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La fédération liégeoise des Femmes Prévoyantes Socialistes : bref aperçu historique d’un mouvement féminin mutualiste, culturel et socialiste de 1957 à 1982 (analyse n°122, publiée le 30/12/2013)
Par Pauline Gobin

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Pauline Gobin, « La fédération liégeoise des Femmes Prévoyantes Socialistes : bref aperçu historique d’un mouvement féminin mutualiste, culturel et socialiste de 1957 à 1982 », Analyse de l'IHOES, n°122, 30 décembre 2013,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_122-FPS_Liege.pdf.


Le mouvement des Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS) répond à la dynamique caractéristique du mouvement ouvrier belge ayant pour volonté d’englober différents champs de la société à travers les coopératives, syndicats, mutualités...

La création des FPS trouve sa raison d’être dans la volonté d’atteindre les masses d’ouvrières afin qu’elles se joignent au combat socialiste. En 1922, Arthur Jauniaux décide d’unifier, au sein de l’Union Nationale des Mutualités Socialistes (UNMS), des caisses primaires de mutualité réservées exclusivement aux femmes et à leurs enfants. C’est que la situation sanitaire des ouvriers, et plus particulièrement, des femmes ouvrières, est catastrophique : celles qui sont couvertes par les cotisations de leurs maris ou pères, ne le sont que très partiellement. Les dirigeants socialistes perçoivent donc l’importance – et tout l’intérêt – d’une telle préoccupation.

Cependant, l’objectif politique – qui n’est pas encore, à cette époque, électoral, puisque les socialistes sont farouchement opposés au vote des femmes – est le fondement de cette démarche :

« Le but des mutualités féminines et des guildes de coopératrices, c’est, en faisant voir à la femme les avantages directs de l’organisation ouvrière, de l’amener à se joindre à son époux, chaque fois qu’il participe à une bataille politique ou syndicale pour sauvegarder les intérêts de la famille. »

Progressivement, l’action des FPS se développe et englobe un champ social plus large. Il est question d’y défendre la femme et sa famille : son droit à la santé, à l’éducation et à la formation, et plus tard, son droit au travail.

Si le mouvement mutualiste des FPS a déjà fait l’objet de quelques travaux, nous avons souhaité nous pencher plus particulièrement sur l’histoire de sa composante liégeoise au cours d’une période déterminée, qui s’étend de 1957 à 1982. Chaque fédération ayant une marge de manœuvre relativement large par rapport à l’organe national, elles se sont chacune développées suivant les réalités spécifiques à leur implantation géographique.

C’est que la fédération liégeoise mérite notre attention à plusieurs égards. Premièrement, son importance numérique. En 1946, elle rassemble 7,3 % de l’effectif national. Ce chiffre atteint 8,1% en 1966 ce qui fait alors d’elle la deuxième fédération nationale, derrière la fédération du Brabant. Les Liégeoises sont donc numériquement importantes.

Ensuite, de grandes actrices de la vie politique liégeoise et belge s’y sont côtoyées : Alex Fontaine-Borguet, Alice Guilmain-Melin, Irène Pétry, ou encore, Marie-Josée Laloy.

Cette analyse a donc pour ambition d’éclairer un pan de l’histoire régionale liégeoise peu connu et de contribuer à mieux appréhender l’histoire de ce mouvement féminin, mutualiste, culturel et socialiste.

Dans cette analyse, nous nous pencherons sur quelques étapes clefs de l’histoire des FPS de Liège, la création de la caisse de mutualité ainsi que sur les différents services mis en place. Nous nous intéresserons également aux objectifs poursuivis par cette fédération des FPS, tout en questionnant leur actualité.

1. Histoire des FPS liégeoises

Le premier domaine d’action développé au sein des FPS est l’activité mutualiste. C’est le 4 juillet 1927 que la Fédération des Mutualités Socialistes de Liège, dont le secrétaire est alors Charles Robert, décide de reconnaître la caisse primaire autonome « La Femme Prévoyante », section de la Fédération des Mutualités et des Unions Mutualistes de la Province de Liège. Son comité fondateur est entièrement féminin. Son action essentielle est d’accompagner les femmes à travers différents moments de leur vie en leur offrant des avantages concrets : dot au mariage, indemnité d’accouchement, de maladie, layette à la naissance d’un enfant, aide matérielle en cas d’hospitalisation ou de décès, … L’activité mutualiste est donc la base du mouvement des FPS : elle permet rapidement de toucher un nombre grandissant de femmes, qui sont donc de plus en plus nombreuses à cotiser, ce qui permet un élargissement des services proposés.

Lorsque l’assurance maladie-invalidité devient obligatoire au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les FPS décident d’organiser deux services d’assurance sur base d’une affiliation volontaire et d’une cotisation supplémentaire. Il s’agit du système d’assurance complémentaire et d’un service d’assurance libre, qui permettent à la grande majorité de la population féminine de bénéficier d’avantages mutualistes concrets, en fonction de la formule tarifaire de leur choix.

En 1959, la FMSS prend une décision marquante : l’assurance complémentaire devient obligatoire pour tous les affiliés à l’assurance obligatoire. Cette généralisation s’avère bénéfique pour les FPS car les cotisations de l’assurance complémentaire permettent une rentrée financière importante, nécessaire au bon fonctionnement de certaines ASBL qu’elles ont développées et qui s’avèrent très coûteuses. De la cotisation complémentaire « ménagère », qui s’élève à 20 francs, 8,65 francs sont destinés à la caisse de réserve. Cette cotisation complémentaire est donc très importante pour les FPS, qui la présentent comme un geste de solidarité puisqu’elle permet de financer des ASBL suivant leurs propres besoins.

Nous allons donc nous pencher maintenant sur ces différents services mis en place dans la fédération liégeoise.

Dès 1931, l’ASBL « La Femme Prévoyante de Liège » est créée avec pour objet l’organisation de vacances ou de cures d’été au profit « de toute personne mutuelliste ou enfants de mutuellistes ». La fédération liégeoise des FPS va alors faire preuve d’un grand dynamisme dans le secteur des vacances enfantines en achetant un premier home destiné à la progéniture de leurs affiliées : les « Floricots » sur les hauteurs de Tihange. Ce n’est que le début d’une longue histoire puisque les Liégeoises acquièrent également les bâtiments du fameux « Valeureux Liégeois » en 1949 et de la « Cité Ardente » en 1955, situés sur la côte belge. Elles souhaitent accueillir des enfants issus de familles ouvrières afin qu’ils respirent le « bon air », qu’ils apprennent les règles d’hygiène ainsi que la vie en communauté, qu’ils mangent sainement et de manière variée. Il est en effet bien vu que les enfants repartent avec quelques kilos supplémentaires. Ces préoccupations peuvent nous sembler aujourd’hui désuètes, mais elles révèlent au contraire un intérêt central pour les FPS : le bien-être des familles ouvrières.

Dès 1937 à Liège, un service destiné à améliorer la santé et le bien-être des enfants s’organise. En effet, l’Office National de l’Enfance n’a pas encore étendu son action à l’ensemble du territoire, les FPS liégeoises tentent donc de combler un vide laissé par les pouvoirs publics. Au cours de consultations pré et post natales, les mères bénéficient de conseils généraux d’hygiène et d’alimentation. Cette initiative est à mettre en lien avec la volonté de lutter contre la mortalité infantile qui sévit toujours au début du XXe siècle. Progressivement, les pouvoirs publics étendent leur action à l’ensemble du territoire et de moins en moins de consultations des FPS sont organisées. En 1957, elles n’existent plus que dans trois communes : Awans-Bierset, Horion-Hozémont et Amay. Ainsi, les FPS de Liège accordent beaucoup d’attention aux enfants des affiliées comme en témoignent encore la mise en place des « Enfants Prévoyants », une mutualité spécifique aux enfants jusqu’à l’âge de quatorze ans, ainsi que la création d’une épargne prénuptiale pour les jeunes filles.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, un nouveau domaine d’actions se développe. Les premiers cours ménagers sont créés au sein des comités locaux. Cette initiative répond à l’importance accrue qu’accordent les socialistes à la femme au foyer et paradoxalement, à la volonté d’émanciper les femmes via le travail ménager. Leur volonté est de parvenir à les former afin qu’elles accomplissent leurs tâches dans les meilleures conditions possibles et de leur permettre un accès à certaines formations, tournées essentiellement vers le travail ménager. On parle alors du « Centre Professionnel Ménager » qui fera place au « Centre de formation professionnelle ménagère et familiale des FPS » après avoir obtenu l’agrément de l’inspection de l’enseignement technique du département de l’Éducation nationale et de la culture. Dès l’année scolaire 1961-1962, les cours des FPS de Liège réunissent plus de 750 élèves qui suivent essentiellement la formation de coupe et couture. Des formations en cuisine et en décoration intérieure sont également possibles, mais rencontrent moins de succès. Ces formations sont en quelque sorte les « ancêtres » des écoles de promotion sociale des FPS du Réseau Solidaris que nous connaissons actuellement et qui proposent une gamme de formations diverses et variées.

Parallèlement, les Liégeoises mettent sur pied le service d’entraide familiale qui apporte une aide concrète aux familles dans lesquelles la mère est absente ou malade. Le travail des aides ménagères ne se limite pas aux travaux ménagers, mais inclut une série de domaines tels que l’aspect relationnel, éducatif ou sanitaire. Dès le début du mouvement des FPS, un embryon de service d’aide familiale existe puisque la cotisation à l’assurance complémentaire offre à ses affiliées une indemnité en cas d’hospitalisation. Cela permet aux femmes qui le souhaitent de bénéficier d’ une aide familiale qui accomplira les tâches ménagères de la mère absente. Un véritable service est envisagé par Alex Fontaine-Borguet dès 1948 et encouragé par le mouvement national, mais il faudra attendre décembre 1954 pour que la fédération liégeoise décide de sa création, sans que l’on puisse expliquer les raisons de ce retard. À partir de 1955, les formations de ces travailleuses sont assurées par le service d’entraide familiale des FPS lui-même. Pour s’adapter à la régionalisation des services d’aides familiales et d’aide aux seniors, l’ASBL « Entraide Familiale des Femmes Prévoyantes Socialistes » est créée le 4 juin 1976. Puis, en 1986, face à la demande toujours plus importante et à l’élargissement des services proposés, la Centrale des Services à Domicile (CSD) est créée sous l’impulsion de la directrice du service d’entraide familiale, Liliane Hardenne.

Un autre combat significatif des FPS est celui de la parenté consciente, c’est-à-dire la liberté pour une femme, et mieux encore pour un couple, de décider s’ils auront ou non des enfants, de choisir le nombre et l’espacement des naissances. Dès 1964, il est clairement question pour les dirigeantes socialistes d’informer les jeunes couples sur la sexualité et les moyens contraceptifs. Cette action se traduit concrètement par l’organisation d’une journée d’étude sur la parenté consciente au Palais des Congrès de Liège le 13 janvier 1964, en présence notamment du Docteur Marcel Delvigne de la clinique « Relève-toi » de Herstal, puis par la mise sur pied de réunions d’information dans les comités locaux. Pourtant, il faut attendre 1972 pour que le Centre de promotion conjugale et familiale, le CPCF, soit enfin créé par les FPS liégeoises. Ces dernières définissent le travail effectué dans ce centre comme une action en faveur des couples, de leur bien-être et de leur développement. Grâce à une équipe composée de médecin, de gynécologue, de psychologue, de juriste, ou d’assistant social, chacun peut trouver une réponse à ses problèmes familiaux.

Enfin, le dernier domaine d’action développé par les FPS est l’animation socio-culturelle. La réflexion est initiée dans les années 1960, lorsque les FPS liégeoises constatent que les activités organisées dans les comités locaux touchent de moins en moins de personnes. C’est le service propagande qui est chargé de l’organisation des animations au sein des comités. Il se limite donc à proposer plusieurs thèmes de conférences et à organiser quelques fêtes (Saint-Nicolas, Noël Rouge, fête des mères,…). Alex Fontaine-Borguet juge ce service obsolète en affirmant :

« Il faudra animer et réanimer cette action [culturelle] en s’appuyant sur les techniques modernes de propagande et d’information par l’animation de groupes, par des colloques. Certaines formes de réunions sont absolument périmées. Le public ne veut plus de conférenciers qui mâchent le sujet et proposent des conclusions arrêtées en commun. Le temps des animateurs de groupes est venu ainsi que celui du dialogue et de la participation. »

En 1971, une véritable réflexion naît donc au sein du conseil d’administration, en concertation avec les sections locales et amène à la création du service animation, chargé de l’animation socio-culturelle. Il est ici question de former des citoyennes et des citoyens actifs et responsables via diverses activités participatives. Les comités locaux jouent un rôle central au sein de ce nouveau service. Ils sont notamment chargés d’établir un programme d’animations correspondant aux attentes de la population et de supporter la mise en place de nouvelles activités telles que les groupes « Enfants Prévoyants » qui proposent diverses animations aux plus petits, les « clubs du 3e âge », les clubs de loisirs féminins … De nouveau, la volonté émancipatrice des FPS est présente puisque ce service permet une valorisation des loisirs mais surtout, met en place une série de formations politiques à destination des femmes.

Le dynamisme et l’esprit de ce service va s’étendre à l’entièreté du mouvement national puisque « Formation – Action – Militantisme », le « Mouvement de Promotion socioculturelle des Femmes Prévoyantes Socialistes » est créé le 24 août 1978, à la suite du décret du 8 avril 1976 régissant l’octroi de subsides aux mouvements d’éducation permanente et de promotion socioculturelle. Il s’agit bien là d’une structure nationale qui s’impose donc à toutes les fédérations francophones, mais dont le programme est élaboré suivant les projets de la fédération liégeoise. On peut donc dire à ce titre que les Liégeoises ont très certainement servi de modèle. Suivant les statuts de cette ASBL, son but est de permettre :

« […] une prise de conscience et une connaissance critique de la société ;
Des attitudes de responsabilité et de participation active à la vie de la « cité » ;
Des capacités d’analyse, de choix, d’action et d’évaluation, […]
Pour ce faire, elle développera une action d’animation socioculturelle et de formation ainsi que la promotion socioculturelle des citoyens dans le sens le plus large du terme.
Pour atteindre ses objectifs, l’association déploiera l’activité la plus étendue, notamment par l’élaboration et l’exécution de programmes d’animation, d’éducation, de cours de formation, par l’organisation de journées d’études, de séminaires, de groupes de réflexion, de discussions, de colloques, d’activités de diffusion, par l’émission de publications, par l’organisation de manifestions, […]. L’association réalisera son objet par tous moyens, directs ou indirects, dont elle disposera.»

2. Objectifs des FPS liégeoises

Nous ne pouvons que constater la diversité des centres d’intérêt et des domaines d’activités de la fédération liégeoise des FPS. Et c’est au départ d’une volonté politique, qu’une véritable action mutualiste, culturelle, émancipatrice, voire revendicatrice, s’est mise en place.

Pourtant, l’objectif politique, élément fondateur du mouvement, est toujours clairement revendiqué et le sentiment d’appartenance au mouvement ouvrier est évoqué par toutes. Or, les moyens d’action nécessaires à l’accomplissement de cet objectif ne sont pas eux-mêmes de nature politique puisque les activités des FPS, pour la période étudiée, sont rarement de nature purement politique. De nouveau, la pensée d’Arthur Jauniaux explique ceci :

« […] on peut mettre en discussion les droits civils de citoyenne et formuler, à ce sujet, des revendications. Mais, il faut avouer que la femme n’y prête guère grand intérêt. Elle est ouvrière ou ménagère. […] Nous ne croyons pas beaucoup aux tâches politiques spécialement féminines. Il y a le foyer familial à protéger. »

En effet, l’organisation socialiste chargée de l’éducation politique des femmes, les Femmes Socialistes, n’a jamais rencontré le succès attendu, l’organisation étant jugée « trop élitiste » par certains, pas assez proche des besoins réels des femmes ouvrières. C’est pour cette raison, comme nous l’avons vu, que l’action des FPS se fonde tout d’abord sur l’activité mutualiste.

Pourtant, au fur et à mesure des années, se sont joints à l’action mutualiste primitive, d’autres domaines d’action que nous avons brièvement parcourus. Les FPS étendent progressivement leurs domaines d’activités afin de répondre aux nouveaux besoins de la population, mais aussi pour mener des combats en faveur du droit des femmes. Considérons en effet les FPS comme un véritable mouvement d’intérêt collectif qui lutte activement pour l’émancipation des femmes et défend spécifiquement le droit à la contraception et à l’avortement, par exemple.

Les années étudiées dans le cadre de ce travail permettent, comme nous l’avons vu, de mettre en lumière une évolution du mouvement, une diversification de ses moyens d’action ainsi que de ses outils, avec pour mission la redynamisation du mouvement. C’est pour cela qu’a été créé le service FAM. Or, en 1991, suite au vote de la loi Busquin, la caisse de mutualité des FPS est supprimée. C’est un tournant majeur puisque les FPS, dont l’autonomie financière était assurée par la perception des cotisations, deviennent économiquement dépendantes de leurs homologues masculins. Que déduire aujourd’hui de ces modifications importantes ?

Peu de femmes affiliées à la mutualité socialiste savent aujourd’hui qu’elles sont elles-mêmes des « Femmes Prévoyantes Socialistes », beaucoup ignorent les avantages qui y sont liés, et les combats anciennement menés. On évoque, en 2012, environ 500 militantes au sein de la fédération liégeoise. Pourtant, plus de 110 000 femmes sont affiliées complémentaires. Ces chiffres peuvent nous interpeller : les FPS incarnent-elles toujours un groupe d’intérêt défendant le droit des femmes ? Quels sont leurs moyens d’action ? Quels sont leurs objectifs ? En quoi ce mouvement répond-il aujourd’hui à l’enjeu d’émancipation des femmes, à l’enjeu de participation des femmes à la vie démocratique aux niveaux politique, mais aussi économique et culturel, à l’enjeu de la défense de leurs droits sociaux ?