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Les mobilisations belges en faveur des mineurs britanniques en grève (1984-1985) : un exemple de solidarité ouvrière internationale en des temps troublés (analyse n°150, publiée le 18/12/2015)
Par Benoît Bastin

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Syndicalisme (sujet principal)

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Pour citer cet article :

Benoît Bastin, « Les mobilisations belges en faveur des mineurs britanniques en grève (1984-1985) : un exemple de solidarité ouvrière internationale en des temps troublés », Analyse de l'IHOES, n°150, 18 décembre 2015,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse150.pdf.



Introduction

Longue de près d'un an, la grève tragique des mineurs britanniques (mars 1984 - mars 1985), protestant en vain contre un plan drastique de fermeture des mines soutenu par le gouvernement de Margaret Thatcher, fut l'un des conflits emblématiques de l'histoire sociale européenne d'après-guerre. Elle souleva à travers le monde de nombreux mouvements de solidarité. Cet article envisagera certaines expressions belges de ce mouvement qui, si elles empruntèrent des formes traditionnelles du répertoire d'action (collectes pécuniaires et matérielles, délégations, meetings, usage massif des reportages), s'enracinèrent profondément dans les enjeux et défis rencontrés par le mouvement ouvrier belge au cours d'une période de crise.



Des engagements aux motivations variées

Dès le 21 mars 1984, la National Union of Mineworkers (NUM), syndicat national des mineurs britanniques, émit un appel à la solidarité internationale – y compris à entraver l'acheminement de charbon vers la Grande-Bretagne.
En Belgique, les syndicats CSC (Confédération des syndicats chrétiens) et FGTB (Fédération générale du travail de Belgique) promurent une solidarité de type humanitaire. Ils étaient en effet circonspects en l'absence de lien institutionnel avec la NUM (affiliée à la Fédération syndicale mondiale d'obédience communiste, et qui s’était retirée dès 1983 de la Fédération internationale des travailleurs des mines) et face à la politisation du conflit assumée par le président de la NUM, Arthur Scargill (ce qui le délégitimait, aux yeux de la presse belge et britannique).
Les centrales minières jouèrent un rôle prépondérant lors de l'été 1984. Jan Olyslaegers, président de la Centrale des travailleurs des mines (FGTB), invoquant la similitude des menaces pour les mines belges, prit spontanément contact avec la NUM pour revendiquer, malgré les divergences institutionnelles, un effort de solidarité collectes aux portes des mines, parfois en association avec la Centrale des francs-mineurs de la CSC). Le 28 août, il fut le relais de la cause des mineurs au Bureau national de la FGTB. Celui-ci statua sur un versement, alimenté par les centrales, de 5 millions de francs belges (FB) et répercuta l'appel, donnant lieu à une intense mobilisation à l'échelle des centrales, régionales, jeunesses syndicales et étudiantes (plus de 8 millions de FB collectés au 30 octobre, nombreux convois de vivres et de vêtements).
Plusieurs indices suggèrent néanmoins une distanciation politique : la mobilisation fut, explicitement du moins, destinée exclusivement à amoindrir les « souffrances des familles de mineurs en grève ». Plusieurs fois, l’hebdomadaire de la FGTB, Syndicats, traita d'une grève uniquement vouée au maintien de l'emploi, niant les objectifs politiques antithatchériens de Scargill. Ce constat s'amplifie encore au sujet de la CSC : impliqué par des initiatives régionales ou de centrales, le Bureau de la Confédération des syndicats chrétiens ne considéra la question que le 28 septembre, à la suite d'un appel lancé à la Confédération européenne des syndicats (CES) par la confédération syndicale anglaise Trades Union Congress (TUC). Fustigeant l'inclination communiste et « la prise de position radicale des dirigeants syndicaux des mineurs », la CSC libéra 250 000 FB (assortis d'une contribution de 0,5 FB par affilié), versés non à la NUM, mais au TUC. Le syndicat posait une distinction entre « le fond de la question et l'aide proprement dite » (à nouveau exclusivement dirigée vers les familles de mineurs). Il exigea en outre que la solidarité opère « par les canaux officiels », proscrivant les rencontres avec des mineurs invités par des partis de gauche radicale.
En revanche, une solidarité plus politique se mit en marche en Belgique, à la gauche radicale de l'échiquier, exaltant l'attitude de principe d'opposition aux fermetures et l'antithatchérisme de Scargill. La tendance Vonk (trotskiste entriste), liée à la tendance Militant active au sein du Parti travailliste britannique, s'activa dès mai 1984, entraînant dans son sillage les Jongsocialisten flamands. Le Parti communiste (PC/KP), sollicité par l'appel de la NUM aux structures internationales communistes, amplifia à l'échelle nationale la campagne « Victory to the Miners » dont l'épicentre était sa fédération bruxelloise. Suscitant une solidarité élargie de l'ensemble du corps social (ex. : collectes en porte-à-porte), il convoya son aide (plus de vingt tonnes de vivres et de vêtements, 2 millions de FB en février 1985) dans diverses régions minières britanniques. À l'exact opposé du Parti du travail de Belgique (PTB, marxiste-léniniste) et du Parti ouvrier socialiste (POS, trotskiste) qui, d'une part, fidèles à leur ligne ouvriériste, mobilisèrent principalement dans les bastions ouvriers (sidérurgie, mines, industrie chimique et mécanique) et, d'autre part, ciblèrent leur action vers une collectivité minière déterminée, respectivement le Kent et Bold (Lancashire). Le Comité central du PTB prit, en août 1984, une résolution appelant à répandre en Belgique « les leçons politiques de la grève des mineurs britanniques » : mû par un puissant volontarisme politique, le parti approcha la NUM et diligenta une mobilisation riche de plus 3,5 millions de FB de dons, 29 délégations de solidarité et 62 meetings. Quant au POS, sollicité et engagé dans une relation privilégiée avec la collectivité minière de Bold (plus de 900 000 FB récoltés), il fut en outre la courroie de transmission de la cause des mineurs auprès de nombreuses autres organisations.
En effet, tant dans le giron socialiste [Femmes Prévoyantes Socialistes (FPS), Solidarité socialiste] que social-chrétien (Vie Féminine, Équipes Populaires, Solidarité mondiale), de nombreuses organisations soutinrent la lutte des mineurs. Les mobilisations se caractérisèrent par leur forme éclatée, chaque structure tenant à lever une action indépendante et selon ses perspectives propres, même si des interactions (collectes jumelées, pétitions) purent exister.
Enfin, revendiqué à cors et à cris par la gauche radicale, le boycott du charbon à destination de la Grande-Bretagne fut débattu au sein des centrales concernées, mais fut renvoyé à des tractations internationales ultérieures. Il fallut attendre décembre 1984 pour que les syndicats des transports belges, ouest-allemands et néerlandais s'engagent, sous l'égide du TUC, à entraver l'acheminement de combustibles fossiles vers la Grande-Bretagne. Cet engagement n'aurait, toutefois, pas mené à des réductions drastiques du fret.



Mobilisation et identité ouvrière

Les théoriciens des mouvements sociaux et de la solidarité transnationale insistent sur le fait que l'environnement social dans lequel évoluent les groupes et la manière dont ceux-ci se représentent cet environnement détermine leur propension à se coaliser. Ils soulignent également le rôle crucial joué par la construction d'un sentiment d'identité dans la mobilisation en faveur d'une cause. Dans le discours des groupes mobilisés apparaît en effet l'affirmation d'un rapport d'identité – « découverte d'une situation commune d'intérêts qui pousse les travailleurs à se regrouper » – entre une classe ouvrière (sous de multiples déclinaisons : ouvriers/ères, travailleurs/euses) aux prises, de part et d'autre de la Manche, avec une collusion d'intérêts hostiles à son égard. Ce rapport d'identité joua un rôle structurant, qu'il fût ou non explicitement rapporté à l'internationalisme prolétarien.
Bien que des divergences de sensibilité et d'expression formelle aient pu exister (sur le rôle du travaillisme et de l'appareil syndical britannique, sur la politisation du conflit et l'imputation de la violence), la problématisation de la grève des mineurs par les groupes mobilisés emprunta deux canaux : premièrement, la contestation des plans de fermeture des mines; deuxièmement, la dénonciation d'une offensive en règle du gouvernement thatchérien contre les travailleurs. « On a rarement vu l'État avec toutes ses articulations – Parlement, gouvernement, police, justice, [...] sans parler des moyens de diffusion massive qu'il contrôle (TV et radio) – intervenir de manière si franche, si ouverte, si cynique, aux côtés du Capital, contre le Travail, dans un conflit qui oppose l'un à l'autre », notait ainsi Ernest Mandel.
Or, ces deux canaux furent sans cesse rapportés aux enjeux rencontrés par la classe ouvrière en Belgique : la situation minière en Belgique et la politique industrielle du gouvernement suscitèrent l'affirmation, sous la plume de Jan Olyslaegers entre autres, que « le combat des mineurs britanniques est aussi notre combat ». Plus largement, les options économiques et sociales – y compris la question des libertés syndicales – du gouvernement néo-libéral Martens V firent l'objet d'analyses semblables : selon Robert Falony, « l'aide financière et morale du NUM concerne chacun individuellement. Cent balles [francs belges] pour les mineurs britanniques, c'est cent balles contre la politique Reagan-Thatcher, c'est aussi cent balles contre les plans de l'Eurodroite [...], des Gol et des Verhofstadt en Belgique... ». Appuyée sur d'autres alignements (répression policière, attitude de la presse hostile aux conflits sociaux), la conclusion était unanime : « une victoire des travailleurs britanniques sera une victoire de tous, y compris chez nous ».
Cette identité fut souvent mobilisée dans une veine autolégitimante par les partis de la gauche radicale. Ceux-ci mirent en vis-à-vis la « trahison » de la grève par le TUC et le parti travailliste – lesquels, tout en soutenant moralement la grève, renvoyaient dos-à-dos violence policière et violence des grévistes et ne recoururent jamais à une action généralisée – et l'attitude des élites socialistes et syndicales de notre côté de la Manche. « Ce problème, la trahison des chefs socialistes et des chefs syndicaux, les travailleurs le rencontrent dans d'autres pays également. Souvenons-nous par exemple de la grève des services publics en Belgique ! », avançait à ce sujet le POS. Accusant syndicats et partis socialistes belges d'un soutien trop lâche à la grève, ils louaient la combativité des mineurs comme « une dénonciation vivante de leur propre esprit de conciliation et de capitulation dans les luttes comme celle [...] de Cockerill-Sambre ou dans la grève de septembre contre les mesures gouvernementales ». Et s'accordaient à y voir une validation de leurs diagnostics et pratiques politiques respectifs, par contraste avec ceux du réformisme.



La centralité ouvrière pour enjeu

« Notre classe ouvrière en Belgique s'est comportée de façon remarquable, répondant avec empressement aux demandes d'aide. Elle a retrouvé le sens d'une solidarité de classe si souvent éprouvée dans le passé », témoignait Jacques Yerna de retour du Yorkshire. Selon les théoriciens des mobilisations, l'insistance sur la solidarité et l'identité ouvrière n'était pas seulement un instrument incitant à la mobilisation mais pouvait aussi constituer « une fin en soi, un achèvement culturel »; la mobilisation s'expliquerait moins « par les chances de succès de la protestation que par le besoin ressenti par certains groupes sociaux et politiques de pallier l'effondrement [...] de sources d'identification en décomposition ».
En Belgique comme ailleurs, le tournant des années 1980 vit l'effondrement de la centralité ouvrière, sous l'effet de facteurs multiples : orientations gouvernementales néo-libérales, écartement de la question ouvrière par l'idéologie dominante, hémorragie d'emploi, effondrement des « forteresses ouvrières » et tertiarisation de l'économie, érosion de la conscience de classe, transformation des pratiques syndicales, engagées dans la voie cogestionnaire. Or, la mobilisation en faveur des mineurs véhicula la réaffirmation de cette centralité en forgeant une « conscience par procuration » autour d'un mouvement emblématique, incarnant la défense irréductible du monde ouvrier et de ses valeurs. C'est ainsi que, dans le cadre de la solidarité, se greffèrent des discours exaltant avec la grève l'image d'une classe ouvrière montrant « qu'elle n'avait rien perdu de sa combativité », « sûre de son droit, sûre de son avenir » et « capable de se jeter à fond et avec héroïsme dans un combat, à condition d'être mobilisée pour des objectifs qui en valent la peine ». Ces discours émanèrent surtout de la gauche radicale dont l'ouvriérisme était un ferment identitaire. Explicitement, comme dans le chef du PTB, le tournant intellectuel postmatérialiste fut parfois battu en brèche : « Selon Gorz, Touraine et d'autres sociologues à la mode, la classe ouvrière n'a plus de capacités révolutionnaires voire... n'existe même plus ! [...] 8 mois de grève soulignent que seule la classe ouvrière fait trembler le grand capital ».



La grève « exemplaire »

Le qualificatif « exemplaire » pour caractériser le mouvement de grève des mineurs britanniques accompagna de façon unanime les discours mobilisateurs. Ce qualificatif peut revêtir deux significations. Premièrement, celle de la vocation à être imité. Les groupes mobilisés insistèrent, surtout au sujet des charbonnages du Limbourg, menacés de restructuration, sur la valeur exemplaire de la grève britannique. « Faisons comme Scargill », exhorta ainsi le PTB, qui concevait sa campagne comme outil de sensibilisation aux luttes à venir en Belgique. Jan Grauwels et Luc Cieters, protagonistes majeurs des grèves limbourgeoises de 1986 et 1987, expliquèrent par après ce qu'ils devaient à la grève britannique en matière de conscience de classe, d'attitude de principe contre les fermetures, ou de tactique de grève (les fameux « piquets volants »). Deuxièmement, le terme peut désigner un échec ayant valeur d'avertissement. L'isolement des mineurs par rapport au monde syndical britannique fut unanimement identifié comme l'un des facteurs de la défaite. Tirant les enseignements de ce constat, les promoteurs des grèves limbourgeoises tentèrent, par exemple, de se prémunir d'un tel isolement en présentant ces grèves dans une optique élargie à la province entière.



Conclusions

Les mobilisations belges en faveur des mineurs britanniques opérèrent selon un schéma constaté ailleurs en Europe. Dans la brèche laissée ouverte par l'action politiquement distanciée des centrales syndicales, des partis marginaux s'engouffrèrent avec fracas et parvinrent à un intense degré de mobilisation, malgré des moyens restreints. Usant de « formes routinisées » des répertoires d'action collective, ces mobilisations se structurèrent autour de l'identité des enjeux rencontrés par le mouvement ouvrier des deux côtés de la Manche. Questionnant la capacité de la classe ouvrière à reprendre conscience d'elle-même et de ses forces, les mobilisations véhiculèrent les interrogations existentielles d'un monde ouvrier en profond bouleversement. Des interrogations qui le traversent encore à l'heure actuelle où, comme hier, sa capacité à répondre aux menaces par la solidarité est en jeu.





Pistes bibliographiques

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Syndicalismes, numéro spécial de La Revue Nouvelle, t. 45 (1989/n°2).