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Nouveaux mouvements sociaux : tempêtes dans un verre d'eau ? (analyse n°142, publiée le 27/8/2015)
Par Isabelle Marlier

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Sensibilisation au pacifisme et aux résistances d'hier et d'aujourd'hui"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Isabelle Marlier, « Nouveaux mouvements sociaux : tempêtes dans un verre d'eau ? », Analyse de l'IHOES, n°142, 27 août 2015,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse142.pdf.


Mesurer l'influence des nouveaux mouvements sociaux (NMS) sur l'évolution des représentations et des comportements individuels et collectifs est un défi conceptuel et méthodologique, relevé par une lignée de chercheurs et de théoriciens qui ont tracé le portrait du NMS et inventorié les indicateurs de ses succès. Chacun de nous est également en condition d'observer les effets induits par l'apparition et le rayonnement des NMS dont il est le contemporain, sinon d'y participer selon que les valeurs qu'ils défendent, les buts auxquels ils tendent, et les stratégies qu'ils empruntent, rejoignent l'une ou plusieurs des multiples identités que, tous, nous abritons. Comprendre la réussite et la faillite des NMS serait même un enjeu fondamental de démocratie.

Depuis la fin des sixties et des Trente Glorieuses, les mobilisations ont changé de forme et de fond. Certains analystes diagnostiquent une rupture avec le militantisme traditionnel arc-bouté sur les valeurs communément partagées de la croissance économique et du travail, qui constituait l'élément central du pacte social depuis la révolution industrielle : bien que toujours d'actualité, l'ancien conflit de classes articulé autour de la répartition de la plus-value, structuré par les partis et les syndicats, et rythmé par les négociations et les grèves, a cédé du terrain à une mosaïque fluctuante de revendications à géométrie variable et dont les enjeux, de nature individualiste et post-matérialiste, sont culturels et symboliques (pacifisme, féminisme, antiracisme, anti-nucléaire, écologie, liberté d'expression, mariage pour tous, etc.). Pour d'autres observateurs, il s'agit moins d'une rupture que d'une adaptation à la profonde crise des instances classiques de socialisation (famille, école, marché de l'emploi) et des mouvements sociaux traditionnels (MST), qui échouent de plus en plus, les premières à garantir l'intégration sociale promise à chaque individu, les seconds à dépasser les contradictions issues de leur institutionnalisation et à stimuler l'engagement des nouvelles générations : fondés sur des socles identitaires différents de ceux, défaillants ou aliénants, autorisés par les liens démocratique et marchand, les NMS ouvrent à d'autres voies d'émancipation et rénovent l'alliance sociale à travers le lien communautaire, sous l'égide de valeurs humanistes qu'ils actualisent et peaufinent. Rupture ou adaptation, cette évolution de la dynamique contestataire est-elle irréversible ou se voit-elle menacée, avec la recrudescence des inégalités économiques, par un retour forcé à la conscience de classe ? Nul ne le sait.

Le portrait des NMS à présent esquissé, il convient de déterminer si leur activisme suscite davantage que des débats d'idées, s'ils concourent à orienter l'historicité de la société. Remarquons brièvement que le débat d'idées, pour peu pragmatique qu'il apparaisse de prime abord, est l'une des manifestations de l'influence des NMS sur leur époque et participe au modelage des représentations qui orientent les comportements. Il ne s'agit en aucun cas de négliger cet effet et ce terrain mais plutôt d'aller voir plus loin au niveau des impacts culturels externes (opinion publique, attitudes et comportements) initiant ou entérinant un changement d'ordre systémique.

La définition du succès d'un NMS est un exercice délicat et indispensable, tant pour les militants et sympathisants (motivation individuelle, cohésion et légitimité du groupe ) que pour les analystes chargés d'identifier et de mesurer des liens de causalité parfois dilués, entrecoupés, enchevêtrés. Car les conséquences d'une mobilisation, selon son amplitude dont le degré de sa médiatisation, se révèlent éventuellement dans la longue durée et peuvent outrepasser ses objectifs, soit en occasionnant des effets pervers qui dès lors mitigent le bilan (contre-mouvement, répression accrue, institutionnalisation mercantile), soit en inspirant la vocation d'autres NMS aux ramifications elles-mêmes métissées. On cite souvent Mai 68 en exemple : une mutinerie d'étudiants qui déborde des bancs, gagne les rues, percute les foyers, ébranle les institutions et questionne les solidarités en ne dispensant aucun membre de la société de s'identifier sur l'échiquier sismique. Aux États-Unis, la deuxième vague du féminisme nord-américain, elle-même dans le sillage du mouvement pour les droits civiques, a prêté ses balises à l'activisme pacifiste. Bref, il n'est pas aisé de circonscrire la zone d'influence des NMS qui semblent plutôt engagés dans une course de relais et une émulation réciproque, en dépit de méthodes et de thématiques souvent avisées comme disparates. Néanmoins, les clés du succès d'un NMS seraient principalement les suivantes : un haut degré de centralisation et de bureaucratisation, l’adoption de formes d’action perturbatrices, voire agressives, la concentration de l’action sur un seul dossier à forte résonance culturelle (aspects internes), le soutien de l'opinion publique, un relais médiatique - dont commercial et artistique - et une « structure des opportunités politiques » autorisant l'instauration d'un rapport de force favorable (aspects externes).

Ce sont les conséquences politiques des NMS qui ont jusqu'ici surtout fait l'objet d'études, alors que les changements culturels et biographiques, moins aisés à évaluer car plus diffus, s'avèrent les plus significatifs puisqu'ils affectent les systèmes de représentation (croyances, discours, valeurs : dimension psychosociologique), les pratiques (dimension sociologique) et les identités (dimension anthropologique) des individus et des groupes ; on parle d'ailleurs de succès cognitif, tributaire de la manière dont les problématiques sont énoncées. Ainsi, ce sont les associations de défense des victimes de la route qui, en plaidant pour l'abandon du registre lexical de l'accident, ont mené à l'incrimination des comportements de dangerosité, désormais largement stigmatisés. Par ailleurs, les grandes mobilisations autour du sida ont participé à déjouer l'ostracisme social dont souffraient les personnes contaminées, ainsi qu'à modifier les pratiques médicales relatives aux protocoles d'identification du VIH et et aux traitements administrés. Enfin, la théorie du genre, outil conceptuel né dans le sillage du féminisme et dont le mouvement LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres) s'est emparé, a quant à lui donné lieu à l'introduction d'un pronom neutre - ni féminin ni masculin - dans la grammaire suédoise, actuellement expérimenté dans des écoles-pilote. Et l'on ne compte pas les innombrables chansons, romans, films et séries télévisées qui, de la légalisation du cannabis à celle de l'euthanasie, en passant par les causes écologiste, pacifiste, féministe et LGBT, se sont faits et se font les relais des NMS en sensibilisant, imprégnant, éduquant l'opinion publique de manière détournée, récréative.

Pour apprécier les effets politiques, culturels et biographiques des NMS dans la durée, le cas du mouvement LGBT est édifiant. Si l'homosexualité, la bisexualité et la transsexualité existent bien avant le XXe siècle, c'est dans la seconde moitié de ce dernier qu'un mouvement fédéré apparaît, aux États-Unis, dans la foulée des émeutes de Stonewall (New-York, 1969) commémorées désormais chaque année par la Gay Pride - comme le 1er Mai signale tant la victoire ouvrière de la journée de huit heures que la répression sanglante qui la ponctua (Chicago, 1886). En Occident, les années 1970 sont le théâtre d'une révolution polymorphe instiguée par les étudiants (Mai 68, hippies, pacifistes), les femmes (MLF) et les minorités (Black Panthers, mouvements homosexuels) dont nombre d'idéologues prônent régulièrement le front commun sans parvenir à unifier durablement des revendications faisant en outre l'objet de dissensions au sein de chaque mouvement. Néanmoins, la décennie 1980 est marquée, d'une part, par la réforme des codes pénaux via l'abrogation des articles discriminatoires criminalisant les pratiques homosexuelles (impact politique externe substantiel réactif), d'autre part, par la pandémie du sida qui frappe notamment les milieux militants et donne lieu à de vives mobilisations soutenues par des personnalités dont certaines révèlent publiquement leur homosexualité (rite du coming-out). La décennie suivante voit l'élargissement de la lutte, partant de la cause gay et lesbienne, à un discours intégrationniste incluant les droits civiques des bisexuels et des transsexuels (LGBT), dirigé vers l'obtention du mariage et l'accès à l'homoparentalité : en 1999, en France, le Pacte civil de solidarité (PACS) est voté – un truchement au mariage civil qui, au final, sera surtout requis par des hétérosexuels – et les Pays-Bas sont, en 2001, le premier pays au monde à autoriser le mariage entre deux personnes du même sexe (impact politique externe substantiel proactif), ouvrant la voie aux autres pays occidentaux ou assimilés . Parfois obtenus en même temps que le mariage, les droits à l'adoption et à la procréation médicalement assistée (PMA) le suivent de près (Belgique : 2003, 2006) – la gestation pour autrui (GPA) est la prochaine étape, actuellement... en gestation.

Ces victoires dans le champ politique et législatif auraient-elles vu le jour sans le renfort de la sphère culturelle et ses impacts sur l'opinion publique ? Entre 1950 et 2010, le nombre de productions cinématographiques ou télévisuelles exposant prioritairement ou accessoirement des personnages LGBT a augmenté de 2000%. De La Cage aux Folles à La Vie d'Adèle en passant par Philadelphia, Angels in America, Brokeback Mountain, The L Word, Mulholland Drive, Harvey Milk, Pride et Banana, tant le succès populaire que la reconnaissance académique accompagnent la mise en scène comique, dramatique, tragique, ou banalisée, du vécu LGTB. L'un des talk-shows les plus plébiscités aux États-Unis est celui orchestré par Ellen DeGeneres qui fit son coming-out en 1997 dans la série Ellen (équivalent de ce talk-show en France : On n'est pas couché, animé par Laurent Ruquier). Toutes catégories artistiques confondues, les icônes LGBT ne manquent pas dont certaines subliment les genres en brouillant les codes, une androgynie souvent en synergie avec les créateurs de mode dont les enseignes de prêt-à-porter répercutent l'esthétique. Les savants ne sont pas en reste, ni les politiciens, ni les athlètes, ni les PDG, même si le coming-out reste une épreuve pénible dans les sphères scientifique, politique, financière et sportive, l'inégalité de genre y demeurant aussi très manifeste.

Il est donc indéniable, au vu des changements législatifs (champ politique), du nombre et de la notoriété des productions artistiques (champ culturel), et de la multiplication des unions civiles entre homosexuels (champ biographique), que les NMS voués à la cause LGBT ont fait et font évoluer tant les mentalités que les comportements. Cependant, l'inventaire de ces mutations ne serait guère complet s'il ne recensait aussi les effets pervers : d'une part, l'essor d'anti-mouvements (en France, « La Manif pour tous » contre « Le Mariage pour tous ») freinant l'élan impulsé par les militants LGBT , d'autre part, une recrudescence spectaculaire des actes homophobes depuis la conquête législative. En effet, ces derniers ont augmenté de 80% entre 2012 et 2014 (en France) et, dans l'Union européenne de moins en moins homophobe officiellement, moins de la moitié des couples homosexuels osent officialiser leur relation en public. Eu égard aux arguments d'autorité les plus souvent invoqués par les adversaires à l'égalité de droit des LGBT, cette rémanence éruptive de l'homophobie ne serait pas étrangère aux croyances religieuses qui, de près ou de loin, définissent encore les moeurs vertueuses et celles frappées du sceau du péché. Ces croyances sont également à la source de la remise en question des acquis féministes, légiférés depuis des décennies en Occident mais se trouvant d'autant moins à l'abri d'une régression qu'ils ne se vérifient parfois pas sur le terrain (égalité de salaire).

C'est à ce titre que la cause LGBT et la cause féministe gagneraient à davantage s'associer, sachant de surcroît qu'une tension féministe est présente dans la première à laquelle on reproche souvent d'être gay-centrée en termes de représentation, et où les lesbiennes - femmes et homosexuelles - endossent une double identité en termes de revendication. Les Femen représentent peut-être les balbutiements de cette coalition (féministe et homophile, l'activisme « sextrémiste » se revendique athée et anticlérical), sauf à considérer que la multiplicité des messages est une entrave au succès d'un mouvement. Mais la transversalité n'est-elle pas, justement, ce qui fait jusqu'ici défaut tant aux MST qu'aux NMS ?

Si l'on observe les NMS à l'aune et dans la lignée des MST aux côtés desquels ils se développent depuis les années 1960 – ce que l'on fait sans équivoque en les qualifiant de « nouveaux » puis en les étudiant avec les grilles d'analyse des MST, ici ou là remaniées - , l'accent est porté sur les différences entre, d'un côté, les mobilisations de l'ère industrielle (travail, mouvement ouvrier, etc.) et, de l'autre, les mobilisations post-industrielles caractérisées par une dispersion des valeurs, une multiplication des identités et la poursuite d'objectifs plus symboliques qu'économiques ; cette analyse est cependant à nuancer car le mouvement féministe, bien antérieur aux années 1960, relève aussi d'un conflit économique, et nombreux sont les NMS et les activistes qui ont l'économie pour cible (Altermondialistes, Indignés, Podemos, ATTAC, Occupy Wall Street, Yes Men, etc.). Les analystes y perdent tellement leur latin que les plus militants ont tendance à penser que la solution consiste à réveiller la conscience de classe en s'appuyant sur les vieux outils (syndicats, partis), voire que l'aggravation des inégalités économiques garantie par la crise structurelle contraindra les acteurs à s'aligner sur l'axe traditionnel. Mais si l'on embrasse plus largement la ligne du temps, on constate que les valeurs à la proue des luttes de nombre de NMS s'inscrivent dans l'axe, bien plus ancien que les MST, de l'humanisme philosophique puis de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, et qu'elles enrichissent et actualisent le répertoire des droits humains : un patrimoine historique, immatériel et universel. Les mouvements sociaux jouent un rôle de catalyseur dans la transformation des préférences culturelles, des mœurs et des valeurs (...) ce sont des laboratoires culturels, des arènes propices au travail créatif de déconstruction et de recombinaison des matériaux et des ressources, des traditions. Sans quitter le registre aquatique, la métaphore de l'eau qui dort serait dès lors plus appropriée que la tempête dans un verre d'eau... Du reste, quand on observe le féminisme et le mouvement LGBT à la lumière du principe de totalité de Touraine, on constate que l'orientation de l'historicité vers laquelle ils tendent implique davantage de métamorphoses que celle des MST, car la discrimination des genres (dont la division du travail) est de loin antérieure à l'ère industrielle et participe de ses fondations.

Selon cette lecture, loin de compromettre un retour à la communauté de destin regrettée par les nostalgiques de l'Internationale, il n'est pas improbable que les NMS, en multipliant les voies d'accès à l'émancipation collective ainsi que ses moyens, préparent le terrain à son regain.



Sources :

Chabanet Didier & Giugni Marco, « Les conséquences des mouvements sociaux », Penser les mouvements sociaux, Paris, La Découverte, Coll. « Recherches », 2010, p. 145-161.
Dubet François, Les nouveaux mouvements sociaux, Paris, PUF, coll. « Action collective et mouvements sociaux », 1993, p. 61-63.
Duplan Charlie, « Deux homosexuels face à leurs agresseurs », Le Monde, 6 mai 2014.
Inglehart Ronald, La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Paris, Economica, 1993, p. 455-456.
Kirschen Marie, « L’Europe, homophobe ou gay friendly ? », Libération, 12 mai 2015.
Mathieu Lilian, Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Éd. Textuel, coll. « La discorde », 2004, et en particulier, le chapitre 8 : Les mouvements sociaux sont-ils efficaces ? (p.171-187).
Offe Claus, « New Social Movements: Challenging the Boundaries of Institutional Politics », Social Research, vol. 52, n°4, Social Movements (hiver 1985), p.817-868. (Extraits traduits sur http://www.multitudes.net/Les-nouveaux-mouvements-sociaux-un/).
Touraine Alain, Production de la société, Paris, Seuil, 1973.
Verbesselt Maxime, Nouveaux mouvements sociaux et militantisme traditionnel : concurrence ou complémentarité ?, Bruxelles, ARC, 2014.