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L'émergence d'une parole (analyse n°117, publiée le 27/12/2013)
Par Steve Bottacin

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Sensibilisation au pacifisme et aux résistances d'hier et d'aujourd'hui"

Il traite des sujets suivants :
Arts et culture (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Steve Bottacin, « L'émergence d'une parole », Analyse de l'IHOES, n°117, 27 décembre 2013,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_117-emergence_d_une_parole.pdf.


C'est l'histoire d'un fils d'ouvrier bien élevé, propre sur lui, premier de la classe, et convaincu d'appartenir à la bonne moitié de l'humanité. Ce brave jeune homme s'intéressait au vaste monde, mais d'une manière distraite. Sans doute, il savait, grâce aux journaux, à la radio et à la télévision, qu'il y avait ici et là des conflits, des mutations, des révolutions, mais tout cela ne le concernait pas vraiment. Ne vivait-il pas dans un pays riche, civilisé, démocratique ?

Né dans une famille aux revenus modestes, n'ayant pas accès au même train de vie que certains camarades d'école, le fiston se sentait parfois à l'étroit. Il s'apercevait aussi de plus en plus souvent que ses parents n'avaient pas reçu une formation du même niveau que la sienne. Il commençait également à comprendre qu'il appartenait avec eux à une couche de la population censée obéir plutôt que commander. Mais tout cela finirait par s'arranger. N'était-il pas intelligent, gentil et travailleur ?

Le temps de l'ignorance

Ainsi se passèrent les premières années de son existence. Appelons ça « le temps de l'ignorance ». C'est l'époque de la vie où, de bonne foi, les enfants protégés du vaste monde croient à ce que leurs parents, leurs enseignants et leurs héros de télévision racontent : « Tant que tu te comportes convenablement, tant que tu ne dévies pas de la ligne, il ne peut t'arriver que du bonheur. Aux bons élèves, les bons bulletins ; aux mauvais élèves, les remontrances (pour leur bien). » Et s'il arrive qu'on soit puni ou qu'on ait mal, c'est forcément justifié d'une manière ou d'une autre. En ce monde, ne récolte-t-on pas toujours ce qu'on mérite ?

Entre Dieu le Père et MTV, entre images pieuses et racoleuses, entre catéchisme des pauvres et grand-messe consumériste, le temps de l'ignorance va durer, pour le garçon de cette histoire, jusqu'à ses 18 ans. Son père meurt alors, peu après la chute du mur de Berlin. Coup d'arrêt… et coup de chance, dans un sens : le processus de deuil l'empêche de participer pleinement au délire d'une société occidentale euphorique. Il quitte les rangs des fantassins de l'offensive ultralibérale. Il y aurait fait merveille, pourtant : intelligent, discipliné, ambitieux, il était mûr pour n'importe quel fascisme en col blanc.

Le temps de l'errance

D'autres événements, mortifères ou lumineux, d'autres rencontres aussi le conduisent vers de tout autres horizons. Lentement, avec une patience et une rigueur implacables, la vie lui démontre par l'absurde que les commandements qu'il avait fait siens ne sont tout simplement pas dignes de foi. Non, le bonheur de tous n'est pas inscrit au programme. Non, les règles auxquelles il obéissait ne sont pas forcément conçues « pour son bien ». Oui, ses parents, ses enseignants et ses héros de télévision se sont trompés ou ont menti. Double deuil, en somme : familial et idéologique. Longue traversée du désert. Appelons ça « le temps de l'errance», en quête d'une base solide, sur laquelle fonder une identité et une présence au monde véritables.

« Je ne chante pas pour passer le temps », dit Jean Ferrat. De même, dans ces années-là, lorsque le jeune homme commence vraiment à lire, à écrire, à (se) mettre en scène, il ne crée pas pour passer le temps. Avec toute la (mauvaise) volonté qui est la sienne, il se met en quête d'une parole enfin vraie, susceptible de prendre la place d'un discours sans âme, auquel il n'est plus possible de prêter sa voix. Comme souvent dans ces cas-là, c'est au théâtre que tout cela conduit. Et c'est une forme théâtrale que revêtiront les premières tentatives, maladroites, de parler en son nom.

Viendront encore, après cela, de longues marches et quelques chutes bien senties, de celles qui, quand elles ne tuent pas, instruisent jusqu'à la moelle des os. Ce sera alors l'expérience du corps comme première et dernière maison : une forme de reprise de contact franche et rugueuse avec le monde réel. Quand tout se dérobe, en effet, seul reste à l'être humain son corps propre, dans lequel sa vérité profonde s'inscrit à son insu. Comme dit le poète persan Attar, ressuscité par Peter Brook : « Vous avez fait un long voyage pour arriver au voyageur ».

Le temps de l'écoute

C'est ainsi que, cahin-caha, l'anti-héros de cette histoire rejoint l'année 2014 du calendrier occidental. Un nouveau chapitre de son existence et de sa création s'est ouvert. Après le temps de l'ignorance et le temps de l'errance, quel nom lui donner ? Sans hésiter : le temps de l'écoute.

Désormais, les vapeurs des philtres somnifères se dissipent. Le champ de bataille de l'Histoire apparaît dans toute sa grandiose désolation. Il se fait tard et de grands combats se préparent. Les vociférations des fous de guerre retentissent. Un nombre croissant d'opprimés gémissent et courbent l'échine. Il faut tendre l'oreille pour percevoir la voix des rares hommes et femmes qui pratiquent encore le « parler-vrai ». Récolter leurs paroles et les diffuser demande du temps et de la patience.

Bientôt, enfin, dans le grand concert du monde à venir, il restera à entendre et à faire entendre sa propre parole, la première : celle qui attend depuis le début d'être manifestée. Venue de loin, longtemps réduite au silence, elle a son mot à dire : le sien, et non celui que d'autres auraient aimé lui voir prononcer. Si donc l'anti-héros de cette histoire possède un destin, que ce soit celui-là : devenir la parole qu'il porte et qui le porte depuis le début. Tout le reste est divertissement.

Aujourd'hui

Aujourd'hui, mon travail explore différentes voies créatives, notamment le théâtre, l'écriture et la pratique de l'interview. Toutes ont à voir avec la recherche et la structuration d'une parole, au sens noble du terme.

Ma pratique théâtrale comporte deux aspects. D'une part, des projets de création collective que je conduis et mets en scène (avec des acteurs amateurs, adultes et adolescents) ; d'autre part l'écriture et l'interprétation de plusieurs spectacles constituant la partie émergée d'un processus créatif en cours : SOLO (phase 1), MIDI (phase 2), MUTATION (phase 3).

Le recours à l'improvisation est une constante dans mon travail théâtral, et ce depuis mes débuts dans une compagnie de théâtre action, il y a vingt ans. Verbale ou non- verbale, l'improvisation consiste en l'exploration non préparée d'une consigne ou contrainte fixée. Si cette contrainte est bien conçue (notamment si elle vise autre chose qu'un effet sur le public), alors elle place l'acteur en position de découvrir de nouvelles parts de son être au monde, en action et en présence de ses partenaires. Au fur et à mesure, sa représentation de lui-même s'étend et se nuance. Il se révèle, dans sa complexité et ses contradictions. Portée à la scène, cette révélation est une invitation et un défi lancés au spectateur : « Et toi, dirais-tu, ferais-tu, serais-tu cela ?»

La pensée mécanique

Dans une démarche parallèle et similaire, mon travail d'écriture œuvre également au dépassement des automatismes acquis. Mes écrits visent notamment à mettre en évidence les dysfonctionnements d'une pensée mécanique, propre aux ères industrielles et post–industrielles qui ont fait de nous les êtres neurologiquement modifiés que nous sommes. J'appelle « pensée mécanique », pour l'instant, une façon de penser la vie comme une série de procédures à accomplir le plus vite et le plus efficacement possible, à la manière d'une machine. Je constate la disparition du temps et de l'espace dévolus à l'erreur et au silence. Je m'intéresse à la façon dont chaque individu intériorise les commandements de la pensée mécanique, jusqu'à prendre en haine, parfois, sa propre humanité et celle de ses semblables.

Depuis deux ans, pour différents partenaires ou commanditaires, j'écris plusieurs articles sur les ravages de cette pensée mécanique . J'interroge par exemple la crise systémique que nous connaissons, l'histoire des modèles et des valeurs qui s'affrontent dans ce contexte, ainsi que la manière dont ces modèles et ces valeurs déterminent les comportements ordinaires, au quotidien. En tant qu'artiste, je m'intéresse particulièrement à la façon dont la logique financière transforme toute création en création de valeur (marchande), et tout artiste en entrepreneur.

Enfin, un troisième aspect de mon travail consiste en une « récolte de paroles » sous la forme d'interviews, diffusées sur Internet via mes propres blogs ou sur les sites des personnes que j'interroge. Il s'agit d'une initiative personnelle, le plus souvent sans financement ni cahier de charge extérieurs. Les hommes et les femmes que je choisis de rencontrer se distinguent par leur capacité à élucider le fonctionnement d'un modèle socio-économique non pensé pour les êtres humains. Ils contribuent, de mon point de vue, à éclaircir et à révéler ce que les discours dominants tentent d'occulter, par souci de garder la main.

Un processus vivant

Lors de ces interviews, je joue mon propre rôle, celui d'un homme qui cherche à savoir et à comprendre. En même temps, l'auditeur peut s'identifier à moi, citoyen de base, sans expertise, engageant un processus de questionnement et d'apprentissage. Plus encore que la parole de mon vis-à-vis (qui n'est jamais, pour moi, parole d'évangile), c'est ce processus que je cherche à rendre perceptible et vivant. Mon but est de donner à l'auditeur l'envie de faire de même : interroger tout ce qui, le plus souvent, est décrit comme « naturel » et « allant de soi ». Et s'enrichir d'autres possibles.

Globalement, mon parcours et mon travail s'orientent dans une direction qui m'apparaît, au fil du temps, de plus en plus claire. Tout ce que je fais consiste, dans les limites qui sont les miennes, à substituer la conscience à l'inconscience, la veille au sommeil. Il s'agit d'un cheminement personnel, mais qui porte également ses fruits lors des rencontres qui s'opèrent avec d'autres, partenaires ou publics.

Si cette « extension du domaine de la conscience » a effectivement lieu, si ce que je fais contribue à l'émergence d'une parole un peu plus éveillée et agissante, en moi et autour de moi, alors je peux me réjouir au moment de mettre à ce bilan provisoire, ici et maintenant, un point final.