids. Naissance facile de la petite fille tant attendue. Un problème se pose. L'expulsion du placenta tarde et je me vois obligée de pratiquer une délivrance manuelle. N'allez surtout pas raconter cette histoire au monde médical, je me ferais traiter de criminelle et pourtant cet acte, considéré aujourd’hui comme médical, faisait alors partie du cursus de la formation d’accoucheuse... Tous sont en extase devant la dernière arrivée. J'entends encore leurs exclamations « Mon dieu qu'elle est belle ! » Elle a des yeux grands ouverts.
D'habitude, pour accoucher la mère, j'utilise la table de cuisine, très inconfortable pour la parturiente. Je décide de changer de méthode et de permettre aux femmes d'accoucher au bord du lit en le protégeant d'une grande toile cirée, proposition qui est refusée chez certaines d’entre elles.
Je rase le périnée au minimum, juste pour éviter une infection en cas d'épisiotomie ou de déchirure. Chez Monsieur et Madame M. naît un beau petit garçon, Éric. J'ai procédé comme d'habitude et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes si la mère de Madame M. n'avait pas cru bon de raser également le mont de Vénus. Elle a lu dans je ne sais quel magazine que c'est plus « moderne ». Les belles-mères et mères sont parfois bien encombrantes. Il me fallait parfois faire preuve de souplesse au sein des familles qui m’accueillaient, chacune ayant ses habitudes, ses coutumes…
Je serai probablement la dernière accoucheuse à domicile dans ma région pour de nombreuses années. Les couples vont de plus en plus souvent faire le choix de voir naître leur enfant à la maternité. Quelques années plus tard, en 1965, les accoucheuses confondues avec des infirmières spécialisées se verront retirer le privilège de présider aux accouchements normaux. Le terrain est occupé entièrement par les « génies-cologues » – permettez-moi ce jeu de mots.
Je ne porte pas de jugement sur cette évolution des mœurs. On pense parfois qu'il s'agit pour les parents d'un choix fait en toute liberté. Derrière ce choix, il y a toute une manipulation des pouvoirs médicaux et politiques. Il m'a fallu beaucoup de temps pour en prendre conscience. Cette manipulation médicale me paraît incontestable. Aujourd’hui, elle prend la forme d’un recours quasi systématique à la péridurale, d’une augmentation des accouchements provoqués ou des césariennes. Si ces décisions sont parfois légitimement liées à la mère ou à l’enfant, elles peuvent aussi être posées par les médecins pour des raisons de confort qui leur sont propres. Cette manipulation s’exprime aussi par des discours tenus aux patientes tels : « Accoucher à domicile à notre époque, mais ça ne se fait plus madame ! ». Je constate que dans d’autres pays, en Finlande, en Hollande, de très nombreux accouchements se font à domicile sans plus de problèmes qu’en Belgique où ils sont très majoritairement pratiqués à l’hôpital. C’est bien la preuve que c’est aussi une décision politique.

L’accouchement sans douleur

À Liège, je fus une des premières accoucheuses (on avait à l’époque supprimé le titre de sage-femme) à tenter la pratique de l’accouchement sans douleur.
Il est vraisemblable que je porte en moi le désir de communiquer mon expérience au sujet de cette profession qui m’a valu tant de gratifications. La tâche m’apparaît cependant bien difficile, je ne me sens guère capable de décrire cette époque sans y ajouter tout mon vécu affectif.
Vingt ans en 1955, mon diplôme tout neuf en poche, heureuse de ma réussite à l’Institut médico-chirurgical d’Ixelles, j'avais convenu depuis le début de mes études que je m’installerais comme accoucheuse indépendante dans la commune de Saint-Nicolas, résidence de mes parents.
Une semaine après avoir accroché ma belle plaque émaillée sur la façade, je faisais mon premier accouchement. Avant d’aller plus loin, il faut que je dise combien je pense encore avec beaucoup de tendresse à ces familles qui m’ont accueillie avec chaleur et déférence sans tenir compte de mon inexpérience. Aujourd’hui, je puis encore les nommer toutes, décrire leur cadre de vie, raconter les petits et grands évènements qui ont marqué la naissance de leur enfant.
Comment ai-je entendu parler de l’Accouchement Sans Douleur (ASD) ? J’ai oublié par quel hasard je me suis retrouvée aux côtés d’une collègue expérimentée qui a été ma formatrice. Il se peut que certaines personnes parmi les plus âgées se souviennent de Madame Renotte. Épouse d’un député communiste liégeois, elle a eu la chance de se former à la clinique des métallurgistes à Paris où avait été pratiqué pour la première fois un accouchement sans douleur par le docteur Lamaze en 1952. Existe-t-elle encore cette clinique quasi mythique pour moi ?
Avec cette formation pour tout bagage et la lecture des Œuvres Choisies de Pavlov qui m’avaient été offertes par mon futur mari et auxquelles d’ailleurs je n’avais pas compris grand-chose, je me lançai dans l’aventure. La dédicace sur la première page commençait ainsi : « Que ce présent renforce l’adoration que tu portes pour ton beau métier » Cela en dit long !
Pour tenter de résumer ce qu’est l’accouchement sans douleur, j’énumèrerais quelques principes fondamentaux : permettre à la mère de se réapproprier son corps et ses « capacités » à accoucher, lui offrir la possibilité de faire le lien entre la contraction et la relaxation de manière à se désaliéner de la douleur, donner à la future mère une connaissance de son corps en prenant le temps de lui décrire, de lui expliquer son vagin, son utérus, etc. tout en répondant à chacune de ses questions
Avec moi à leur côté, une trentaine de mamans ont mis leur enfant au monde, en appliquant la relaxation et la respiration du petit chien. À leur domicile, dans la quiétude de leur foyer, avec l’aide et la présence de leur mari, ce fut sans douleurs insupportables et sans problèmes.
Je décidai d’ouvrir aux groupes de préparation à l’ASD, les futures mamans qui avaient choisi d’accoucher à la clinique avec l’aide d’un gynécologue. Je leur proposai un accompagnement durant le travail et en salle d’accouchement. Les ennuis n’allaient pas tarder à commencer sous forme de moqueries, de scepticisme et même d’accusation de charlatanisme. Je me souviens d’un vieux professeur d’obstétrique m’assénant la malédiction biblique en hurlant dans les couloirs de la maternité : « Tu accoucheras dans la douleur ! Depuis la création du monde, les femmes accouchent dans la douleur et c’est pour ça qu’elles aiment leur enfant » (sic).
Il est possible que les résistances à l’ASD s’expliquent aussi politiquement. En effet, la méthode avait été développée en Union soviétique, et dans les années 1950, des partis communistes d’Europe occidentales tentaient de la populariser.
J’ai résisté jusqu’à ce que je fasse le choix en 1959 d’abandonner mon statut d’indépendante pour travailler en maternité. Les couples choisissaient de plus en plus souvent la clinique comme lieu de naissance, les kinésithérapeutes se faisaient reconnaître en Belgique comme les techniciennes de la gymnastique prénatale, la sécurité sociale acceptait de rembourser leurs prestations dans le même temps qu’elles étaient refusées aux sages-femmes.
J’ai beaucoup souffert de cette relégation des compétences des sages-femmes.

Changement de cap

Mon premier fils est né en 1960 et j’ai pu moi-même expérimenter l’importance d’une préparation à la naissance. Une naissance facile, sans problème, le plus magnifique bébé de la terre qui pesait 3, 8 kg !
Après des périodes d’interruption de carrière pour élever mes enfants, j’entamai une formation pédagogique qui m’amena à enseigner dans les écoles d’aides soignantes et de puéricultrices, tout en réservant un peu du temps des vacances pour revenir à mes anciennes amours et travailler en milieu hospitalier.
Je vis ainsi l’usage des dolantine, scopolamine, dolosal, etc. devenir monnaie courante ; je constatais l’augmentation du nombre des accouchements provoqués, et des césariennes, l’utilisation systématique des perfusions d’ocytocine, etc., etc. En même temps, je découvrais la sophrologie, l’haptonomie, la naissance sans violence de Frédéric Leboyer, les positions d’expulsion, l’utilisation de la baignoire pour faciliter la dilatation, la naissance en piscine et le film de Bernard Martino, L’enfant est une personne.
Je participais avec curiosité à des congrès dont les ténors étaient Michel Odent, Emmanuel Galacteros, Frans Veldman, Monique Bydlowski, Serge Wesel pour la Belgique (entre autres) alors qu’allait s’imposer de plus en plus la sacro-sainte péridurale. Je fis aussi partie avec plusieurs de ces personnes d'un groupe de réflexion sur la naissance de la Ligue francophone de l’hygiène mentale.

Dois-je dire que je vivais très mal cette dichotomie, tiraillée dans ces courants. Deux naissances m’ont particulièrement traumatisée. Dans le premier cas, il s’agissait d’une jeune femme qui avait une grande réputation de courage et d’abnégation pour des raisons liées à sa vie privée. Elle accouchait de son premier enfant, la dilatation en était à ses débuts et déjà à ce moment, elle souffrait de ces terribles douleurs dorsales si difficiles à soulager. Je ne la quittai pas un seul instant, cherchant par tous les moyens à atténuer sa souffrance et suppliant l’anesthésiste de revenir pour pratiquer une péridurale, ce qu’il ne fit pas. Le gynécologue me faisait répéter des injections de doses importantes de dolantine enlevant à la future mère le peu de conscience qui n’était pas annihilé par la douleur.
L’autre concernait une de mes amies qui m’avait demandé de l’aider à vivre la naissance de son premier enfant, le plus « naturellement » possible et qui débordée par la douleur finit par demander une anesthésie péridurale. L’accouchement se termina par un forceps difficile. Je sais qu’aux yeux des psychologues, on peut trouver des explications, des justifications à mon sentiment profond d’échec lié à des fantasmes de mère toute puissante. N’empêche que la souffrance a laissé chez elles et moi des cicatrices douloureuses.
Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à prendre position vis-à-vis de la péridurale de manière catégorique. Comme je viens de l’écrire, j’ai connu des situations où ce pouvait être une technique de sauvetage. Face à la douleur, je continue à me questionner. Lors d’un accouchement, en apparence, je garde tout à fait son calme, mais je sens en moi une angoisse. Je me dis alors « vive la péridurale ! », mais je m’interroge aussitôt « pour l’accoucheuse ou pour la mère ? ». Ce dont je suis certaine, c’est que plus il y aura de présence, de préparation, d’ouverture et moins il y aura besoin de péridurale.

Heureusement, mes séjours en Haïti, au Cambodge, au Maroc, m’ont réconciliée avec moi-même et avec ma profession. J’ai redécouvert en assistant les femmes en couches qu’il existe bien des manières d’atténuer la douleur. Bien que la menace de la mort soit omniprésente et réelle, les mères sont extrêmement sensibles à la « réassurance » prodiguée par les matrones traditionnelles et l’entourage familial. Cette réassurance, je l’ai vue se manifester sous forme d’attentions à l’égard de la mère, « je vais te masser, te faire une tisane, te faire marcher… », et par des paroles rassurantes telles « c’est ton premier enfant, c’est normal que ça dure longtemps », etc. Je pense que la future mère est entourée, chérie, protégée psychologiquement surtout quand l’accouchement est difficile.

Où en est-on maintenant ? Aurai-je de nouvelles réponses à mon incessant questionnement ? « Comment vivre, atténuer, supprimer la douleur de l’accouchement en respectant au mieux la physiologie et le symbolisme d’une naissance humaine ? »
J’entends par « symbolisme d’une naissance humaine », ce que ça représente pour le couple dans son environnement socioculturel. De quels désirs le bébé est-il le fruit de la part de ses parents ? D’un désir de représentation sociale, celui d’accéder à l’âge adulte, celui de transmettre un héritage culturel ? Cet enfant désiré, il faudra l’accueillir, le reconnaître, l’accompagner. La douleur qui submerge, qui anéantit peut faire écran aux sentiments, entraînant une dysharmonie, une rupture dans la création du lien avec le nouveau-né. Comme je l’ai écrit plus haut, il faut permettre à la femme de se connecter à ses propres ressources et non lui donner des moyens artificiels et médicamenteux pour apprivoiser la douleur. Cela peut peser lourd pour l’enfant et pour la mère dans leur avenir, et bien sur, pour le père…