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Le café des femmes de Liège : un lieu unique ! (1978-1984) (analyse n°151, publiée le 29/12/2015)
Par Marie-France Granier

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Valorisation de la culture populaire, entre héritage et renouvellement"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Marie-France Granier, « Le café des femmes de Liège : un lieu unique ! (1978-1984) », Analyse de l'IHOES, n°151, 29 décembre 2015,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse151.pdf.


Préambule de l’IHOES

Le présent article est écrit par Marie-France Granier qui fut présidente du café des femmes de Liège, de 1979 à 1983. Elle nous avertit que l’article n’est pas l’œuvre d’une historienne, qu’il constitue un témoignage avec des oublis et des erreurs possibles. Elle parle « juste » au nom de ce café. Avec Ingrid Poolen, membre et bénévole de cette « institution » (de 1979 à 1984), elles ont décidé de déposer à l’IHOES les archives de l’asbl « Femmes et culture », à l’origine de ce café. Le Fonds d’archives pourrait assurément faire l’objet de différentes recherches (historiques, sociologiques ou autres), mais également alimenter en énergie et en idées toutes celles, et ceux, qui estiment qu’il reste pas mal de chemin à parcourir pour que les droits des femmes soient entendus et respectés. Nous cédons, à présent, la parole à une actrice et témoin de cette petite épopée du féminisme...


Les années 1970 ont vu fleurir les mouvements féministes en Europe. Bien sûr, il y eut des mouvements auparavant qui réclamaient des droits pour les femmes, comme le droit de vote des femmes et la grève des femmes de 1966 à la FN d’Herstal avait popularisé le slogan « À travail égal, salaire égal ». Cependant, l’après Mai 1968 se caractérise par un besoin d’exister en tant que femme, de prendre place dans tous les domaines : politique, économique, social, culturel, mais aussi par celui de prendre en charge son propre corps et sa sexualité, si longtemps brimée, voire niée. Ainsi virent le jour les réflexions et les luttes pour la procréation désirée (en revendiquant la contraception libre et gratuite), l’avortement libre et médicalement assisté, la reconnaissance de la sexualité féminine dans ses spécificités. Nous entrions en guerre contre tous les préjugés sexistes de notre société phallocrate !

L’aventure du café des femmes de Liège a commencé lors de réunions « privées » où se retrouvaient, début des années 1970, des jeunes femmes venues de groupes militants issus de Mai 1968 ou des associations syndicales. Décidées à prendre leur sort en main, elles étaient portées par le souffle des féministes italiennes ou françaises.

Au fil des réunions, des intérêts différents sont apparus. Certaines se sont regroupées dans le comité A qui se penchait sur l’épineuse question de l’avortement, d’autres ont travaillé à la création d’un refuge pour femmes battues. Certaines ont préféré continuer la lutte au sein d’organismes mixtes existants (dans les partis politiques ou les syndicats, ou dans d’autres structures existantes, comme les Femmes Prévoyantes socialistes ou Vie Féminine). Un petit nombre a décidé de prendre une place dans le paysage culturel liégeois et d’ouvrir un café !

Pourquoi un café ? Parce qu’à Liège, l’endroit le plus favorable pour les rencontres et les discussions, ce sont encore les cafés ! Le groupe fonde une asbl intitulée « Femmes et culture » et ouvre, en 1978, « Le café des femmes » 8, rue Nagelmackers, en plein centre chaud de Liège et en face d’un cinéma porno ! Le café était ouvert à tous, femmes et hommes, tous les jours, de 10h à 24h (2h du matin le week-end). Un vrai café pour que nos idées puissent se diffuser et pour offrir aux femmes et aux hommes (que nous voulions convaincre et emmener avec nous) un lieu de rencontres, d’échanges, d’analyses et d’informations à caractère féministe (dont nous avions grand besoin).

Le café tournait grâce à des bénévoles enthousiastes ! Nous avons cependant obtenu, à un moment donné, l’engagement de femmes sous statut CST (cadre spécial temporaire). Ces travailleuses ont pu mettre en place une librairie au premier étage, une garderie pour enfants au deuxième, une galerie d’art, un atelier de sérigraphie… Elles ont aussi régulièrement organisé des repas et ont édité un petit mensuel le « Tout toutes » pendant plusieurs années.

Des groupes extérieurs au café trouvèrent au premier étage une salle de réunion qui leur permit de se rassembler avant de voler de leurs propres ailes. Ce fut le cas, par exemple, d’un groupe qui ouvrit une Maison des Femmes, d’un groupe de lesbiennes, d’un groupe de théâtre.

Il y avait donc un joyeux mélange de travail sérieux, voire très sérieux, et d’actions ludiques, drôles, légères et un brin provocatrices. Nous éprouvions notre créativité sur des thèmes qui nous touchaient.

Au sein de cette institution, seul le jeudi était réservé aux femmes. Ce jour-là, se tenaient nos réunions internes très utiles, car notre premier apprentissage consista à gérer une affaire commerciale ! C’est le jeudi aussi que nous organisions des conférences ou des rencontres abordant des sujets divers. Ainsi, nous avons reçu les Alcooliques Anonymes (AA) pour nous parler de l’alcoolisme au féminin, mais aussi des problèmes et des attitudes concernant la famille d’un alcoolique. Il s’agissait parfois de présenter un livre féministe, une écrivaine, une conférence (sur les femmes dans les contes de fées ou sur les femmes et les métiers d’homme), ou encore, de démonter l’idéologie sexiste ambiante par l’analyse des jouets destinés aux enfants.

Les femmes du groupe et celles qui participaient à nos activités ont ainsi appris à comprendre et à dominer leur environnement idéologique et culturel, et donc, à y prendre une place plus active. La plupart ont appris chez nous à parler en public et à oser avoir des idées !

Le café était un lieu de partage aussi. Des femmes passaient nous voir pour parler de leur divorce, demander un conseil, exprimer la maltraitance dont elles étaient victimes, se renseigner sur les moyens de contraception ou sur l’avortement. La démarche d’entrer dans un café et de s’adresser à la barmaid semblait pour elles plus simple que de contacter une association. C’était un de nos buts. Nous les renvoyions vers les personnes compétentes : un groupe de juristes « féministes » ou le « collectif contraception » qui, malgré l’interdiction légale, pratiquait à Liège des avortements dans des conditions médicales adéquates et pour bien moins cher qu’un voyage en Hollande ou en Angleterre !

Dans ces années 1970, le « collectif femmes battues » existait, mais ne possédait pas encore de refuge. Cela donna lieu à de rocambolesques situations. En fait, les policiers de Liège ne savaient que faire quand une femme les appelait pour violence conjugale ou débarquait au poste au milieu de la nuit avec ses enfants. Dès l’ouverture du café, ils prirent l’habitude de nous les amener. Nous les installions chez une bénévole du « collectif femmes battues ». Souvent, le lendemain matin, le mari déboulait au café en exigeant de savoir où se trouvait sa femme…

Nous organisions, au café ou à l’extérieur, des événements culturels. Lors des « spectacles d’anniversaires » du café : l’atelier théâtre y avait sa place, tout comme des danses à claquettes issues des cours organisés au café, des chants, des sketches. Chaque femme révélant des qualités d’artistes parfois bien inattendues. Nous avons osé créer ces événements, monter sur une scène, écrire des textes, les lire, les mettre en musique et… les chanter. Cet aspect « libératoire » est notre plus grande fierté.

Il y eut des expos, des concerts, du théâtre-action, sur des thèmes comme l’avortement, le rôle des femmes dans la famille, la maltraitance, le harcèlement, le viol, etc.

On peut citer aussi le défilé féministe où nous mettions en scène, non pas des tops modèles dans des tenues de grand couturier, mais des femmes de leur temps, des ménagères, des bosseuses, des étudiantes, etc. La dernière qui défilait (à la place de la mariée) était entièrement nue et recouverte (comme ficelée) par tous les objets de cuisine : casseroles, louches, poêles, etc. Je peux encore vous parler de la procession à la Madone de l’avortement : une superbe Madone en papier mâché sur structure en fil de fer qui avait été réalisée par l’une d’entre nous. La procession n’eut pas lieu à Liège, à la demande des femmes de Vie Féminine, mais nous l’avons sortie en 1979 lors d’un rassemblement féministe à Paris, à l’appel du Mouvement de Libération des Femmes (MLF).

Le café fut à l’initiative de quelques gros événements à l’audience plus large tels : Le festival du film de femmes ou le « Séminaire sur les féminismes ». Le festival s’est déroulé en avril 1978 au Palais des congrès de Liège où sont passés des films comme Pourquoi pas ? de Coline Serreau, Le Camion de Marguerite Duras, Sois belle et tais-toi de Delphine Seyrig ou L’Une chante, l’autre pas de Chantal Akerman. Quant au séminaire de trois mois (du 12 janvier au 23 avril 1980), il était consacré à tous les aspects du féminisme, ou plutôt, à tous les champs dans lesquels le féminisme prenait place petit à petit. Ainsi furent abordés des thèmes tels : travail professionnel des femmes, état et institutions sociales, femmes battues, femmes et Politique, culture au féminin, relations entre femmes (rivalité, sororité, rapport mère/fille, couple), marginalité (droguées, prostituées), homosexualité. Outre des personnalités de la région et du pays, nous y avons reçu Gisèle Halimi, Jeanne Cordelier, Griselidis Real, ou encore, Kate Millett. Elles attiraient bien sûr les médias et notre propos s’étendit au-delà de nos murs.

Toutes ces activités finirent par s’essouffler. Il y eut peu de relève et le café ferma. Il nous semble cependant que la lutte des femmes n’est guère finie, ni obsolète et qu’un lieu avec cette dynamique où s’organiserait la vigilance et la résistance des femmes serait bien utile actuellement. Est-il utile de faire remarquer que l’avortement est encore remis en cause régulièrement, que les salaires ne sont toujours pas égaux, que les femmes se retrouvent souvent dans des sous-statuts professionnels, qu’avec la crise, certains politiciens pensent les renvoyer à leurs casseroles, que la parité en politique n’existe que grâce aux quotas, que certains patrons refusent encore d’embaucher des femmes enceintes, que les femmes sont encore trop souvent considérées comme responsables de leur viol, que dans beaucoup d’endroits, les filles n’osent pas se promener en jupe, qu’elles sont régulièrement harcelées en ville, etc. ? La liste des revendications est longue ! Mais il existe encore partout des groupes de réflexion sur ces questions, comme à Paris, avec « Les chiennes de garde » ou «Encore Féministes aussi longtemps qu’il le faudra » (actives sur facebook). À Liège, en Pierreuse, des groupes de discussion sur ces sujets existent au sein de l’asbl Barricade.