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Les communistes au Pays de Liège (analyse n°115, publiée le 18/12/2013)
Par Jules Pirlot

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Socialisme/communisme (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Jules Pirlot, « Les communistes au Pays de Liège », Analyse de l'IHOES, n°115, 18 décembre 2013,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_115-Communistes_Liege.pdf.


Le texte qui suit est celui d’une conférence donnée par Jules Pirlot, historien au CArCoB (Centre des Archives communistes en Belgique), le 3 décembre 2013, après la visite de l’exposition Affiches communistes en Belgique : regards militants sur le XXe siècle. Cette exposition, qui a lieu au Musée des Beaux-Arts de Liège (BAL) du 25 octobre 2013 au 6 janvier 2014, a été mise sur pied par le Centre d'Histoire et de Sociologie des Gauches de l'ULB, le CArCoB, l'IHOES et le Mundaneum, en collaboration avec les Musées de Liège. Cent cinquante affiches y sont réunies, mettant en lumière la réaction des divers groupes et partis communistes (PCB, PTB, LRT…) aux événements qui ont jalonné l’histoire du XXe siècle, depuis la crise des années 1930 jusqu’aux turbulences nationales et internationales de la fin du XXe siècle et aux délocalisations et fermetures d’entreprises.

Du communisme, les manuels d’histoire n’ont retenu que le « totalitarisme » de Staline et les goulags de Sibérie. « Ces réalités accablantes ont évidemment existé mais ne peuvent recouvrir le militantisme des communistes qui, à travers le monde – et notamment en Belgique – ont lutté pendant tout le XXe siècle au nom de leur idéal », et notamment à Liège…


L’histoire de la fédération liégeoise du Parti communiste reste à écrire. Il y a matière à un doctorat ou à plusieurs mémoires de maîtrise. Avis aux amateurs.
Ici je m’attacherai à évoquer des personnalités représentatives de l’ancrage des militants communistes dans le tissu social liégeois.

Depuis le Moyen Âge, en passant par la Révolution de 1789, celle de 1830 et les émeutes de 1886, le Pays de Liège se caractérise par des traditions révolutionnaires qui mettent souvent les Liégeois dans une position plus radicale et plus combative que celle des autres habitants du royaume. C’est une des facettes de « l’esprit principautaire ».

Un personnage incarne cette radicalité : Célestin Demblon, qui a vécu à la charnière des XIXe et XXe siècles. Instituteur d’origine modeste, il rompt avec le catholicisme, s’inscrit au parti libéral et en est chassé, ainsi que de son poste d’enseignant, à cause de ses opinions démocratiques. Il devient député du Parti ouvrier belge et tribun des socialistes liégeois. Il rompt avec le POB jugé trop réformiste et rejoint le Parti communiste en 1923. Il aurait été élu communiste s’il n’était mort avant les élections de 1925.

D’autres socialistes de gauche ne rompent pas avec le POB. C’est ainsi qu’Arnold Boulanger, directeur de la puissante coopérative de Micheroux, choisit d’être un « sous-marin » du PC. Il préside la régionale liégeoise des Amitiés belgo-soviétiques et la Fédération belge de la Libre Pensée. Il est un organisateur de la solidarité avec les républicains espagnols et ne se révèle communiste qu’après la Libération, pour devenir sénateur.

Le représentant de Liège au parlement fut War Van Overstraeten, un artiste flamand, cofondateur, avec Joseph Jacquemotte, du PCB en 1921. Il avait été parachuté à Liège, parce que c’est là qu’il avait le plus de chance d’être élu.
Cependant, en 1928, il choisit le camp de Trotski contre Staline, est exclu du PCB et perd son mandat de député en 1929 (il y aura donc eu un éphémère député trotskiste à Liège).
Par la suite, il devient mystique et peintre renommé des campagnes flamandes et espagnoles.

Son départ ouvre la voie à l’ascension politique de Julien Lahaut. Enfant, ce dernier jouait à la grève, en chantant « Vive Demblon et la révolution ! ». Jeune ouvrier, il est chassé de Cockerill et du Val Saint-Lambert pour syndicalisme. Engagé volontaire en 1914, il participe à l’épopée de l’unité des auto-canons-mitrailleuses prêtée à la Russie, alliée de la Belgique. Il rentre avec ses compagnons d’armes par le transsibérien, traverse deux océans et les États-Unis, réalisant le tour du monde en 1918.

Il reprend son travail de permanent syndical avec la conviction que Lénine avait raison et ne tarde pas à entrer en conflit avec les chefs syndicaux et la direction du POB. Il est exclu à l’occasion de la grève d’Ougrée-Marihaye de 1921, où il organise le départ des enfants des grévistes dans des familles d’accueil, sous la banderole « Les patrons sont des méchants ». Il fonde alors son syndicat « Les Chevaliers du Travail » et adhère au PCB.
Élu conseiller provincial en 1929, il soutient, contre l’avis de son parti, la formation d’une députation permanente socialiste homogène à la Province. Il offre sa démission. C’est l’Internationale communiste, depuis Moscou, qui le maintient dans le PCB et fait de cet homme qui avait le contact avec les masses le dirigeant des communistes liégeois. Lahaut est élu à la Chambre en 1932, à la suite de la grève des mineurs, et en 1936, avec Alice Adère, épouse Degeer, une ouvrière d’Ougrée et le mineur Eugène Beaufort.

Julien Lahaut, dirigeant de la grève des 100 000 en 1941, sous l’Occupation, est arrêté, rate son évasion de la citadelle de Huy et se retrouve en camp de concentration. Il est à peine vivant quand on le retrouve à Mauthausen.

Il est un des nombreux communistes liégeois déportés ou fusillés pour leur action dans la Résistance. Je citerai ici un seul autre exemple : Buntea Crupnic, réfugiée d’origine roumaine, alias Andrée Smesman (qui avait donc pris un nom d’emprunt et fait un mariage blanc). Un moment secrétaire d’État-major des partisans armés, elle est arrêtée comme simple suspecte et expédiée à Ravensbrück. Là, un médecin SS repère son origine juive et l’oriente vers Auschwitz. Elle échappe à la chambre à gaz en se faisant passer pour infirmière. Elle est libérée par les Soviétiques à son poste au dispensaire du camp. Elle épouse ensuite Joseph Claikens, ancien déporté et militant de la CGSP liégeoise.

Le retour de Julien Lahaut est triomphal. Il est accueilli à la gare des Guillemins par la fanfare de la police. Il est évidemment réélu au Parlement, mais obtient difficilement un échevinat à Seraing, les socialistes s’opposant à sa désignation comme bourgmestre (il dépassait Merlot en voix de préférence) et même comme échevin. Il est assassiné le 18 août 1950.
Oui, il a crié « Vive la République ! » avec tous les autres députés communistes lors de la prestation de serment du prince Baudouin.
Non, ce n’est pas sa voix qu’on a entendue à la radio, c’est celle de Georges Glineur qui avait crié trop tôt.
Oui, ses assassins sont aujourd’hui connus et décédés, mais ils n’ont jamais été poursuivis parce qu’ils ont été protégés par les services de contre-espionnage antisoviétiques de l’armée belge et d’autres amis encore à identifier. Une commission d’enquête mandatée par la Fédération Wallonie-Bruxelles y travaille actuellement.

Lahaut était président du PCB mais le vrai « numéro un » était Edgard Lamand, secondé par le Liégeois Jean Terfve. Ce dernier, avocat, membre de la loge Hiram, avait été chargé de constituer avant-guerre le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Cette organisation pluraliste, efficace dans la lutte contre le rexisme et le franquisme, forme un réseau qui permettra la création en 1941 du Front wallon pour l’indépendance du pays, prototype du Front de l’Indépendance, principal mouvement de résistance. Le monument national avenue Rogier n’est pas à Liège par hasard.

En 1941, contrairement à Lahaut, Terfve réussit son évasion de Huy et dirige les Partisans armés. Il deviendra ministre jusqu’en 1947. Après un passage à vide, à la suite du congrès de 1954, il remonte dans la hiérarchie du PCB et en devient vice-président jusqu’à sa mort. Il s’occupe alors surtout de politique étrangère : conseiller de Lumumba en 1960, négociateur au sein du mouvement communiste international où il développe le concept de « solidarité critique » qui implique des liens forts avec le bloc soviétique tout en formulant publiquement des désaccords.

La figure liégeoise sur le terrain devient Théo Dejace, un instituteur dans l’enseignement communal qui organise les syndicats clandestins pendant la guerre et est un des fondateurs de la CGSP. Il siégera au Parlement comme député puis sénateur et comme conseiller communal jusqu’à sa retraite.

Mais revenons quelque peu en arrière. En 1936, les socialistes et les communistes forment la majorité au conseil provincial avec deux députés permanents dont le Liégeois Henri Grognard qui exerce les fonctions de gouverneur de la Province en mai-juin 1940 – le gouverneur étant en fuite – jusqu’à sa révocation par les Allemands. Il passe alors à la clandestinité comme partisan armé dans la vallée du Geer et reprend son poste en 1944, jusqu’au désastre électoral de 1949.
Cet esprit de front populaire flotte aussi sur la Violette (l’Hôtel de Ville de Liège) puisqu’une majorité socialo-communiste dirige Liège de 1947 à 1953 avec l’échevin des Beaux-arts, Paul Renotte, autre évadé de Huy. Paul Renotte laisse derrière lui l’église Saint-André restaurée pour servir de salle d’exposition et le musée de l’Art wallon qui vient d’être démantelé.

Dans le climat de guerre froide, le PC connaît des défaites électorales, perd des membres et des positions dans la FGTB, les Liégeois Ernest Burnelle et René Beelen prennent la tête d’une contestation interne pour changer de ligne politique.

René Beelen, ouvrier, élève de l’école du Komintern avant-guerre, résistant et prisonnier politique, va devenir le principal animateur de la fédération liégeoise et vice-président du PCB, il décède en 1966.

Ernest Burnelle, régent en mathématique, professeur dans l’Enseignement communal (à l’école moyenne de Jonfosse), membre clandestin du PCB, passe toute la guerre à organiser la résistance communiste. À la Libération, il devient un cadre permanent du PC. En 1954, il réunit une majorité et renverse la direction de son parti. Comme secrétaire général, puis président, il entreprend de moderniser le PC. Il fait retirer des statuts l’objectif de dictature du prolétariat ; encourage les travailleurs communistes à conquérir des postes syndicaux au sein de la FGTB sur base des objectifs du syndicat ; renoue avec la revendication fédéraliste (qui était celle traditionnelle dans le PC mais qui avait été occultée depuis 1946), se rapproche d’André Renard et entre à la direction du mouvement populaire wallon. Sa politique est en osmose avec celle de Nikita Khrouchtchev en URSS. Il expulse du PC la fraction prochinoise. Les années 1960 voient un redressement du PCB. Ernest Burnelle décède en 1968 quelques jours avant l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie. La direction du PCB désapprouve cette invasion mais demeure fidèle à l’URSS, tout en se tenant à une solidarité critique. E. Burnelle avait été élu député une première fois en 1946, puis en 1961 et réélu jusqu’à sa mort. Son suppléant, Marcel Levaux se retrouve en première ligne. Ancien ouvrier, il avait été résistant armé et avait participé, pour la bonne cause, au braquage du bureau de poste de Cheratte. Par ailleurs, il avait été chargé par le PCB de tâches organisationnelles, de la direction de la Jeunesse communiste, puis du journal Le Drapeau rouge. Il est réélu jusqu’en 1980 et sera le dernier bourgmestre de Cheratte avant la fusion des communes. La fédération liégeoise, qui connaît certains flottements, est reprise en main par Albert Juchmès, lui-même conseiller communal à Liège.

Mais le PC recule à nouveau. Il a perdu sa principale base : les mineurs. Il a raté l’adaptation à la tertiairisation de la société, perdu les batailles pour la sidérurgie et les services publics. Il est miné par des querelles internes entre prosoviétiques, dominants à Liége, et eurocommunistes. En 1985, le siège liégeois dévolu par apparentement au Hutois Daniel Fedrigo sera le dernier conseiller communal à Liège jusqu’en 1988. Philippe Chevalier sera le dernier élu provincial en 1987, avant l’élection de Marcel Bergen sur les listes du PTB en 2012. Après la chute du mur de Berlin en 1989, le PC perd l’essentiel de ses membres.

J’ai parlé ici des hommes et femmes politiques, mais on ne peut évoquer les communistes liégeois sans souligner leur impact dans la FGTB. Entre la Libération et les années 1990, Cockerill, les Forges de Zeebruge, les ACEC à Herstal, Cuivre et Zinc avaient des présidents de délégation syndicale communistes. Les présidents de la CGSP-enseignement, des Communaux et du CPAS de la Ville de Liège étaient communistes. Il y avait des cadres syndicaux communistes liégeois à la SNCB, à GAZELCO, aux ministères, au Service régional d’incendie et même à la police. Il ne faudrait pas oublier les Liégeois issus de l’immigration communiste italienne et espagnole qui se sont engagés dans l’activité syndicale et ont poursuivi celle de leurs prédécesseurs belges.

En conclusion, je dirai que les communistes liégeois n’ont pas été en marge de la société. Ils étaient des acteurs de la vie politique et syndicale du XXe siècle.

Au regard de cette « tranche d’histoire », plusieurs questions me viennent. Pourquoi la réponse historique à la crise des années 1970 marquant la fin des « Golden sixties » a-t-elle été le retour en force du capitalisme et non une avancée vers le socialisme ? N’y a-t-il pas une corrélation entre la montée du néolibéralisme à partir des années 1980, le déclin du PCB et l’effondrement du bloc soviétique ? Et aujourd’hui, la situation est-elle favorable à un redressement de la gauche et à l’émergence d’une nouvelle gauche radicale ? Les élections de 2012 sont-elles le signe d’un retour en force de la gauche radicale, héritière de « l’esprit révolutionnaire liégeois » ?

Bibliographie sommaire

José GOTOVITCH, Du Rouge au Tricolore, Résistance et Parti communiste, Bruxelles, Labor, 1992.
José GOTOVITCH, Histoire du parti communiste de Belgique, Bruxelles, CRISP, Courrier hebdomadaire n°1582, 1997.
Jules PIRLOT, Julien Lahaut vivant, Cuesmes, Le Cerisier, 2010.
Publication en ligne sur le site du CArCoB : Jules PIRLOT, Ernest Burnelle, biographie.
Sources inédites : Dossiers de la Commission de contrôle politique, CArCoB.