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Le plan d’actions syndical de fin 2014 à travers la caricature (analyse n°139, publiée le 5/2/2015)
Par Julien Dohet

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Médias (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Julien Dohet, « Le plan d’actions syndical de fin 2014 à travers la caricature », Analyse de l'IHOES, n°139, 5 février 2015,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse139.pdf.


Un article qui s’inscrit dans la continuité

C’est de manière volontaire que nous avons repris la structure du titre de l’analyse n°118 que nous avions consacrée à La restructuration d’ArcelorMittal Liège à travers la caricature. Nous avons en effet en projet, au vu du grand intérêt suscité par cet article, de produire régulièrement une analyse sur la manière dont les caricaturistes relatent le mouvement social au sens large, d’autant plus que ce thème est très peu étudié. Il y a un peu plus d’un an, nous nous penchions donc sur un conflit local important et démontrions que la vision qu’en avaient eue et qu’avaient reflétée les caricaturistes était favorable aux travailleurs en lutte et écornait l’image de Mittal, devenu le symbole d’un capitalisme prédateur et inhumain. Nous nous proposons, dans le présent article, de voir si les caricaturistes ont conservé ce regard bienveillant envers les travailleurs en lutte en Belgique depuis l’automne 2014, alors que l’objet de celui-ci et « l’adversaire » sont d’une nature différente. Nous verrons aussi quels sont les ressorts comiques utilisés, comment le combat est personnifié et si certains clichés auxquels on peut s’attendre a priori ont effectivement été utilisés.

Concernant la caricature en tant que telle, et le rôle du caricaturiste dans la société, nous renvoyons vers notre précédente analyse afin de ne pas nous répéter. Signalons simplement que toutes les radios, qui souhaitent se profiler sur le créneau de l’information, ont leur séquence d’humour politique et qu’il serait intéressant d’en décortiquer également le contenu.

Une séquence sociale exceptionnelle

Après les élections de juin 2014, l’immense majorité des analystes politiques se prononçaient pour la probabilité de la reconduction d’une tripartite, après une crise politique plus ou moins longue. La constitution relativement rapide d’une majorité inédite au niveau fédéral a donc surpris énormément de monde, on oserait même parier que les premiers surpris ont été certains de ses initiateurs. La coalition ainsi constituée rompt avec plusieurs « habitudes » prises en Belgique. La principale est l’éviction de la « famille socialiste » du pouvoir au fédéral. La seconde est le fait que la majorité est, dans les faits, très minoritaire au niveau francophone puisque seul le MR y est représenté. La troisième est la séparation des familles politiques, la composante sociale-chrétienne francophone n’intégrant pas un gouvernement, contrairement au CD&V qui devient la force la plus à gauche au vu du positionnement tant du MR, de l’Open-VLD que de la N-VA. Si des signes de tensions et de difficultés apparaissent rapidement dans cet attelage inédit, un gouvernement est néanmoins mis en place avec à sa tête le libéral francophone, Charles Michel. Dans la foulée un programme de gouvernement est rendu public. Programme très à droite qui suscite immédiatement de nombreuses réactions de la part de l’ensemble du mouvement social. Les syndicats, en front commun, réagissent rapidement et, dès le 23 septembre, convoquent leurs militants à un rassemblement au centre de Bruxelles, prélude au lancement d’un plan d’actions ambitieux dont l’ampleur n’avait plus été connue dans notre pays depuis au moins une génération. Basé sur une montée en puissance, il débute le 6 novembre par une gigantesque manifestation nationale dans les rues de Bruxelles qui rassemble un minimum de 120 000 personnes, soit l’une des mobilisations les plus importantes de notre histoire. Sur cette lancée, et alors qu’aucun signe d’ouverture vers la négociation n’est envoyé par le gouvernement, commence la séquence des trois lundis de grève tournante dans les provinces, marquée à chaque fois par l’alliance d’une francophone et d’une néerlandophone, les 24 novembre, 1er décembre et 8 décembre. Enfin, le 15 décembre, une grève générale nationale paralyse l’ensemble du pays. Comme nous le verrons, cette montée en puissance va mettre progressivement, et de plus en plus nettement, la question sociale au cœur du débat politique, ce dont témoigne notamment le corpus de dessins parus dans les médias que nous avons rassemblés.

Un corpus très important

Ce corpus de dessins couvre la période allant de la manifestation nationale du 6 novembre au lendemain de la grève générale nationale du 15 décembre. Nous nous sommes centré sur les dessins abordant le plan d’actions. Nous n’avons donc pas retenu ceux relatifs aux tensions dans le gouvernement, ou entre celui-ci et l’opposition parlementaire, ni ceux décrivant les effets éventuels des mesures dénoncées par le mouvement social. Par cohérence, et afin de nous inscrire dans un projet de plus longue haleine, nous avons repris la même base de dépouillement que celle de notre précédente analyse. Les six titres de la presse quotidienne francophone (Vers L’Avenir, La Meuse, La Dernière Heure, La Libre, Le Soir et L’Écho) ainsi qu’un hebdomadaire (Le Vif L’express) en sont l’ossature. S’y ajoutent le site Internet (www.humeurs.be) du dessinateur Oli et celui de son homologue Pad’r (www.padr.be). Les productions du premier sont régulièrement publiées dans La Meuse et celles du second dans La Dernière Heure. L’un comme l’autre font paraitre quotidiennement sur leur site des dessins en rapport avec l’actualité. Nous avons aussi élargi notre champ d’étude aux dessins publiés par Kroll lors de l’émission de débat dominical Mise au Point.

Au final, ce sont 92 dessins qui composent ainsi notre corpus, soit trois fois plus que celui de notre précédente analyse, alors que notre période d’étude ne s’étend que sur un mois et demi. Ils sont l’œuvre de huit dessinateurs, à savoir dans l’ordre alphabétique : Clou (Christian Louis), Frédéric Dubus, Pierre Kroll, Oli (Olivier Pirnay), Pad’r (Pascal Decubber), Samuel (Samuel Lemaire), Jacques Sondron et Nicolas Vadot.

En raison de leur nombre, nous ne décrirons pas l’ensemble des dessins, mais ceux qui nous apparaissent significatifs et illustratifs de notre propos et qui sont tout de même au nombre de 55. Après un examen chronologique des faits couverts, nous analyserons les thématiques qui se dégagent de notre corpus. Nous ferons ensuite un focus sur la manière dont les syndicats et les syndicalistes sont représentés puis sur d’autres personnalités, avant de synthétiser les enseignements qui se dégagent de notre étude.

Des étapes remarquées

- Dès les prémices du plan d’actions, celui-ci retient l’attention. Ainsi un dessin (hors corpus) de Vadot dans Le Vif du 26 septembre revient-il sur la concentration de Bruxelles qui a eu lieu trois jours plus tôt. Il montre, assis à une table, Charles Michel (sur une chaise bleue, couleur du MR) et le Vice-Premier ministre Kris Peeters (sur une chaise orange, couleur du CD&V). Ils sont entourés par deux géants : l’un représentant le patronat en costume cravate, haut de forme et cigare, et l’autre, les syndicats en salopette, casquette rouge et cigarette. Significativement, le patron interpelle Michel, et le syndicaliste, Peeters. Chacun y va de ses exigences, en totale contradiction, terminant par un martial « Sinon, c’est la guerre » ; et les deux ministres répondant « On va voir ce qu’on peut faire ».

- La manifestation du 6 novembre est un grand succès. C’est d’abord cet aspect qui est mis en évidence par les caricaturistes. Signe des temps et de l’évolution des technologies de l’information, Oli propose trois dessins, déclinés en version masculine et en version féminine, aux formats adaptés pour servir de photo de profil sur le réseau social FaceBook. Intitulés « Aujourd’hui », trois choix de pancarte sont proposés. Une sur fond bleu avec l’inscription « Moi, je bosse ! », et deux sur fond rouge, l’une avec l’inscription « Moi je manifeste ! » et l’autre avec « En grève ! ». Sondron publie, le jour même, un dessin intitulé « Grande manif ». On y voit Charles Michel déclarer « J’ai l’impression qu’ils ne m’ont pas compris » à un de ses collaborateurs qui regarde par la fenêtre un impressionnant défilé de manifestants et qui lui répond « Justement je pense que si ! ». Dubus nous montre le secrétaire général Marc Goblet assis à une table marquée « FGTB », distribuant à des manifestants des billets pour « Prime figurant » ou « Prime syndicale », avant que ceux-ci puissent suivre une des trois flèches indiquant « Bar », « Billets SNCB » ou « Pavés » . La première personne de la file, face à Marc Goblet est clairement identifiable comme étant Elio Di Rupo (suivi d’ailleurs de Laurette Onkelinx) qui demande si « il y a une prime spéciale pour les VIP ? ». On voit ici une grosse différence de perception de la manifestation. Alors que Sondron se montre plutôt bienveillant, signalant par son dessin que ce n’est pas sans raison que les gens manifestent, Dubus prend le contrepied et fait sienne l’idée selon laquelle les gens sont payés pour manifester.
Le succès de cette manifestation la rend incontournable. Mais dès le lendemain, les dessinateurs ne vont pas relater ce succès de la même manière. Ainsi, Dubus reste dans la ligne qu’il a amorcée. Il dessine un Charles Michel en tablier, ouvrant la porte à une bande de manifestants à l’air patibulaire dont le premier tient un gourdin, et qui leur dit « Négocier ? Oui, oui mais revenez plus tard ». Le caractère piquant du dessin est renforcé lorsque l’on observe que, assis dans son fauteuil une cannette de coca zero à la main, Bart De Wever demande « C’est qui ? ». Quant à Kroll, il dessine sous le titre « Ils sont venus, ils sont tous là » les deux célèbres pandas montois dont l’un porte une banderole « Rendez-nous Di Rupo », tandis que l’autre lui dit « C’est ma première manif ». Deux idées à nouveau dans ce dessin. La première souligne le grand succès de la manifestation et son caractère inédit, tant dans son ampleur que dans le nombre de participants. La seconde laisse entendre (comme dans le dessin de Dubus du 6 novembre) qu’au-delà de l’aspect social, l’action syndicale vise à remettre le PS au pouvoir.
Mais si le succès de la manifestation est mis en lumière, les jours qui suivent voient enfler une polémique autour des incidents qui ont émaillé la fin de la mobilisation, et surtout, autour des critiques émises par la police envers le bourgmestre de Bruxelles, le socialiste Yvan Mayeur. Un tiers des dessins publiés le 12 novembre, soit cinq sur quinze, sont consacrés à cette polémique. Vadot, dans L’Écho, dessine un policier blessé disant « Avec un bouclier pareil, pas étonnant qu’on se fasse casser la gueule pendant les manifs » ; le bouclier cassé en question ayant les traits d’Yvan Mayeur. De son côté, Oli dessine le bourgmestre s’adressant à un policier énervé et qui tient ces propos « Écoutez, je ne pouvais pas soutenir un groupe d’opposants à la manif’… armés de boucliers et de matraques ! Voilà tout », tout en cachant derrière son dos un petit drapeau rouge au slogan « Non MR-NVA » . Mais c’est Dubus qui fait le dessin à la fois le plus codé et le plus complet, intitulé « Yvan Mayeur est James Bond dans Vivre et Laisser Mourir. "Un excellent James Bond". La presse unanime » . Il montre Yvan Mayeur en smoking, ceint de l’écharpe mayorale et buvant un Martini avec à ses côtés Joëlle Milquet en James Bond Girl, tandis que des manifestants cagoulés et armés de gourdins écrasent deux policiers qui implorent l’aide du bourgmestre sur fond de voiture en feu. Outre l’absence d’aide qui est reprochée au bourgmestre, Dubus fait ici allusion à une polémique née sur les réseaux sociaux selon laquelle Yvan Mayeur, le soir du 6 novembre, avait « tweeté » qu’il regardait un excellent James Bond. Dès à présent, on voit comment une polémique, en partie née sur les réseaux sociaux, accapare l’attention médiatique et donc celle des caricaturistes, sur un fait particulier. Cela gomme très rapidement le fait principal souligné par certains au départ, à savoir le succès indéniable de la manifestation. Notons cependant que la figure du docker anversois, pourtant stigmatisé et désigné comme le grand responsable des incidents de fin de manifestation par tous les médias (y compris ceux publiant les dessins de notre corpus), n’apparaît pas alors dans les caricatures, ni comme personnage principal ni comme personnage secondaire.

- Le lundi 24 novembre ouvre la série des trois lundis de grève tournante dans les différentes provinces. Vingt-huit dessins sont consacrés à ces journées : dix pour le 24, sept pour le 1er et onze pour le 8, étant entendu qu’entre la veille du 8 et le lendemain du 15, la thématique que nous étudions ne disparaît plus des médias. Le fait que ce type d’action est une première et que d’autres journées de grève suivront est mis en lumière par plusieurs dessins dont celui de Vadot dans Le Vif du 28 novembre. On y voit six personnages (dont une femme), assis autour d’un feu où brûle un portrait de Charles Michel, et qui portent des habits rouges avec les mentions : « Bruxelles », « Hainaut », « Anvers », « Luxembourg » ou « Liège ». Celui de Luxembourg passe à son voisin liégeois un « piquet de grève » aux allures de joint, en disant « N’empêche que ça soulage » ; ce dernier rétorque « Fais tourner, fais tourner ». Sous le titre « Grèves tournantes tous les lundis », Pad’R dessine, dans la même veine, un carrousel pour enfant en mouvement aux couleurs de la Belgique avec les voitures CGSLB, CSC et FGTB (cette dernière significativement occupée par Di Rupo). Charles Michel est représenté dans la cabine de pilotage (aux couleurs jaune et bleue de la Suédoise), tandis que Bart De Wever tient une floche « 1 grève gratuite ». Concernant ces grèves tournantes, Dubus représente une foule de manifestants portant des vestes FGTB, CSC et CGSLB qui regardent une affiche du « front commun syndical » reprenant le calendrier des grèves, depuis la manifestation du 6 novembre jusqu’à la grève générale du 15 décembre. À cette liste réelle, Dubus ajoute un « 2015 grève générale », et la foule s’exclamant « Franchement y’a de l’abus », « C’est des cadences infernales », « On n’est pas du bétail » et un « Faut envisager un débrayage ». Sous le titre « Le B… tous les lundis jusqu’à Noël », Kroll dessine, un Charles Michel, chargé de dossiers et se ramassant tomates, peaux de banane, pavés…, qui interpelle le Père Noël « On y sera vite, non ? », tandis que ce dernier lui répond « Je ne peux rien faire pour vous ».

- Le 1er décembre, un dessin de Kroll représente une personne en pyjama devant sa machine à café demandant « Le percolateur ne marche pas… C’est la grève tournante ou un Black-out ? » ; une personne hors champ lui répond « Dans quelle province sommes-nous ? Dans quel pays sommes-nous ? ». Le lendemain, Dubus mêlant également ces deux thèmes, dessine un Saint-Nicolas interrogatif devant une carte de Belgique où figure le calendrier des grèves et précisant « On devrait passer tout juste ». Le père fouettard lui rétorque « J’ai prévu une lampe torche en cas de Black-Out ».

- Le 8 décembre voit se télescoper la grève sur Bruxelles et le décès de la reine Fabiola. Plusieurs dessins utiliseront cette double actualité, dont Kroll. Il représente deux touristes perdus devant des devantures de magasins aux volets baissés avec un écriteau « fermé / gesloten » et qui dialoguent « Dites donc, les Belges, quand ils sont en deuil c’est pas à moitié ! », « Pas de trains, pas de bus, et tout est fermé… un lundi ! ». Sur le dessin de Dubus, le roi Baudouin interroge St-Pierre « Elle arrive quand ? » qui s’entend répondre « Bientôt ! Elle est juste bloquée par des grévistes à la sortie de Bruxelles ». Sondron, après avoir également évoqué la double actualité le 8, choisit le lendemain de dessiner, sous le titre « Tout Bruxelles était en grève ! », un Manneken Pis refermant d’un air décidé sa braguette. Notons ici que, comme Kroll, son dessin souligne le succès incontestable de la mobilisation qui, à la veille de la grève générale nationale, commence à être un vrai problème pour le gouvernement. Kroll souligne cet aspect dès le 9 décembre en croquant un Charles Michel fatigué, assis dans son fauteuil en pantoufle devant une télévision où Marc Goblet occupe tout l’écran. Et Michel d’interroger « Il y a encore combien de lundis avant les fêtes ? », précisant « Je ne peux plus le voir ». La réponse vient d’une personne hors champs « Un… où tout sera fermé. Et un pour faire les courses », provoquant un laconique « Chic », de la part du Premier ministre. Samuel, dans La Meuse, fait aussi figurer Marc Goblet dans son dessin du même jour intitulé « 4e répétition avant le 15 décembre ». Représenté en chef d’orchestre, devant un ouvrier avec casque sur la tête jouant du mégaphone, Goblet agite sa baguette en disant « Fortissimo camarade. Multo fortissimo. Agitato ».

- Le 15 décembre marque le point d’orgue des mouvements. Douze dessins y sont consacrés. À la suite de la grève, les journaux ne paraissent pas en format papier, mais sortent (à nouveau signe des temps nouveaux) sur Internet souvent en version PDF gratuite. Sondron s’y exprime avec un dessin intitulé « La Belgique paralysée ». On y voit deux grévistes, un affilié à la FGTB et un à la CSC, assis sur des palettes et des pneus autour d’un brasero où cuisent des saucisses. L’un s’adresse à l’autre « Il faudrait retourner les saucisses », ce dernier répond « Il faudrait ». Avec « Grève : faites votre dessin vous-même… », Kroll joue directement sur le fait de la grève et reprend plusieurs éléments dont des pancartes, les têtes de Marc Goblet et de Charles Michel, un brasero, mais aussi un pinceau et une gomme de dessinateur. Clou choisit de dessiner le Père Noël s’adressant à ses rennes « Écoutez les gars : si vous n’y mettez pas du vôtre on n’arrivera jamais à temps ». Les animaux, en grève, sont regroupés autour d’un brasero, l’un d’eux répond « Les patrons disent tous çà… ». Le lendemain, le dessin de Dubus dans La Libre surfe toujours sur cette thématique. Assis dans des fauteuils, Di Rupo et Onkelinx devisent familièrement, alors que Benoît Lutgen arrive en serveur avec deux verres. Le dialogue est illisible (même s’il laisse penser qu’ils se réjouissent que les grévistes travaillent pour eux) car il est masqué par la fumée rouge d’un fumigène et par une pancarte (également rouge) tendue par Marc Goblet. Sur celle-ci, la mention « Grève au finiche ! » fait allusion à l’accent liégeois prononcé de celui qui la brandit. En légende, on peut lire : « En raison d’une action syndicale menée en front commun, ce gag est amputé de ses phylactères ». Le dessin d’Oli intitulé « Grèves : le bilan… » montre un patron désignant une direction du doigt et disant « On verra çà plus tard… Maintenant tous au boulot, il y a 4 jours à rattraper ! », « Et trouvez-moi Raymonde ». En effet, le débat sur le bilan de la grève a partiellement été occulté par un bad buzz sur les réseaux sociaux montrant la secrétaire générale du SETCa Namur qui ferme un magasin de vêtements avec détermination. Cet épisode suscitera un déchaînement médiatique haineux, totalement disproportionné et très interpellant en soi. Comme pour la polémique avec Yvan Mayeur, un fait relativement anecdotique va prendre une telle ampleur médiatique qu’il occultera totalement ou partiellement le débat sur le bilan de cette grève générale largement suivie et sans incident. On peut d’ailleurs s’interroger sur le fait que c’est en début de mobilisation, alors que la réussite n’est pas encore acquise et que certains pouvaient encore parier sur un échec, et à la fin de celle-ci, quand il s’agit à l’inverse de passer rapidement à autre chose pour atténuer le plus possible la réussite indéniable de la mobilisation, que les médias s’emballent sur des incidents finalement mineurs, voire anecdotiques, si on les remet à l’aune de l’ensemble de la mobilisation. Les dessinateurs relatent évidemment cet emballement avec notamment Sondron remettant les choses à leur juste proportion dans un dessin, « Raymonde, ennemi public n°1 » , qui montre la syndicaliste habillée de rouge jeter quelques jupes à terre en disant « Je vous froisse quelques jupes… et votre susceptibilité, aussi ! ». Pad’r, de manière plus neutre, se contente d’acter le phénomène en dessinant James Bond en smoking et revolver et Raymonde en rouge, furieuse et jetant des vêtements, l’un disant « Bond… James Bond », l’autre « Monde… Raymonde ! » .

Les suites du plan d’actions et de la tension sociale sont évoquées par les dessinateurs qui n’y voient qu’une trêve dans un dossier qui risque de revenir dès le début d’année 2015. Deux dessins de Vadot l’illustrent. Le premier, dans L’Écho au lendemain de la grève, est nettement plus grand que d’habitude et montre Charles Michel, portant un dossier aux couleurs du drapeau suédois, traverser pieds nus un brasero, autour duquel traînent cannettes de bière et pancartes de la FGTB. Commençant à prendre feu, le Premier ministre porte sur le dos De Wever, habillé en tyrolien jaune et noir et visiblement très à l’aise, qui s’exclame : « Même pas mal ». Le second dessin de Vadot pour Le Vif s’intitule « Tournez manège 2014 » et montre un carrousel aux couleurs de la coalition suédoise au centre duquel se trouve un fauteuil vide. Derrière celui-ci, Charles Michel dit « Je ne le sens pas », alors que derrière des rideaux se regardent en chiens de faïence Marc Goblet et Peter Timmermans (administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique). Celui-ci est en costume cravate et tient un sac d’or avec la mention « FEB », tandis que Goblet, clairement estampillé FGTB tout de rouge vêtu, a dans les mains un cocktail Molotov allumé...

Quelques thématiques qui se dégagent

Comme nous l’avons déjà évoqué, les « buzz » médiatiques autour des critiques des policiers sur la gestion de la manifestation du 6 novembre par le bourgmestre de Bruxelles en début de plan d’actions, et celui autour de la fermeture musclée d’un magasin de vêtements à Namur peuvent être considérés comme deux sous-thèmes à part entière. Mais d’autres se doivent d’être relevés :

- Le fait que le PS serait à la manœuvre et agiterait les syndicats en général, et la FGTB en particulier, apparaît dans les caricatures dès le début du mouvement. Sept dessins relèvent de cette thématique. C’est ainsi, par exemple, que Pad’R sort au lendemain de la première grève tournante un dessin intitulé « Décembre : un mois scandaleusement riche… en grèves ! » montrant un syndicaliste CGSLB, un syndicaliste FGTB et une syndicaliste CSC en train de jouer au loto. Les boules 1, 8, 11, 12 et 15 sont déjà tirées et c’est Di Rupo qui, officiant comme animateur du jeu, dit « Et le sixième jour de grève est le… ».
- Une sortie médiatique va cependant casser cette image et être épinglée par les caricaturistes qui lui consacreront quatre dessins. Il s’agit d’une rude critique formulée par la FGTB wallonne le 18 novembre, soit avant le début des grèves tournantes, à l’encontre des orientations budgétaires du gouvernement wallon dirigé par le socialiste Paul Magnette. Vadot montre Charles Michel se baisser pour éviter un cocktail Molotov estampillé FGTB qui atterrit en pleine figure d’une personne, que le dialogue et le contexte permettent d’identifier comme étant Paul Magnette. Celui-ci s’apprête, derrière un lutrin au couleur du PS, à dévoiler le budget wallon et Michel lui dit « Tu connais l’adage, Paul ? On n’est jamais mieux trahi que par les siens ! ». Dubus joue aussi sur ce que les dessinateurs et les commentateurs perçoivent comme une surprise en mettant en scène un syndicaliste tapant avec une pancarte « FGTB wallonne » sur un Paul Magnette à terre qui se plaint « M’enfin chéri ». Observant la scène, Charles Michel est rappelé à l’ordre par Bart de Wever lui disant « Allez ! on rentre » et de répondre « Minute ! je savoure encore un peu… »
- La période est aussi marquée par d’autres menaces de grèves ou des grèves effectives. C’est le cas de celle menée par le syndicat des conducteurs de train le 11 décembre, dont l’objectif et surtout la date furent peu compris, tant au sein des organisations syndicales que par le grand public. Cinq dessins abordent ces « mouvements complémentaires » tel celui d’Oli « La SNCB pas raccord » montrant un conducteur de train en conversation au téléphone, disant « Comment çà, le 15 ?!... moi j’avais noté le 11 ! , et tenant dans l’autre main une pancarte « Grève ! SACT ».
- La légalité et l’exercice du piquet de grève sont deux aspects d’un même débat qui enfle au fur et à mesure de l’enchaînement des jours de grève, mais aussi de leur succès. Nous parlerons plus loin de l’aspect « folklorisation » de la représentation du piquet de grève pour nous attarder ici sur la manière dont la polémique autour de son exercice a été vue par les dessinateurs qui y consacrent dix-sept dessins. Outre l’illustration d’un Mise au point sur le sujet, Kroll dessine dans La Libre un huissier maigre, en costume cravate avec lunettes, lisant d’une voix que la graphie du phylactère indique comme étant précieuse « Par le ci-devant exploit devons signifier au Sieur Piquet de grève qu’à date… ». Celui-ci s’adresse à deux grévistes, casque d’ouvrier sur la tête et nettement plus costauds, goguenards appuyés sur un brasero entouré de pneus et se disant « Attends… c’est quoi ça ? Un huissier ». Le 6 décembre, Clou manie l’ironie en dessinant un St-Nicolas sur les toits, accompagné de son âne, bloqué par deux grévistes (l’un en vert et l’autre en rouge, autour de l’inévitable brasero) qui lui disent intransigeants « Grève ! On ne passe pas ! Grève ! » et l’interpellé répond penaud « Non mais écoutez quoi… c’est important ». Une semaine plus tard, dans le supplément Entreprise de La Libre, le même caricaturiste dessinera, sous le titre « Piquet de travail le jour de la grève générale », deux personnages en costume bleu se réchauffant autour d’un brasero et s’interpellant « Y a pas beaucoup de monde… », « Tu as bien fait d’éteindre le chauffage » ; dessin qui au passage atteste d’une vision d’une grève largement suivie. Enfin, Vadot nous présente « Le kit du piquet de grève » dans un dessin pleine page. Ce kit reprend des drapeaux (un bleu, un vert et deux rouges), un feu de bois, un casier de bière, un réveil et un ensemble rouge (casquette, foulard, veste et pantalon). Chacun de ces éléments est entouré de pointillés et du dessin d’une paire de ciseaux, ce qui lui permet de glisser un jeu de mots dans le dialogue des deux personnages présents. Une journaliste dit à un ouvrier : « C’est sympa, vous avez même pensé à inclure un patron » et celui-ci répond « Très drôle… ».
- Période de l’année oblige, les caricaturistes ne manquent pas d’utiliser, comme nous l’avons déjà vu, les personnages de St-Nicolas et du Père Noël dans huit dessins. Dans sa pleine page du Vif intitulée « Méfiez-vous des faux Saint-Nicolas », Vadot dessine Charles Michel en St-Nicolas à l’habit bleu et jaune, tenant dans sa hotte des cadeaux de mêmes couleurs munis d’étiquettes « Saut d’index » et « Pension à 67 ans ». Il fait fuir six petits ouvriers de rouge vêtus qui s’écrient « Aaah ! Barbe Bleue ! », alors que « Zwarte Bart », évidemment en jaune et noir, lui glisse à l’oreille « Tu es un éternel incompris, Charles… ». Dubus, quant à lui, déguise Marc Goblet en Père Noël (avec la boucle du ceinturon marquée FGTB) passant dans la rue en secouant la cloche, la hotte chargée de cadeaux estampillés « Grève », devant un enfant qui interpelle son père à la tête renfrognée d’un « Il a une drôle de tête cette année ».

La représentation des syndicats

Si à ce stade, le lecteur a déjà pu se faire une idée de la manière dont les syndicats sont représentés, il convient maintenant d’affiner l’analyse en examinant plusieurs aspects de ces représentations.

- Alors que très symboliquement le plan d’actions a été annoncé par une conférence de presse en front commun des trois organisations syndicales, événement rarissime, les dessinateurs ont du mal à refléter cette pluralité n’intégrant les trois organisations syndicales qu’à six reprises. C’est entre autres le cas dans ce dessin de Pad’R inspiré de la bande dessinée d’Astérix qui s’intitule « Carte des piquets de grève en Belgix… ». Sous la loupe, apparaît le « village grévix » composé de trois maisons (une verte, une rouge et une bleue) entouré des camps de « Patrum », « Brabanwallum », « Gouvernemum » (tente jaune et bleue) et « Petitbartum » (tente jaune et noir).

- Le duo CSC-FGTB a un peu plus de succès puisqu’il est représenté à neuf reprises, comme dans ce dessin de Clou, exceptionnellement vertical, « Manifestations syndicales… bientôt Noël » où les manifestants, rouges et verts mélangés, forment un arbre de Noël. C’est aussi le cas dans celui de Sondron « Un travailleur sur deux en surpoids » où deux grévistes bedonnant, l’un en rouge et l’autre en vert, casque sur la tête, tiennent, l’un des saucisses qu’il cuit sur un feu de palettes, et l’autre, une bouteille de bière sortie d’un casier « Jup », accueillent deux personnes nettement plus maigres (également habillées de rouge ou de vert) d’un « Allez les p’tits jeunes… les boudins sont prêts ».

- Mais c’est surtout le rouge de la FGTB qui incarne pour les dessinateurs l’essence même de ce qu’est un syndicaliste, a fortiori gréviste et ce, en dépit de la réalité de la représentativité entre syndicats. Ce n’est en effet pas moins de vingt-deux dessins qui représentent uniquement la FGTB pour incarner le syndicalisme. Ainsi dans une forme de « running gag », Oli met en scène le même personnage habillé de rouge, autour du brasero/barbecue, qui ne cesse de grossir au fil des jours de grève. À son tour, Sondron montre un poing levé à manche rouge et écrivant dans la même couleur « Grève pour le lundi », alors qu’il utilise le bleu pour « Mardi : grève du zèle » dans un dessin faisant la liaison entre le plan d’actions syndical et les actions programmées par les policiers. Pour bien souligner la disproportion que représentent ces vingt-deux dessins, il nous faut préciser que la CGSLB n’apparaît jamais sans les deux autres et que la CSC ne sera représentée seule qu’une unique fois, dans un dessin de Vadot évoquant une petite polémique liée à une lettre de la CSC enseignement aux écoles bruxelloises du réseau libre concernant la grève du 8 décembre. Le dessin montre deux professeurs, une femme en tailleur strict d’une part, et un homme habillé d’un col roulé et d’un veston grisonnant, dégarni, à barbiche et lunettes, fumant la pipe, d’autre part. Tous deux sont assis sur des bancs d’école, tenant un crayon et visiblement stressés face à un tableau vert où figure l’inscription « CSC enseignement. Aujourd’hui : dictée ». Un syndicaliste, tout de vert vêtu, passe rapidement entre les bancs en dictant « Je ne vais pas faire mes courses rue Neuve un jour de grève… Point, à la ligne… Le 15 décembre, je ferai grève contre la dictature de la Suédoise… Virgule… Sinon mon syndicat me cassera la gueule… Point d’exclamation ».

- La « folklorisation » de la lutte, danger médiatique parfaitement connu, est très présente dans les dessins de grévistes représentés comme assez heureux de faire grève. C’est ainsi qu’Oli, dans un dessin intitulé « Le lundi de Marc Goblet » montre celui-ci rigolard devant un brasero, disant « Aaah… enfin la grève ! … fais péter le barbecue », alors qu’accourt un gréviste (en rouge évidemment) tirant la langue et l’air ravi, qui porte une grille avec des saucisses et qui répond « Voilà ! ». Pad’r fait, lui, la totale dans « Le saut d’Index ». Il montre un Charles Michel en Superman, jaune et bleu, faire du saut à la perche au-dessus du barrage de cinq grévistes en rouge (dont un tient un drapeau FGTB) qui le regardent passer interrogatifs. Rien n’a été oublié par le dessinateur dans son décor : le feu de palettes, les casiers de bière sur lesquels sont déposées les sauces, les saucisses en train de cuire, le barbecue au pied duquel se trouve du charbon de bois. Dans la caricature « Nouveau : la grève-barbecue », Samuel, sur un ton un peu plus « hard », illustre un gréviste, verre de vin rouge à la main et casque estampillé « FGT-Barbecue », qui est interpellé par une dame avec son cabas de courses « Ce sont des brochettes de veau ? ». Il répond « Non… c’est du poulet. Il nous en restait du 6 novembre », alors que l’on aperçoit une tenue de policier derrière le barbecue. Au total, pas moins de dix-huit dessins abordent le thème du brasero-barbecue.

- Enfin, il nous semble important de souligner que pour les dessinateurs, l’univers syndical est quasi exclusivement masculin. Neuf dessins seulement, auxquels il faut ajouter ceux consacrés à la secrétaire générale de Namur, intègrent une femme parmi les syndicalistes représentés, principalement dans les scènes de manifestation et jamais comme actrice principale, si l’on excepte les trois dessins d’Oli parus sur Facebook. Il en va de même pour celui de Dubus montrant une foule de syndicalistes, dont deux femmes, en cortège sous une fenêtre d’où les regardent passer les Michel, père et fils ; Charles disant « J’ai invité le Pape », et Louis répondant, « Si ça ne marche pas, il ne restera plus qu’à contacter Dieu ».

Les personnalités

Ainsi après ce parcours au sein de notre corpus, force est de constater que le syndicaliste type est un homme de la FGTB, habillé en ouvrier, aimant la bière et la saucisse cuite au barbecue, habitué à faire grève et piquet. Au vu de ces éléments, l’arrivée de Marc Goblet comme n° 1 francophone de la FGTB au début du mois d’octobre 2014 ne pouvait que faire le bonheur des caricaturistes. En effet, Liégeois, quinquagénaire, venant d’une centrale ouvrière, Marc Goblet correspondait en tous points à l’imaginaire des dessinateurs qui ne pouvaient qu’en faire l’un de leurs personnages fétiches d’autant que son physique assez rond facilite leur tâche graphique. L’émission radio humoristique de Bel-RTL Votez pour moi, en a également fait un personnage devenu récurrent utilisant aussi les codes de l’ouvrier avec accent.

- Il apparaît dans notre corpus à quatorze reprises et il est mis quasiment à toutes les sauces, sous les traits d’un syndicaliste évidemment, mais aussi du Père Noël ou d’un chef d’orchestre. Et pas seulement dans les dessins du débat dominical, mais dans de nombreux autres comme celui de Dubus intitulé « Reprise des négociations » qui le montre assis face à Charles Michel au bout d’une longue table, les bras croisés et le visage fermé, foulard au cou. Le côté de la table occupé par le secrétaire général de la FGTB est en feu et un militant, cigarette au bec, s’y réchauffe les mains. De plus, les dessins parus fin décembre, hors de notre corpus, continuent à utiliser son image, laissant présager une inscription dans la durée que ces prédécesseurs n’ont pas eue, sauf erreur de notre part. Précisons que son équivalente à la CSC, Marie-Hélène Ska, n’est présente dans notre corpus qu’une seule fois, et encore pas dans la presse, mais lorsque Kroll dresse son portrait et celui de Goblet, lors du débat dominical de la RTBF. Quant à Thierry Bodson, le n° 1 de la FGTB wallonne, il n’est également représenté qu’une seule fois, à l’occasion de sa sortie contre le budget wallon. L’Écho publie un portrait « Les secrets capillaires de Thierry Bodson » où il déclare « Ce gouvernement me défrise », toute sa chevelure bouclée étant composée de syndicalistes (dont deux femmes) hurlant et portant des pancartes « Non à l’austérité », « À bas la Suédoise » et « La grève ! ». Aucun autre leader syndical n’est représenté dans notre corpus.

- Mais la vraie vedette de notre corpus, celui que l’on retrouve même parfois en personnage principal, c’est le Premier ministre Charles Michel, présent à vingt reprises. Facilement identifiable chez tous les dessinateurs, il est représenté grand, mince, chauve, avec des grosses lunettes et une courte barbe, en costume cravate, lorsqu’il n’est pas affublé de différents accoutrements. À noter que les caricaturistes n’hésitent pas à le présenter comme à la botte de – ou du moins dominé par – Bart De Wever, accréditant ici la thèse selon laquelle ce dernier est le véritable chef du gouvernement.

Au niveau politique, c’est Di Rupo et son célèbre sourire et nœud papillon qui arrive ensuite avec huit représentations, dont plusieurs qui laissent entendre qu’il est derrière les organisations syndicales.

Enfin impossible de ne pas signaler que Bart De Wever est présent à cinq reprises, toujours dans le rôle de celui qui serait réellement à la manœuvre et utiliserait ou dirigerait Charles Michel.

Au final, si le succès des actions est souligné, les raisons de celles-ci sont peu évoquées

En conclusion, que pouvons-nous essayer de synthétiser de l’analyse de ce corpus ? Tout d’abord que le regard posé par les caricaturistes sur le plan d’actions syndical démontre le succès de celui-ci même si l’on sent, selon les dessinateurs, des sensibilités plus ou moins favorables au mouvement en cours. Mais tous centrent leurs dessins sur un pays qui est mis à l’arrêt, paralysé par les actions du front commun. Ainsi, par exemple, alors que les médias en ont fait grand cas, aucun dessin n’évoque le mouvement « Le 15 décembre, moi je travaillerai » qui a été lancé sur Facebook par des personnes opposées au mouvement de grève et se présentant comme de simples citoyens.

La représentation des syndicalistes n’est pas dénuée de clichés et de folklorisation, mais cela ne dépasse pas la loi du genre et l’on ne peut pas dire, au vu de notre important corpus, qu’il y a une opération de dénigrement de l’action syndicale. Ainsi par exemple, la figure du docker anversois, qui a fait les choux gras des médias, est absente des caricatures. Et puisque nous sommes dans le domaine du dessin d’humour, il est normal que les traits soient grossis. Le meilleur exemple nous semble être ce dessin de Vadot montrant deux boxeurs. D’un côté un syndicaliste, salopette, casquette et gants de boxe rouges. De l’autre un patron, gros cigare en bouche et haut de forme sur la tête, costume noir, mais cravate et gants de boxe jaunes (donc les couleurs de la Flandre). Tous deux frappent durement un punchingball ayant la tête de Charles Michel tout contusionné, lunettes cassées et perdant une dent. Le patron dit « Imposer les plus-values ? Jamais ! », tandis que le syndicaliste dit « Un saut d’index ? La pension à 67 ans ? Jamais », et Michel de préciser, « J’ai avant tout un rôle de tampon ».

Outre le fait de montrer que les patrons n’échappent pas non plus à une représentation caricaturale, ce dessin nous permet aussi d’aborder un dernier point important. Nous avons vu que le gréviste, avec brasero ou pancarte, était le plus souvent représenté sympathiquement et que le succès des actions était souligné. Mais « le pourquoi », les raisons d’être de ces actions l’est-il ? En fait seuls six dessins (sur nonante-deux, rappelons-le) intègrent dans leur propos des revendications syndicales. Et quand on dit « des », il serait plus correct de préciser que seules deux revendications sont mentionnées : le refus du saut d’Index et le refus du recul à 67 ans de l’âge de la pension. Aucune mention n’est faite d’autres réclamations syndicales, telles : la possibilité de négocier une marge salariale qui soit indicative, la défense du service public ou encore la demande d’une fiscalité plus juste taxant le capital. Par contre, les dessinateurs retranscrivent clairement une opposition radicale du front commun envers le gouvernement et ils épluchent l’embarras de Charles Michel devant une mobilisation importante qui ne faiblira pas. Un autre élément est le fait que les dessinateurs ne passent pas à côté de la critique émise envers le PS par la FGTB au niveau wallon, nuançant ainsi l’impression donnée par certains dessins que les syndicats ne seraient que le bras armé du PS.

Enfin, on notera que les caricaturistes se montrent plutôt pessimistes quant au retour au calme en 2015 et prédisent plutôt une situation qui restera tendue et conflictuelle. L’occasion peut-être pour nous de voir si les dessins de 2015 confirmeront les analyses tirées de ce corpus ou si on notera une évolution notable. Un examen des dessins parus dans la presse néerlandophone serait également intéressant pour comparer les perceptions envers le plan d’actions.

Au final, on peut constater que, même si le regard des caricaturistes est critique et que certains égratignent les comportements des syndicalistes, ils apparaissent plutôt bienveillants envers les travailleurs en conflit. Nous avions déjà constaté cela dans notre précédent article sur le conflit ArcelorMittal. On peut faire l’hypothèse, même si cela reste à vérifier et à valider plus scientifiquement, que le côté pot de terre contre pot de fer, petit qui lutte contre plus fort que lui, explique ce positionnement et cette représentation. On notera également que la FEB, est quasiment absente des dessins qui montrent les organisations syndicales surtout en lutte contre le gouvernement et moins contre le patronat.