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« Qu’on réduise les dividendes et non les salaires », l’un des slogans du 1er Mai 1926 à l’écho contemporain (analyse n°130, publiée le 25/9/2014)
Par Julien Dohet

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Julien Dohet, « « Qu’on réduise les dividendes et non les salaires », l’un des slogans du 1er Mai 1926 à l’écho contemporain », Analyse de l'IHOES, n°130, 25 septembre 2014,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse_130-reduire_dividendes.pdf.




Une photographie au contenu très contemporain

L’idée de cet article, et de la recherche effectuée pour le réaliser, vient de l’étonnement exprimé par plusieurs personnes lorsqu’elles découvrent le slogan "Qu’on réduise les dividendes et non les salaires" inscrit sur une banderole clairement visible sur une photographie noir et blanc d’une manifestation qui, vu la tenue des personnes et les voitures présentes, ne peut dater que de l’entre-deux-guerres. Cette photo, conservée au Musée de la Vie wallonne, est identifiée comme suit : "Liège, cortège du 1er mai 1926". Si le lieu peut facilement être confirmé grâce à un bâtiment existant encore aujourd’hui à l’angle du boulevard d’Avroy et de la rue St-Gilles, la date et, plus encore, l’authenticité du slogan méritaient d’être vérifiées au vu de son étonnante actualité.

Notre recherche s’est basée sur un dépouillement des quelques jours entourant le 1er mai 1926 dans les quotidiens La Wallonie (socialiste), La Meuse (libéral), La Gazette de Liège (catholique) et le Journal de Liège (catholique réactionnaire). Ce choix permettait de couvrir les différentes tendances politiques et ainsi de voir comment la journée du 1er Mai était relatée. On verra que la lecture des jours qui précèdent fut intéressante pour comprendre le contexte particulier de ce 1er Mai. Nous avons également consulté des archives de la Centrale générale de la FGTB de Liège, et en particulier, Le Métallurgiste : organe mensuel de la Centrale des métallurgistes de Belgique et Le Mouvement syndical belge : organe officiel de la Commission syndicale de Belgique. Enfin, nous avons effectué des sondages dans La Wallonie pour les années 1924, 1925, 1927 et 1928. Ces recherches n’ont pas permis de retrouver la trace du slogan "Qu’on réduise les dividendes et non les salaires" mais ont attesté que la présence d’un tel slogan lors de la manifestation du 1er Mai 1926 n’est pas impossible. Mais c’est un autre thème – qui fait d’ailleurs tout autant écho à ce que nous vivons en 2014 – qui était davantage mis en avant, à savoir la lutte contre le danger de la montée du fascisme.


Le contexte particulier des années 1920

Le redressement économique qui fait suite à la fin de la guerre 1914-1918 est hypothéqué dès les années 1920 par une instabilité monétaire à laquelle la Belgique est très sensible car elle a contracté une importante dette publique pour financer la reconstruction. "En 1923, la spéculation contre le franc augmente de manière inquiétante et l’inflation grimpe de 20 % sur base annuelle. […] Les tentatives de freiner la circulation de l’argent par le biais de la déflation n’ont cependant pas abouti. La dévaluation est donc devenue inévitable. En 1924, l’idée convainc finalement certains banquiers, hommes politiques et responsables de la Banque nationale. Le gouvernement Poullet-Vandervelde, arrivé au pouvoir en juin 1925, s’acquitte de cette tâche bon gré mal gré". Il est considéré comme un "gouvernement des gauches" puisqu’il rassemble une coalition inédite POB-Démocratie chrétienne faisant suite aux élections du 5 avril 1925 à l’issue desquelles le POB obtient 39,43 % des voix et une progression remarquable de dix sièges (passant de 68 à 78 sièges). Dans le même temps, les communistes font leur entrée au Parlement avec deux sièges (et 1,64 % des suffrages). Le gouvernement n’est formé qu’après 73 jours et le recours à cinq formateurs, ce qui en fait à l’époque la plus longue crise gouvernementale connue. Cette parenthèse politique, le monde de la finance ne lui laisse aucune chance et sabote de manière consciente les mesures prises par le gouvernement en organisant une fuite des capitaux, en refusant de consentir des prêts et en s’arrangeant pour que les banques étrangères fassent de même. Emmanuel Gérard utilise d’ailleurs l’expression de "limites de la démocratie" pour qualifier cette période où la démocratisation du Parlement, faisant suite à l’instauration du suffrage universel et au rapport de force issu de la Première Guerre mondiale, se heurte au pouvoir des élites. Après onze mois d’attaques de la droite, soutenue par une véritable campagne du monde des banques contre le gouvernement, ce dernier doit jeter le gant le 8 mai 1926.

La question des dividendes, du rôle des banques dans une période de crise où les travailleurs sentent, depuis 1921, la volonté du patronat de revenir sur les conquêtes de l’immédiat après-guerre, est donc présente en 1926 et rend l’existence du slogan de notre photo crédible. Mais ce sont deux autres questions qui sont au cœur de la manifestation du 1er Mai 1926 dans les rues de Liège. L’une directement, l’antifascisme, l’autre indirectement, l’anticommunisme.


Le 1er Mai 1926 à Liège

Dès la première année, soit en 1890, Liège participe à l’action internationale du 1er Mai selon des formes et un parcours qui évoluera au fil des années mais qui voudra toujours passer par le centre de la ville pour y affirmer la puissance du mouvement ouvrier. En 1926, le cortège se forme le long du boulevard d’Avroy et de l’avenue Blonden. Après avoir pris la rue Pont d’Avroy, il oblique rue de l’Université pour franchir la Meuse par le Pont Neuf et rejoindre le quartier populaire d’Outremeuse où il emprunte les rues Gretry, Méan, Surlet et la Chaussée des prés avant de repasser la Meuse par le Pont des Arches et rejoindre la maison du peuple "la Populaire" pour les discours, non sans avoir fait un crochet par la rue du Pont et Feronstrée afin de passer devant l’Hôtel de Ville. La Wallonie parle d’un cortège de "1 500 drapeaux, 50 000 hommes" tellement important que, quand la tête du cortège arrive rue Surlet, les derniers groupes démarrent seulement du Parc d’Avroy en face de la statue de Charlemagne. La Meuse confirme les faits et signale que "rarement on vit dans les rues de Liège une telle affluence de monde" tout comme La Gazette de Liège. Cette dernière ne peut s’empêcher d’ironiser : "Les corps de musiques sont particulièrement représentés cette année. Cela promet un cortège plus amusant. La musique adoucit les mœurs dit-on. Et les socialistes l’ont bien montré depuis quelques années. À leurs chants révolutionnaires ont succédé le plus souvent des fox-trott, des pas redoublés et autres airs populaires. Deux à trois cents drapeaux, fanions et cartels, des banderoles portent les inscriptions de circonstance. On lit "Nous devons trimer pendant que les autres vont se pavaner". Et ceux qui portent ce bel avis n’ont point l’air de se douter qu’ils se baladent pendant que les journalistes bourgeois sont en train de trimer par leur faute".

L’éditorial de La Wallonie est clair sur les objectifs de la journée. Intitulé "Qui s’y frotte s’y pique ! ", il souligne notamment que "L’allure prise par le mouvement de réformes sociales, qui allait jadis en tâtonnant, effraie la bourgeoisie maintenant que tous les prolétaires revendiquent leur place au soleil. Mais la journée qui vient de s’écouler aura été féconde. Elle a montré une fois de plus le souci d’unité fraternelle qui travaille le cœur de tous ceux qui font crédit à la doctrine socialiste". Si l’allusion aux attaques du monde des banques est claire, elle évoque aussi ce qui sera surtout au cœur du 1er Mai 1926, à savoir la lutte contre le fascisme croissant qui s’illustre par la présence d’un groupe de travailleurs italiens encadrant une banderole au message explicite : "Travailleurs, en ce jour, saluons les héros de la cause prolétarienne. Lavigni et Matteotti, assassinés par les chemises noires. Que le souvenir de la terreur de Turin et le carnage de Florence puisse vous unir dans la lutte contre le fascisme assassin. Vive le Premier Mai antifasciste". Mais cette lutte antifasciste n’est pas purement idéologique et ne s’exprimer pas uniquement via des slogans, elle est aussi physique, dans la rue. C’est ainsi que le défilé du 1er Mai est l’occasion d’une grande première : la présence des Milices de défense ouvrière (MDO) à laquelle La Wallonie consacre un passage de son reportage sur la journée : "Les milices, suivant ensuite, eurent, sans conteste, le plus gros succès de curiosité. Le commandement régional – Bondas, F. Van Belle, Boulanger – ouvraient la marche. Derrière eux, deux mille hommes enrégimentés, calmes et résolus, répartis par centuries. […] Tous défilent au pas cadencé par rang de cinq. Les caporaux conduisant leur décurie, des harmonies, comme celles de Saint-Nicolas et de Prayon-Trooz, scandant la marche. Pendant un gros quart d’heure, c’est un défilé ininterrompu et rapide de solides gaillards, le bras ceint d’un brassard rouge, le lourd gourdin appuyé à l’épaule. Des réflexions fusent sur leur passage. Elles sont dans leur ensemble sympathique à l’œuvre de défense mise sur pied par le Parti ouvrier". Pour les socialistes, il n’y a aucune ambiguïté. Les discours prononcés sont tout aussi clairs. Après celui de Troclet, qui a lié le danger fasciste inspiré d’Italie et les offensives réactionnaires en Belgique, c’est Joseph Dejardin qui enfonce le clou : "Nous voulons l’émancipation des travailleurs. Nous n’y arriverons qu’en renforçant sans cesse nos organisations syndicales, pour triompher de toutes les forces accumulées contre le Socialisme. Si nous avions le malheur de fléchir, non seulement on interdirait demain les manifestations du 1er mai, mais on nous ramènerait à l’esclavage misérable que nous subissions avant la guerre. C’est pour cela que, à chaque Premier Mai, nous passons nos troupes en revue. Il faut que la bourgeoisie sache que malgré notre désir de paix, rien ne nous empêchera d’opposer la violence à la violence."

La présence des Milices de défense ouvrière n’échappe évidemment pas à la presse de droite. La Meuse souligne qu’il s’agit de la nouveauté du cortège du 1er Mai ; de même Le Journal de Liège : "Une innovation, qui est d’ailleurs la création de l’année : des gourdins tant et plus. Des groupes locaux, tout ce qu’il y a de plus militaires défilent, la canne au port d’arme, obéissant aux commandements comme des soldats de 2e classe. Ainsi, le cortège est précédé d’un gros millier de "gourdiniers" au bras desquels saigne un brassard : "Milice de défense ouvrière" ", tandis que La Gazette de Liège ironise sur l’aspect militaire des MDO qui sont guidées par "les apôtres les plus martiaux du désarmement".


Antifascisme, mais aussi anticommunisme

La Meuse nous apprend également qu’une autre manifestation s’est tenue à l’occasion du 1er Mai : "Les communistes, qui n’avaient pas pris place dans le cortège, tinrent un meeting place St-Jean, où M. Van Overstraeten, député, fit le procès du fascisme et protesta contre l’arrestation de Lahaut". La Gazette de Liège précisant que l’assistance y était de deux ou trois cents personnes et qu’appel à l’intégration dans les syndicats socialistes y a été fait. La Wallonie n’évoque pas ce deuxième meeting qui se tient alors que le climat est tendu entre socialistes et communistes comme en attestent les documents syndicaux consultés et l’analyse des événements qui se sont déroulés à la veille du 1er Mai à la suite desquels Julien Lahaut a été arrêté.

Comme évoqué précédemment, l’antifascisme est au cœur de la manifestation du 1er Mai. Or, le 25 avril, la Légion nationale avait organisé un meeting au Cirque des Variétés situé rue Longhienne. À cette occasion, la ville est le théâtre d’un affrontement entre les communistes et les membres de cette Légion. Alors que les socialistes avaient décidé de ne pas organiser de contre-manifestation et de respecter ainsi une décision des autorités communales, les communistes étaient déterminés à ne pas laisser passer cet événement. L’auditoire y est surtout composé de commerçants, d’employés et d’étudiants mais peu d’ouvriers, nous apprend La Gazette de Liège qui, tout en parlant clairement de "fascistes" pour désigner les membres de la Légion nationale, se montre complaisante envers cette formation politique. Mais c’est surtout Le Journal de Liège qui, consacrant deux pages au meeting et aux bagarres qui l’entourent, se montre clairement favorable à la formation de l’extrême droite. Il dénonce avec force les mœurs sauvages des "moscoutaires" heureusement matés par les gourdins du service d’ordre en chemise avant que "Arrêtant les applaudissements d’un geste à la romaine, M. Hoornaert revient sur les incidents tumultueux". Le meeting terminé, une bagarre éclate dans un café de la rue Pont d’Avroy où Julien Lahaut frappe un responsable de la Légion nationale, entraînant son arrestation. La Wallonie évoquant ces incidents, n’approuve pas la violence utilisée par les communistes, la jugeant contreproductive.


Un 1er Mai 1926 à Liège tout à fait plausible

Si donc nos recherches n’ont pas permis de confirmer avec certitude la date de la photographie, elles permettent de considérer que l’identification conservée au Musée de la Vie wallonne est crédible et qu’aucun élément allant dans le sens contraire n’a été relevé. Au-delà, cet exercice autour d’une simple photo nous a surtout permis de constater que le climat du milieu des années 1920 est déjà très tendu et que c’est dès l’arrivée de Mussolini au pouvoir en 1922 que le danger fasciste prend corps et est identifié comme tel par le mouvement ouvrier qui y réagit de manière ferme, mais différente. Ces événements spécifiques semblent annonciateurs de divisions tactiques et idéologiques face à la montée de l’extrême droite au cours des années qui suivront, avant que les liens ne se resserrent, à mesure que le danger grandit. Le POB, s’il est clair dans son discours et se prépare à l’affrontement, s’en tient au légalisme et n’en dénonce pas moins le radicalisme du jeune PCB, plus prompt à ne pas s’en tenir au cadre légal et à aller à l’affrontement direct. À travers l’étude d’une photographie et de son contexte, c’est donc plus largement la question de la stratégie à mener contre la droitisation de la société en temps de crise qui est posée. Avec une grande différence à noter en conclusion de ce texte : la présence à l’époque d’une presse de gauche permettant de ne pas laisser l’hégémonie médiatique à des médias préparant le terrain d’une offensive antisociale.