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La restructuration d'ArcelorMittal Liège à travers la caricature (analyse n°118, publiée le 27/12/2013)
Par Julien Dohet

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"


Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Julien Dohet, « La restructuration d'ArcelorMittal Liège à travers la caricature », Analyse de l'IHOES, n°118, 27 décembre 2013,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_118-AM_caricatures.pdf.


Les caricaturistes, des éditorialistes pas comme les autres

« Un bon dessin vaut plus qu’un long discours » dit-on parfois. Le dessin de presse, la caricature politique répond parfaitement à cela. Elle a toujours été présente dans la presse, et plus largement dans la vie politique. Elle est un miroir déformant, mais très révélateur, de son époque. Les caricaturistes de presse résument souvent brillamment une situation. Parfois leur dessin est plus mordant, plus éclairant, que de longs articles.

Malgré les grands bouleversements subis par la presse quotidienne et le développement des médias 2.0, tous les quotidiens belges ont maintenu, ou redonné, une place pour un édito dessiné dans leurs éditions. Nous avons même l’impression que la caricature a regagné des lettres de noblesse ces dernières années. D’une part, la place qu’elle occupe physiquement dans les quotidiens est une place stratégique, dans l’une – voire la – page la plus lue. D’autre part, des caricaturistes sont clairement vus comme des éditorialistes à part entière et pas uniquement à travers leurs dessins. Ainsi Pierre Kroll ou Nicolas Vadot, par exemple, sont-ils des chroniqueurs attitrés d’émissions radio ou TV où ils sont amenés à décortiquer l’actualité sans pouvoir avoir recours aux dessins. Les ventes de leur recueil de fin d’année montrent également qu’ils touchent un large public. Enfin, élément parmi d’autres, le dessin quotidien de Pierre Kroll dans Le Soir connaît aujourd’hui une déclinaison télévisuelle après le JT de la RTBF, ce qui augmente encore son audience et donc sa portée.

Comment ces éditorialistes particuliers ont-ils vu et analysé la longue et importante restructuration subie par la sidérurgie liégeoise ? Dans une actualité qui se bouscule et s’accélère, où il est rare qu’un sujet reste plus de 24 heures sur le devant de la scène, encore plus s’il s’agit d’un sujet socio-économique, les caricaturistes ont-ils suivi cette restructuration dans la longue durée ? Il nous a semblé intéressant de répondre à ces questions à travers cette analyse qui nous a replongés, seize ans en arrière, dans ce qui faisait l’originalité de notre mémoire de fin d’études.

Un long conflit

Si un excellent dessin peut être facilement compris et faire rire ou sourire sans légende ni explication, il n’en reste pas moins que la compréhension globale d’une caricature de presse nécessite de connaître le contexte dans lequel elle est parue ainsi que les éléments auxquels elle fait référence. D’autant que souvent le caricaturiste mélange en un seul dessin plusieurs actualités. Avant d’entrer dans le cœur de notre sujet, il nous semble donc indispensable de faire un rapide résumé de la restructuration subie par le site liégeois d’ArcelorMittal, tout en rappelant que l’évolution de celle-ci se fait en parallèle du dossier similaire de Florange en France.

Le 13 octobre 2011, la direction d’ArcelorMittal fait part de son intention de fermer l’essentiel de la phase à chaud de la sidérurgie liégeoise, condamnant près de 800 emplois. La réaction des organisations syndicales sera immédiate, avec une concentration à Seraing le 26 octobre et une grande manifestation dans les rues de Liège le 7 décembre 2011. Par ailleurs, la revendication d’une nationalisation de la sidérurgie est mise sur la table. Le 25 juin 2012, un plan alternatif pour une sidérurgie intégrée qui prouve la viabilité d’une telle activité dans le bassin liégeois est présenté à la presse. Ces alternatives sur le volet industriel appuient la résistance mise en place sur le volet social que la direction peine à boucler. Suite à l’intervention d’un conciliateur social, un accord intervient le 20 septembre qui relance les discussions. Celles-ci bloquent cependant rapidement et la tension sociale, accompagnée d’actions, remonte en novembre lorsqu’il s’agit de conclure le plan social dont une version sera rejetée par les travailleurs.

C’est dans ce contexte d’une première restructuration qui n’est toujours pas finalisée 14 mois après son annonce que le 24 janvier 2013, la direction d’ArcelorMittal donne un coup de massue en annonçant une deuxième restructuration. Celle-ci concerne ce qui restait de la phase à chaud et une majorité de la phase à froid. Près de 1 300 emplois supplémentaires sont concernés, portant le total à plus de deux tiers des emplois directs du site de Liège. Dès le lendemain, le gouvernement reçoit une délégation des travailleurs. Le 6 février 2013, une grosse manifestation appuiera des rencontres au Parlement européen de Strasbourg, manifestation qui sera lourdement réprimée par les forces de l’ordre françaises. Les actions et négociations continueront avec une nouvelle poussée de fièvre en juillet 2013, avant une reprise des négociations dès la rentrée académique, appuyée par le gouvernement wallon. Ces négociations seront marquées par le suicide médiatisé d’un travailleur le 12 octobre. Après de longues négociations, deux accords seront signés, d’abord sur le volet industriel puis sur le volet social. Ce dernier, signé le 7 décembre 2013 clôture un conflit social qui s’est étendu sur 27 mois.

Un corpus de dessins

Notre corpus d’analyse s’étend sur l’ensemble de l’année 2013. Il commence donc à la suite de la seconde annonce de fermeture et se termine avec la signature des accords sur les plans industriel et social. Il couvre donc une période cohérente d’un conflit qui était déjà évoqué, mais de manière nettement moins importante, par les caricaturistes dès la première annonce. C’est ainsi que Clou publie dans La Libre du 25 juillet 2012, un dessin représentant Lakshmi Mittal habillé en coureur portant la flamme olympique et interpellé par trois personnes, habillés en rouge et que l’on identifie comme des syndicalistes, qui lui disent « Plus haut le Fourneau ». Ce dessin aborde la polémique autour du sponsoring important de Mittal aux jeux olympiques de Londres et d’une image ainsi donnée qui était en contradiction avec ses actes en France et en Wallonie, ce que les syndicats ne manquèrent pas de rappeler à travers un courrier, rendu public envoyé à Jacques Rogge, président du Comité olympique.

Aux six titres de la presse quotidienne francophone (Vers L’Avenir, La Meuse, La Dernière Heure, La Libre, Le Soir et L’Écho), nous avons ajouté dans notre corpus un hebdomadaire (Le Vif L’Express) et un site Internet (www.humeurs.be) afin de donner un aperçu plus large et de voir si les thèmes et la manière de traiter l’information différaient selon les supports et les périodicités. Sans les intégrer directement à notre corpus, d’autres dessins ont également été analysés dans la même logique, qu’ils aient été publiés sur Internet ou dans d’autres organes de presse écrite. Ainsi Le Poiscaille, journal satirique liégeois, publiera plusieurs articles illustrés sur le dossier, en faisant même sa « une » avec « un reportage BD » de six pages, et plusieurs dessins (notamment de Jacques Sondron et Oli). Signalons dans le même état d’esprit la présence de deux dessins hors de notre corpus dans le recueil de fin d’année de Pierre Kroll. Tous deux de fin janvier 2013, ils confirment totalement le cadre d’analyse qui suit. Terminons en signalant que nous avons été attentifs également à la production française et liée à la restructuration parallèle du site de Florange qui sera, notamment, l’objet de sketchs particulièrement acides des Guignols de l’Info.

Vingt-cinq dessins ont ainsi été collationnés et forment notre corpus. Ils sont l’œuvre de huit dessinateurs, à savoir dans l’ordre alphabétique : Cécile Bertrand, Clou (Christian Louis), Frédéric Dubus, Jak (Jérémy Jacot), Pierre Kroll, Oli (Olivier Pirnay), Jacques Sondron et Nicolas Vadot.

Trois périodes se distinguent L’essentiel des dessins se concentre sur trois périodes significatives du conflit : l’annonce de la seconde restructuration ; le suicide d’Alain Vigneron ; les accords marquant la fin du dossier.

Avant de développer la manière dont ces trois périodes ont été vues par les caricaturistes, signalons que trois dessins sont publiés en dehors de cette période. Deux relèvent d’une même thématique (voir infra) : celle d’une puissance publique qui est démunie face au poids du géant mondial de l’acier. L’un est de Vadot montrant une gigantesque enclume au nom d’ArcelorMittal tombant dans l’eau où flotte une petite barque portant un drapeau « site de Liège ». Sur cette embarcation, des travailleurs, significativement en rouge, disent « nous craignons des remous houleux à brève échéance, monsieur le ministre… ». Le Ministre Marcourt, qui se distingue en étant habillé en costume, répondant « allons, allons, restons optimistes »… Ce dessin intervient à un moment où les négociations sur le volet industriel se déroulent en tripartite. L’autre est antérieur et est l’œuvre de Clou. Intitulé « Le parlement wallon invite Lalshmi Mittal à venir s’expliquer », il montre quatre personnes dont les yeux lancent des éclairs vers une personne, dont on ne peut même pas voir les genoux tellement elle est grande, et qui disent : « on va lui faire des gros yeux ». Le troisième, de Nicolas Vadot, fait suite au préaccord sur le volet industriel. Il montre une grande page noire avec un travailleur abattu tenant son C 4 et qui dit « j’avais un moral d’acier… Mais même çà ; ils l’ont bradé… »

L’annonce le 24 janvier du second plan de restructuration fait l’objet de très nombreux dessins. Quinze dessins, soit plus de la moitié de notre corpus s’y attardent. Pierre Kroll publie trois dessins d’affilée, dont le premier résume bien le drame social et fait la liaison entre les deux plans sociaux puisque l’on y voit à gauche des travailleurs enfournés dans un haut fourneau et à droite des travailleurs écrasés par un coil (grosse bobine d’acier). Le dessin est sobrement légendé « la recette Mittal. Le chaud et puis le froid ». « Le bain de sang social » est le titre d’un dessin d’Oli publié sur son site Internet et qui montre un Mittal grand sourire, les mains pleines d’argent, mais dont du sang coule recouvrant la sidérurgie, et qui dit « j’ai sauvé… ce que j’ai pu ». Cette thématique sera également au cœur du dessin de Cécile Bertrand sobrement intitulé « Arcelor Mittal hier… aujourd’hui » ou le logo de Mittal devient un nœud coulant de pendu. Et celle de Sondron montrant Mittal écrasant sous la semelle de sa chaussure un travailleur d’Arcelor sous le titre « Arcelor : 1 300 emplois sacrifiés ». Les autres dessins s’attarderont essentiellement sur l’impuissance du politique face à une telle décision. Le premier des deux dessins de Dubus étant particulièrement marquant. Il représente le premier ministre Di Rupo sortant d’un emballage cadeau un coucou intitulé « souvenir de Davos » dont sort un Mittal faisant un doigt d’honneur en disant « cocu, cocu », rappelant ainsi la rencontre entre les deux hommes lors du sommet de Davos et les promesses faites alors.

Le suicide d’Alain Vigneron le 12 octobre et ses funérailles largement médiatisées du 16 octobre. Ce fait dramatique sera traité par trois dessins : un de Vadot, dans Le Vif, représentant une tombe est intitulé « ArcelorMittal. Après la phase à chaud. La phase à froid », un d’Oli sur son site et un de Jak dans La Meuse. Ce dernier est sobrement intitulé « Mittal m’a tuer » et montre une main avec un revolver portant une étiquette « acier liégeois ».

Les accords sur le volet industriel puis sur le volet social font également l’objet de trois dessins. Jak titre « Mittalloween » en représentant un Mittal en Dracula abreuvé de sang et malgré tout approvisionné par un Marcourt en Quasimodo qui lui présente une poche de sang au logo de la Wallonie en disant « tenez mon bon maître… au cas où vous n’en auriez pas assez ». Ce dessin synthétise bien une certaine vision du dossier où la région met à nouveau de l’argent pour assurer un plan social correct pour les travailleurs. Plan qui, soulignons-le, n’est pas encore signé à ce moment. C’est dans La Libre que les deux autres dessins sont publiés. L’un de Cécile Bertrand et l’autre de Clou dans le supplément Entreprise. Ce dernier, titré « accord chez Arcelor-Mittal », montre des travailleurs aux foulards rouges. L’un, que l’on devine délégué syndical, s’exprime « c’est un accord en béton ! » suscitant le questionnement de ceux auxquels il s’adresse qui demandent « Inoxydable ? ».

Quatre thématiques ressortent

Outre les trois périodes, quatre thématiques peuvent également être dégagées de notre corpus. Un dessin pouvant évidemment relever de plusieurs thématiques.

La première est la brutalité et le caractère inhumain de Mittal qui sacrifie des milliers de travailleurs et une industrie historique au nom de son seul profit financier. Nous avons vu que cette thématique est transversale aux trois périodes que nous avons identifiées. Quatorze dessins abordent ce thème de manière principale ou secondaire.

La deuxième est le peu de poids du politique face au milliardaire indien. Onze dessins y sont consacrés. Parmi ceux que nous n’avons pas encore évoqués et qui abordent exclusivement cette thématique, relevons celui de Cécile Bertrand avec une case intitulée « l’appel de Marcourt vers Mittal » ou un petit personnage produit un énorme phylactère ne comprenant que trois petites lettres « SOS ». Dubus quant à lui montre Di Rupo, Marcourt et Demotte essayant de faire tomber une plaque intitulée « Mittal Steel » sous le regard d’un travailleur disant « on dira ce qu’on voudra mais c’est du costaud ». On notera que ce rapport de force disproportionné est également souligné de manière graphique par la représentation à plusieurs reprises de Mittal comme un géant.

La troisième est l’utilisation des origines indiennes de Mittal. Trois dessins relèvent de cette catégorie. Ainsi, Vadot illustre-t-il le « nouveau rapport de force intercontinental » avec un éléphant d’Asie, identifié comme ArcelorMittal, qui a écrasé « la petite souris européenne ». De la marre de sang sous la patte de l’éléphant s’échappe un drapeau belge et la phrase « allez les gars, on se ressaisit ». Elle est plus claire encore dans deux dessins parus dans La Libre où Mittal est représenté comme la déesse Shiva, debout avec plusieurs bras et en équilibre sur une seule jambe. Clou représente ainsi Mittal distribuant les C 4 aux travailleurs, tandis que Cécile Bertrand l’utilise pour « la traduction gestuelle d’Arcelor » en multipliant les doigts d’honneur de Mittal après la signature de l’accord.

Enfin la quatrième thématique abordée par les dessinateurs est la sidérurgie elle-même. Cinq dessins en parlent. Les dessinateurs souligneront à plusieurs reprises les spécificités du métier, souvent en arrière fonds du dessin ou en élément graphique. Parfois comme avec le dessin de Pierre Kroll déjà cité en en faisant l’élément principal.

Conclusion

Ce qui s’est passé chez ArcelorMittal a attiré l’attention des caricaturistes d’une manière plus importante que tout autre conflit social au cours de l’année écoulée. Outre le nombre de dessins produits lors de l’annonce de la deuxième fermeture en janvier 2013, c’est également le fait que le sujet ne disparaisse pas ensuite qui est significatif. Notons ici que l’intérêt marqué des caricaturistes n’est pas isolé. Les médias en général suivront ce dossier avec grande attention et seront présents à toutes les étapes importantes. Les caricaturistes ne se distinguent pas à ce niveau. Plus de la moitié des dessins ont cependant été publiés lors de l’annonce de la seconde restructuration. Et des étapes marquantes pour les protagonistes, comme la manifestation de Strasbourg le 6 février, ne sont pas abordées par les caricaturistes malgré une couverture médiatique importante.

Nos quatre thématiques sont significatives et collent assez bien aux « moteurs » qui seront utilisés par les caricaturistes français pour parler de Florange. Ainsi les Guignols de l’info représenteront-ils Lakshmi Mittal dans leurs sketchs sous les traits de « Monsieur Sylvestre » portant le turban et enchaînant les répliques cyniques.

La lecture du conflit à travers les caricatures donne les grandes lignes du conflit et surtout du sentiment qu’il a laissé. La brutalité de la décision du milliardaire indien se souciant uniquement de ses intérêts financiers et sacrifiant les travailleurs sur l’autel de la rentabilité à outrance a été unanimement dénoncée. L’image de Mittal est donc clairement écornée par les caricaturistes qui ont à l’inverse une vision bienveillante des travailleurs. Le sentiment du désarroi du politique et de son impuissance devant un rapport de force inégal a également été largement partagé dans l’opinion publique, d’autant que ce qui se passait en France renforçait cette impression. Notons ici que le volet social n’a cependant pu être obtenu avec de bonnes conditions pour les travailleurs que grâce à une intervention importante du politique. On notera a contrario que les caricaturistes n’ont pas relayé le discours d’une sidérurgie considérée comme une industrie du passé sans avenir et qu’il fallait laisser mourir.

Au final, les caricatures repérées en dehors de notre corpus confirment l’analyse de celui-ci et ne s’en distinguent pas. On retiendra également que ce dossier permet aux dessinateurs de personnifier le capitalisme prédateur et ses conséquences dramatiques.