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Approche épistémologique de l'anarchisme. Petite contribution à l'étude du mouvement anarchiste (analyse n°16, publiée le 18/12/2006)
Par Nicolas Inghels

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Anarchisme (sujet principal)

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Pour citer cet article :

Nicolas Inghels, « Approche épistémologique de l'anarchisme. Petite contribution à l'étude du mouvement anarchiste », Analyse de l'IHOES, n°16, 18 décembre 2006,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Approche_epistemologique_de_l_anarchisme.pdf.


Avant d'entamer une étude sur le mouvement anarchiste, il est important de bien cerner les courants qui le traversent. L'anarchisme est une philosophie multiforme et évolutive. De plus, il existe entre certaines notions des distinctions assez complexes, subtiles, que nous allons tenter d’éclaircir brièvement ici. Les comprendre est utile pour cerner les débats, les actions et les positions de chacun des acteurs de ce mouvement pour qui sa doctrine et son histoire furent et sont, dans une certaine mesure encore aujourd'hui, un référent important.

La simple définition du terme « anarchie » pose d’emblée problème. Il s’agit en effet d’un mot éminemment polysémique. Au-delà du problème de la définition, une difficulté supplémentaire apparaît : le terme a connu une évolution sémantique qui fait que les significations se sont superposées. Signifiant au départ « désordre », le mot a pour la première fois été employé dans le sens précis de doctrine politique par Proudhon en 1840 pour désigner un « état sociétaire harmonieux résultant naturellement de la suppression de tout appareil gouvernemental ». Au cours du temps, sous l’influence notamment des attentats anarchistes de la Belle Époque, le terme s’est chargé de connotations négatives (désordre, violence), vision qui domine à l’heure actuelle. Ainsi, si on regarde dans un dictionnaire usuel actuel comme le Robert par exemple, on constate que le terme anarchie ne se définit que par la notion péjorative de « désordre ». Cette vision unique est très ancrée dans les mentalités.

Au-delà de cette définition, l’anarchie est avant tout un système politique dont l’autorité, sous toutes ses formes (l’État, le capital et la religion), serait exclue. Étymologiquement, l’an-archie, vient des termes grecs an (a privatif) et arkhê (gouvernement, autorité). L’anarchie serait donc « un régime social d’où ser[ait] bannie, en droit et en fait, toute idée de salariant et de salarié, de capitaliste et de prolétaire, de maître et de serviteur, de gouvernant et de gouverné ». Selon les anarchistes, si l’ordre social était basé non plus sur le principe d’autorité, mais bien sur celui de « l’entente, […], il procèder[ait] [alors] du principe de Liberté ». Dans une telle société, l’individu, « s’engagera[it] librement [ou] ne voulant faire subir à personne son autorité, il se refusera[it] à subir l’autorité de qui que ce soit ». La véritable nature de l’homme ne se révèlera[it] que dans une telle société, où « l’individu n’aura[it] d’obligation que celle que lui imposera[it] sa propre conscience ». On peut le constater, cette vision de l’anarchie est tout à fait différente de celle qui prévaut en général. Au contraire d’un repoussoir, l’anarchie serait un idéal à atteindre. Cela amena Elisée Reclus à déclarer, dans une formule restée célèbre et qui peut sembler paradoxale : « L’anarchie, c’est l’ordre ».

L’anarchisme dans sa forme politique est parcouru par de nombreux courants. Nous en définirons les principaux, tout en sachant très bien que l’anarchisme n’étant pas une doctrine arrêtée, d’autres nuances peuvent être établies. Chaque anarchiste adopte en effet des positions personnelles sur tel ou tel point théorique ou tactique de la doctrine, qui le différencie des autres. Cette caractéristique a pour conséquence qu’il y a autant d’anarchismes que d’anarchistes. Nous tenterons malgré tout d’établir de grandes distinctions générales.

On peut distinguer dans l’anarchisme deux grands courants distincts. Le premier, l’anarchisme individualiste, trouve sa source dans les réflexions de penseurs comme John Locke, William Godwin ou Max Stirner. Ceux-ci ont poussé le libéralisme à son paroxysme. L’anarchisme individualiste trouve sa force dans la critique de la société qui, selon les partisans de cette tendance, oppresserait l’individu. Ainsi, comme le disait Emile Armand, un anarchiste individualiste surtout connu pour son apologie de l’amour libre : « Les individualistes anarchistes sont des anarchistes qui considèrent au point de vue individuel la conception anarchiste de la vie, c’est-à-dire basent toute réalisation de l’anarchisme sur "le fait individuel", l’unité humaine anarchiste étant considérée comme la cellule, le point de départ, le noyau de tout groupement, milieu, association anarchiste ».

Le second, l’anarcho-communisme, encore appelé communisme libertaire, dont Bakounine et Kropotkine sont les représentants, cherche à établir une société socialiste égalitaire aux antipodes du libéralisme. Les anarcho-communistes, à l’inverse des individualistes, « se préoccupent avant tout des formes de production et des exigences de la vie collective ». Mais contrairement aux communistes, en tant que libertaires, ils sont hostiles à toute forme d’État et d’autorité, et ils s’opposent donc dans les moyens et dans la forme à « l’autoritarisme » marxiste.

C’est BAKOUNINE qui fut à la base de la scission de la Première Internationale, il créa ainsi la première variante de l’anarcho-communisme : le socialisme révolutionnaire. Pour lui, « les communistes croient devoir organiser les forces ouvrières pour s’emparer de la puissance politique des États. Les socialistes révolutionnaires s’organisent en vue de la destruction, ou si l’on veut […] en vue de la liquidation des États. Les communistes sont les partisans du principe et de la pratique de l’autorité, les socialistes révolutionnaires n’ont de confiance que dans la liberté ».

Au sein de la mouvance communiste libertaire, un nouveau sous-groupe va naître du besoin d’organiser le mouvement anarchiste pour le rendre efficace et pour construire la lutte révolutionnaire. « L’anarcho-syndicalisme est un mouvement [..] qui tient sa doctrine de l’anarchisme et sa forme d’organisation du syndicalisme révolutionnaire ». Une des figures de proue de cette pensée, Emile Pouget, approuva en 1906 un texte, connu sous le nom de Charte d’Amiens, qui affirmait que « dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers ; l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates ; […] Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale […]. Il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale ».

D'autres courants de l’anarchisme ont vu le jour dans le siècle qui suivit sa naissance, de l'anarchisme vert allant du simple refus de l'anthropocentrisme à l'anarcho-primitivisme qui rejette toute civilisation industrielle, de l'anarchisme technologique qui considère que l'informatique est un moyen efficace de lutter contre la hiérarchie (monde du logiciel libre, média alternatif...) à l'anarchisme transhumaniste qui promeut certaines technologies pour l'amélioration des conditions humaines. Sans non plus oublier les mouvements anarcho-punk, anarcho-feministe... Toutes ces différentes tendances gardent comme points communs le rejet de l’autorité et la lutte pour la liberté.

On le voit, le mouvement anarchiste a, depuis toujours, été divisé et c'est d'autant plus flagrant lorsque les anarchistes sont peu nombreux et éparpillés. Aussi ? il est indéniable, au vu de leur l'évolution, qu’ils sont influencés par les autres courants de pensée et mouvements politiques de leur époque mais à l’inverse, on ne peut nier que les anarchistes et plus encore leurs « foutues idées » influencent encore et toujours les débats et les combats. À ce titre, le rôle de l'historien sera de ne pas les oublier.