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Le renardisme, un héritage durable ? (analyse n°1, publiée le 16/1/2006)
Par Pierre TILLY

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"


Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Pierre TILLY, « Le renardisme, un héritage durable ? », Analyse de l'IHOES, n°1, 16 janvier 2006,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Le_renardisme_un_heritage_durable.pdf.


Préambule (par l'équipe de l'IHOES)

En 1962 disparaissait André Renard, l’une des figures qui a marqué le plus durablement le syndicalisme wallon par son charisme, mais aussi par le caractère tranché de ses prises de positions. Près de 45 ans plus tard, il apparaît qu’André Renard peut à bien des égards être considéré comme l’un des derniers représentants du radicalisme politique à dimension sociale (le hérisson fouronnais, José Happart pouvant être, quant à lui, vu comme un radical de la cause wallonne). Un radicalisme qui a depuis quitté le champ des partis francophones démocratiques pour se nicher (mais sur de tout autres objectifs) dans le discours populiste au sein des partis d’extrême droite. Les termes parlent d’eux-mêmes : « socialisme du possible » cher à Guy Spitaels, « libéralisme social » de Louis Michel, « centre démocrate humaniste » (duquel à disparu la référence religieuse pourtant centrale) : les partis ont compris que les voix désormais se gagnent au centre. Et la politique est aujourd’hui autant devenue une question de marketing, aux mains d’importantes boîtes de communication que de débats d’idées. La contestation politique semble être morte. L’idéalisme s’est estompé…le pragmatisme a gagné. Lorsque les politiques d’autrefois n’hésitaient pas à remettre en question le système, il s’agit aujourd’hui au mieux de l’adapter, de le réformer. Seuls les partis d’extrême gauche (parti communiste, PTB) gardent aujourd’hui un discours « musclé » prônant une remise en question plus fondamentale du fonctionnement de notre société, mais force est de constater que leur poids électoral s’est fortement réduit.

André Renard faisait de la politique avec ses tripes, se moquant du consensus... Cette manière radicale de s’engager qui rappelle bien sûr la pratique syndicale, explique sans aucun doute le charisme et la force d’André Renard. C’est ce militantisme pur et dur, cette conception non affadie du combat politique que l’on se prend à regretter dans nos récentes campagnes électorales si consensuelles où les véritables débats d’idées ont de moins en moins de place.

Dans le cadre de la préparation de l’ouvrage de commémoration du centenaire de la Fédération des Métallurgistes des provinces de Liège et de Luxembourg, l’IHOES avait demandé à Pierre Tilly, auteur d’une biographie d’André Renard publiée aux éditions Le Cri de se pencher sur l’héritage de cette figure emblématique du syndicalisme en Belgique. Nous publions in extenso cette analyse, qui est parue sous forme d’encart dans notre publication Rouge Métal.

Le renardisme, un héritage durable ?

Dans une enquête menée en 1985, le groupe de sociologie wallonne de l’Université catholique de Louvain demande aux personnes sondées de nommer cinq grandes personnalités qui ont fait, à leurs yeux, l’histoire de la Wallonie. L’homme le plus fréquemment cité est Jules Destrée avec 20,6 %. Il est suivi par André Renard, « plébiscité » par 13,1 % de la population sondée. Si les résultats de cette étude témoignent également, à un moment donné, du faible degré de connaissance des habitants de la Wallonie relativement à leur histoire, André Renard n’apparaît pas moins, vingt-trois ans après sa mort, comme l’une des personnalités marquantes dont le souvenir se perpétue au travers des générations.

Quelques années plus tard, la mémoire collective semble déjà moins vivace. Qui se souvient d’André Renard, écrit le sociologue Bernard Francq à la fin des années quatre-vingts ? « Peu et beaucoup de monde à la fois selon qu’on s’approche de Liège, de la Centrale des métallos, du siège du journal La Wallonie, de ce qui reste de la sidérurgie à Seraing. Son nom chez les jeunes ne suscite qu’une image floue ».

Depuis la mort d’André Renard, en 1962, des sociologues ont conceptualisé l'action du syndicalisme liégeois autour de la notion de « renardisme », terme déjà utilisé juste après son décès pour désigner une attitude politique selon laquelle le mandataire des travailleurs n’accepte de participer au pouvoir que s’il y reçoit les moyens d’appliquer fidèlement le programme de ceux qu’il représente. Pour Bernard Francq et Didier Lapeyronnie, le renardisme peut se définir en tant que modèle d’action comme une tentative d’intégration d’une classe ouvriériste et d’une action populaire régionaliste au sein d’une action politique dirigée vers l’État et sa réforme. Le renardisme n’est ni directement expression d’une classe ouvrière révolutionnaire, ni soulèvement populaire contre l’oppression ou l’insécurité économique, ni réponse à une situation de crise économique et de domination régionale. Il est une tentative de combiner ces trois éléments. Pour étudier le renardisme, ces deux sociologues ont adopté la méthode de « l’intervention sociologique » qui doit beaucoup à Alain Touraine. Pour Bernard Francq, une action ouvrière s’est véritablement constituée au départ de Seraing et de Renard pour former un modèle d’action sociale et politique qui a dominé la Wallonie avant d’entrer en crise à la fin des années septante.

Si l’on se place davantage sur le plan historique, en situant André Renard et les idées qu’il a défendues dans le contexte, il n’est pas inutile de rappeler le fil rouge de son action militante et d’approcher par là ce que représente le renardisme. Cinq domaines d’action ressortent clairement, sans avoir nécessairement le même ordre de priorité, suivant les événements mais en privilégiant toujours la base ouvrière selon le principe de la poupée russe en ordre décroissant d’importance : de Liège à Luxembourg, en passant par Bruxelles.

1° La rénovation du syndicalisme belge à travers l’action directe, l’indépendance syndicale et la recherche, pas toujours désintéressée, de l’unité
2° Les réformes de structure
3° La construction d’un syndicalisme européen
4° Le fédéralisme
5° L’éducation et l’information des travailleurs

Cette action doit être resituée dans le parcours suivi par le syndicaliste de Seraing. Formé dans les années vingt et trente au cœur du réformisme classique qui affirme sa foi dans une société radicalement différente, André Renard devient, après la Seconde Guerre mondiale, l'un des représentants parmi les plus emblématiques d'une nouvelle phase du réformisme. En agissant pour enfoncer « des coins dans le mur du capitalisme », Renard s'inscrit dans un courant qui, au travers de perspectives originales, entend parvenir à une transformation graduelle de la société. Au sein de la commission d'études de la FGTB, l'influence du keynésianisme et du réformisme gestionnaire sont prépondérantes. Il s'agit de gérer de manière efficace les rouages de l'économie capitaliste sans nécessairement toucher au régime de la propriété.

Mais Renard ne peut être réduit à ce moule réformiste. L'un de ses proches collaborateurs, René De Schutter, parle, après la mort du dirigeant liégeois, de « jacobinisme ouvrier » en évoquant le renardisme. Il voit même en lui la marque de Lénine que Renard admirait, au travers d'une démarche privilégiant l'occupation du pouvoir plutôt que l'autogestion dont l'application est jugée irréaliste en Belgique. Pour Pierre Gillis, la référence à Gramsci au moment de la fondation du MPW est tout à fait pertinente, dans le cas de Renard.

La question de l’héritage, tout en étant évidemment centrale, vient ensuite pour cerner ce que représente le renardisme. Que reste-t-il de la pensée et de l'action d'André Renard? Une première réponse réside dans une certaine idée de la primauté du travail dans un idéal de justice sociale et de démocratie économique. Pétrie de doctrine mais souvent présentée comme non-doctrinaire, sa pensée a survécu davantage dans des programmes politiques à l'attention des masses populaires que dans des livres ou des ouvrages scientifiques.
L’héritage de Renard est souvent présenté comme complexe et équivoque. Il peut même être perçu comme ambigu pour cet observateur pointu de la vie politique belge que représente le CRISP. Pour obtenir les réformes de structure dont les socialistes n’ont pas le monopole, puisque les libéraux les ont inscrites dans leur charte sociale de 1945, Renard va prôner tout à la fois l’action directe et la concertation. Cette revendication des réformes de structure est elle-même lourde d’ambiguïté et peut être interprétée soit comme un simple aménagement du système de production capitaliste, soit comme « un coin enfoncé dans le mur du capitalisme » selon les propres dires de Renard.

L’héritage laissé par le dirigeant syndical liégeois est également symbolique dans le sens fort du terme. À bien des égards, le personnage d'André Renard a pris un relief quasi mythique de son vivant avec le culte de la personnalité dont il a pu faire l’objet. Dans le bassin industriel liégeois, plusieurs municipalités ont donné à des rues et à des places le patronyme de Renard en souvenir du leader syndicaliste. Sur la clinique « Relève-toi ! » à Seraing, du nom du premier syndicat des mouleurs d’où sortit la Fédération des Métallurgistes, une plaque commémorative rappelle l’œuvre de Renard en faveur des polycliniques et de la santé des travailleurs.

Renard, lui-même, aurait contribué à une projection consciente et inconsciente de sa personnalité sur son temps, sur les foules, sur ses semblables.
Lorsque l’on parle d’héritage, il faut aussi mentionner les héritiers et le combat qu’ils ont continué à mener après la mort d’André Renard. Ils ont ainsi contribué à perpétuer le renardisme comme la fondation qui porte son nom, constituée le 27 juin 1963. C’est à cette date que la Fondation André Renard, une association sans but lucratif, voyait le jour sous la conduite des plus proches collaborateurs et collègues du syndicaliste liégeois comme Joseph Brusson, André Genot, Robert Lambion et Raymond Latin.

La première réalisation de la Fondation fut l’organisation de deux journées d’étude sur les réformes de structure, les 26 et 27 septembre 1964, soit dix ans après le congrès de 1954 de la FGTB. Le 24 septembre 1966, à l’occasion des fêtes de Wallonie, le corps du dirigeant syndical liégeois fut transporté du cimetière des Biens-Communaux où étaient enterrés les membres de sa famille vers celui plus récent de la Bergerie. Une long cortège traversa ce jour là le haut de Seraing sous le signe de la mémoire mais aussi de la lutte. Cette période fut désormais retenue pour célébrer la mémoire d’André Renard jusqu’à nos jours. Sur sa tombe, un monument symbolise à jamais sa carrière fulgurante. Il s’agit d’une œuvre artistique en bronze, due à l’architecte Max Baeken représentant une flamme d’acier jaillissant du granit qui monte vers le ciel.

En 1965, la Fondation hérite du fonds constitué par la bibliothèque des services techniques de la Fédération syndicale des Métallurgistes de la province de Liège. La FAR devient alors un centre de documentation et bientôt de recherche, d’information et formation à la disposition du mouvement syndical FGTB et des progressistes de Wallonie afin de favoriser les objectifs qui furent ceux d’André Renard : une politique anticapitaliste de réformes de structures, le fédéralisme, l’indépendance syndicale et l’unité des travailleurs. Au travers de ses activités et de ses formations réunissant militants et intellectuels, la FAR va contribuer au débat d’idées pour définir les contours de l’espace économique et social de la Wallonie.