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Jean Meslier, curé athée, matérialiste, communiste et révolutionnaire au XVIIIe siècle (analyse n°128, publiée le 17/7/2014)
Par Serge Deruette

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Mise en valeur de la laïcité et de la libre pensée"

Il traite des sujets suivants :
Biographie (sujet principal)

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Pour citer cet article :

Serge Deruette, « Jean Meslier, curé athée, matérialiste, communiste et révolutionnaire au XVIIIe siècle », Analyse de l'IHOES, n°128, 17 juillet 2014,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse_128-Cure_Meslier.pdf.




"Unissez-vous donc, peuples, si vous êtes sages !"
"La matière ne peut avoir été créée. Elle a d’elle-même son être et son mouvement." (Jean Meslier)



Jean Meslier (1664-1729) sort aujourd’hui de l’ombre. Il étonne et il fascine. Il y a de quoi ! Ce curé de campagne de deux petits villages des Ardennes françaises, Étrépigny et Balaives (à deux lieues au sud de Charleville-Mézières, à une quinzaine de kilomètres à peine de la frontière belge), est le premier théoricien de l’athéisme. Et le seul penseur révolutionnaire en France avant la Révolution… La place qu’il occupe dans l’histoire des idées est donc unique : il est le tout premier penseur à réunir et à articuler en une seule conception du monde et de la vie, l’athéisme, le matérialisme, l’égalitarisme communiste et la pensée révolutionnaire. Pas moins !

A priori, rien ne prédisposait Jean Meslier à trouver une place dans l’histoire universelle des idées politiques et philosophiques : curé à vingt-cinq ans, il l’est resté toute sa vie, pendant quarante ans, jusqu’à sa mort en 1729. Mais avec le volumineux Mémoire qu’il laissait à sa mort, il offrait une philosophie complète de la nature et de la société humaine en rupture radicale avec la pensée religieuse et philosophique mais également avec les idées sociales et politiques de son temps. Précurseur des Lumières, il les dépasse en profondeur et en radicalité.

Seul et solitaire pour mener cette gigantesque entreprise, il dénonce à la fois la tyrannie des puissants et l’imposture religieuse qui la bénit. Il écrit : "La religion soutient le gouvernement politique si méchant qu’il puisse être et, à son tour, le gouvernement politique soutient la religion si vaine et si fausse qu’elle puisse être".

En le démontrant, Meslier apparaît non seulement comme le premier théoricien de l’athéisme à se lancer dans une attaque exhaustive, systématique et radicale de la croyance en un Dieu, mais aussi comme le premier penseur qui ait sorti l’athéisme de sa culture élitaire et qui le revendique pour les masses populaires. Il est ainsi le premier athée communiste, et de même le premier communiste athée, que l’on connaisse dans l’histoire universelle de la pensée. Le premier philosophe à vouloir "transformer le monde" donc, se serait réjoui Marx qui ne le connaissait pas.

Il est également le premier matérialiste systématique et conséquent depuis l’Antiquité. Dans son Mémoire, il expose longuement que la matière ne peut avoir été créée, que le mouvement lui est indissolublement lié.

Prônant l’égalitarisme communiste, il est aussi le premier à vouloir fonder une société sans classes par l’action révolutionnaire qu’il conçoit comme une action populaire de masse. À la différence des utopistes de son temps qui l’envisagent au travers de la seule imagination, Meslier décrit peu les formes politiques de la société future. Il forge en revanche un projet et un programme révolutionnaires pour la réaliser.

Meslier est aussi le premier critique social à considérer la religion comme le produit et la preuve de l’oppression et de l’exploitation sociales, à voir dans la propriété privée la cause de l’inégalité et de la domination, à reconnaître que toutes les richesses viennent du travail et à avancer l’idée de la grève générale. Il est le premier à prôner l’idée de la dictature des opprimés (il revendique ouvertement d’"opprimer tous les oppresseurs" !) et à se prononcer pour la transformation de la guerre des nations en guerre des classes.

Précurseur du féminisme, sans être aucunement libertin (le libertinage est d’ailleurs un courant élitiste qui se caractérise par le mépris des masses), il se prononce contre l’indissolubilité des mariages et ses conséquences néfastes pour les hommes comme pour les femmes, et pour leurs enfants. Il défend l’union libre et s’indigne que l’Église condamne ce qu’il appelle si joliment "ce doux et violent penchant de la nature".

Il est en outre le seul à son époque à appeler au tyrannicide, à l’élimination du roi, dans cette époque où la monarchie est si souvent épargnée par les critiques bourgeoises et même populaires. Meslier est un des très rares auteurs à récuser formellement la magie noire, dans un siècle où même les plus libres de pensées, y compris d’Holbach par exemple, s’adonnent à l’astrologie et à l’occultisme. Il est sans doute encore l’auteur qui, de tous les temps, se déchaîne le plus contre le personnage de Jésus-Christ (un "fou", dit-il, un "homme de néant", un "insensé", un "fanatique", un "misérable et malheureux pendard").

Sa réflexion sur la vie et sur le monde est fondée sur des lectures, celle de Montaigne par exemple qu’il admire, de La Bruyère ou de Pascal aussi. Elle est marquée dans sa démarche par le cartésianisme, pensée philosophique nouvelle en son temps ; une pensée rationnelle mais encore religieuse qu’il critique et dont il dépasse les contradictions, en combattant pied à pied les disciples chrétiens de Descartes que sont Fénelon et Malebranche, qu’il a lus minutieusement.

Car le mesliérisme représente une rupture totale, radicale, non seulement avec la pensée religieuse médiévale mais aussi avec le cartésianisme, cette pensée du XVIIe siècle qui ouvrait la porte à la raison, mais qui, en laissant à Dieu le domaine de l’âme pour réserver à l’homme celui du monde, nourrissait en son sein une profonde contradiction, ouvrant cette porte sur un mur, celui où elle se fracassera.

Alors que les cartésiens chrétiens que sont Malebranche et Fénelon, s’ingénieront à utiliser la raison cartésienne pour "prouver" Dieu, Meslier se met en devoir d’abattre ce mur et d’ouvrir l’horizon à un monde à la fois matériel et spirituel, définitivement débarrassé de Dieu, qu’il va traquer jusque dans ses dernier retranchements, l’en expurger et l’éliminer.

Dépassant ainsi le cartésianisme sur la longue route qui menait de l’obscurantisme à la rationalité matérialiste, Meslier démontre que la matière "est d’elle-même ce qu’elle est", qu’elle "a d’elle-même son mouvement", qu’elle est incréée et s’explique par elle-même. L’âme aussi (c’est-à-dire pour Meslier la pensée, les sensations, les sentiments, les passions, etc.) "n’est ni spirituelle ni immortelle, comme nos cartésiens l’entendent". Elle ne peut pas l’être puisqu’elle agit sur le corps et que le corps agit sur elle. Elle est matérielle et, comme le corps, avec le corps, mortelle.

Ainsi, par exemple, s’oppose-t-il avec acharnement à la distinction cartésienne entre la "substance étendue" (la res extensa) et la "substance pensante" (la res cogitans) pour être en mesure de démontrer la matérialité de la pensée et des sentiments. Pour Meslier, ceux-ci ne sont rien d’autre que des "modifications de la matière" chez les hommes, mais aussi chez les animaux.

Il s’en prend en effet aussi avec virulence à la fameuse théorie cartésienne des "animaux-machines", celle d’un monde animal qui serait incapable de sensations, de langage, de sentiments et de conscience. Si Meslier considère les partisans de Descartes comme "les plus sensés d’entre les philosophes", il ne se prive pas de les traiter de "fous" sur cette question : les hommes comme les animaux sont autant les uns que les autres des manifestations de la matière organisée en êtres sensibles et pensants. Ainsi, là où Descartes, pour élever l’homme au rang de création particulière de Dieu, abaissait les animaux, Meslier les élève-t-il pour abaisser Dieu au rang de création particulière de l’homme.

Le cartésianisme est pour Meslier à la fois un tremplin et un repoussoir. Pour en finir avec le dualisme bloqué du cartésianisme, il puise sa conception matérialiste non dans la spéculation philosophique, mais dans la vie elle-même. Dans la vie des campagnes, celle de la paysannerie qui étale sa misère et crie vengeance. Dans l’expérience elle-même de cette classe de labeur.

Ainsi n’hésite-t-il pas, par exemple, à crânement opposer l’expérience paysanne au cartésianisme et à convoquer les distingués "Messieurs les cartésiens" à venir expliquer devant des paysans leur théorie barbare et inhumaine des "animaux-machines" par laquelle ils refusent aux animaux pensées et sentiments (réservés par Descartes et ses disciples, pour justifier Dieu et la croyance en lui, aux seules créatures humaines), pour que ces paysans, simples mais dont le "jugement est si bien fondé en cela sur la raison et sur l’expérience que l’on voit tous les jours", éclatent d’un grand rire irrévérencieux.

De fait, Meslier exprime dans toute sa profondeur philosophique cette conception de la vie et du monde que s’est formée une paysannerie confrontée aux contraintes confondues de la nature et de l’asservissement féodal. Il représente l’irruption du peuple paysan brandissant sa misère au sein des salons huppés de son temps où se propage une pensée philosophique moderne et tout en raffinements. Sa radicalité, il la doit à son expérience pratique de la vie agraire de l’Ancien Régime qu’aucun autre penseur de son temps ne connaît autant que lui, loin s’en faut.

Là aussi réside, me semble-t-il, la raison pour laquelle Meslier a été occulté si longtemps dans l’histoire des idées du XVIIIe siècle français : il représente de façon aussi brutale qu’achevée cette intrusion du matérialisme athée et de l’action révolutionnaire des masses faisant ouvertement valoir leurs droits au sein même d’une pensée que, à l’accoutumée, l’élite se réserve pour elle seule.

Pour que la pensée accède à nouveau en un seul mouvement à la conjonction de ces quatre domaines que sont la négation de Dieu, la matière, le communisme et la révolution, il faudra attendre Marx et Engels, c’est-à-dire plus d’un siècle de transformations profondes de la société, parmi lesquelles la Révolution française et la révolution industrielle, le triomphe de la bourgeoisie et la constitution du prolétariat industriel. Ainsi mesure-t-on l’avance que Jean Meslier avait sur son temps, et ce qui en fait un penseur d’exception.

À l’heure où les idées religieuses et autres mysticismes retrouvent de la vigueur, à celle où les inégalités et injustices sociales s’approfondissent sans cesse, la critique sans concession qu’en faisait, il y a trois siècles déjà, Jean Meslier, paraît plus que jamais nécessaire, et d’une actualité toujours plus fulgurante.



Pour aller plus loin :

Serge Deruette, Lire Jean Meslier, curé et athée révolutionnaire. Introduction au mesliérisme et extraits de son œuvre (préface de Roland Desné), Bruxelles, éd. Aden, 2008, 414 p.

www.jeanmeslier.fr (site de l’association des Amis de Jean Meslier).