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Trop nombreux sur terre ? Les Ligues néomalthusiennes (2) (analyse n°153, publiée le 25/2/2016)
Par Anne Deprez

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Éducation (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Anne Deprez, « Trop nombreux sur terre ? Les Ligues néomalthusiennes (2) », Analyse de l'IHOES, n°153, 25 février 2016,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse153.pdf.




2. DES MILITANTS ANARCHISTES EN FAVEUR DE LA CONTRACEPTION ET DE L’ÉMANCIPATION DES FEMMES DE LA CLASSE OUVRIÈRE


À la charnière du XIXe et du XXe siècle, les Ligues néomalthusiennes ont milité en France et en région liégeoise en faveur de l’émancipation de la classe ouvrière en prônant, notamment, le droit des femmes à la contraception. Un bref résumé des positions de cette organisation figure dans l’analyse n° 152 Trop nombreux sur terre ? Entre démographie et idéologie (1). L’objet de cet article est d’examiner plus en profondeur le discours de ces Ligues néomalthusiennes en exploitant les archives conservées à l’IHOES.

Créées par des anarchistes révolutionnaires de la fin du XIXe siècle, les Ligues néomalthusiennes revisitent la théorie de Malthus en lui donnant une dimension libertaire et émancipatrice. Probablement peu nombreux (nous ne disposons pas d’informations sur leurs effectifs), leurs membres exercent une militance active et diffusent des idées, très modernes pour l’époque, en faveur de l’émancipation des femmes.

La charnière des XIXe et XXe siècles est marquée en Europe par l’exploitation ouvrière et les rivalités coloniales entre les grandes puissances. À cette même époque, le courant nataliste (favorable aux mesures politiques encourageant la natalité) est particulièrement développé en France notamment, dans l’espoir de constituer une armée nombreuse permettant de rivaliser avec l’Allemagne. Par la suite, le natalisme a tout particulièrement été prôné et appliqué sous le régime de Vichy. Mais il est encore resté bien vivace après la Seconde Guerre mondiale, comme en témoignent notamment les écrits du démographe français Alfred Sauvy et l’option française en faveur d’une politique qualifiée de « familiale ». Le natalisme a ses défenseurs jusqu’aujourd’hui, la population française étant perçue comme un enjeu géopolitique au sein de l’Europe et face à l’Allemagne.

À l’opposé du natalisme, Paul Robin (1837-1912), anarchiste et franc-maçon, est considéré comme la cheville ouvrière du néomalthusianisme en France. Il milite au sein de l’Internationale dont il sera exclu avec Bakounine en 1872, après la répression de la Commune de Paris. Dès la dernière décennie du XIXe siècle, il consacre sa vie à la propagande néomalthusienne et fonde, en 1894, la Ligue de la Régénération humaine.

Un jeune anarchiste, Eugène Humbert rejoint Paul Robin et la Ligue au tout début du XXe siècle. La Ligue organise alors de nombreuses conférences qui attirent, selon l’International Institute of Social History, « un large public » et ouvre plusieurs sections à Paris et dans le reste de la France. Le mouvement est actif dans d’autres pays. Une Ligue néomalthusienne belge comporte une section liégeoise (implantée à Ans), dont une collection de brochures peut être consultée aujourd’hui à l’IHOES. Les Ligues ne survivront pas à l’invasion allemande de la Seconde Guerre mondiale. Tout au long de leur existence, elles ont subi la contre-attaque de l’Église catholique. En France, plusieurs de ses membres ont été arrêtés et emprisonnés pour diffusion de propagande, pratique de l’avortement et de la « pornographie » (sic).

Comment se positionne la Ligue néomalthusienne sur le plan social et politique ? En faveur de la limitation des naissances comme Malthus, la Ligue se situe aux antipodes de ses idées en faveur de la propriété privée ou de celles légitimant les inégalités entre les êtres humains et prônant l’abstinence pour les pauvres. La Ligue critique d’ailleurs certains principes fondamentaux défendus par Malthus, telle sa conviction en « l'impossibilité du progrès indéfini de l'humanité ». Elle défend au contraire une « révolution sociale qui pourrait être pacifique, la Régénération de l'humanité de hasard ». Face à une position nataliste dominante en France, elle diffuse l’idée selon laquelle « la Bourgeoisie a besoin d'une armée de réserve du Capital : il lui faut des chômeurs, des sans-travail, des jaunes pour réduire les ouvriers qui font valoir leurs réclamations par la grève ».

La Ligue invite les ouvriers « à suivre l’exemple de l’élite : "Imitez vos maîtres, vos dirigeants, vos patrons : ayez peu de rejetons !" » Elle prône « la grève des ventres » et la réconciliation entre néomalthusiens et socialistes : « les socialistes doivent tenir compte de la Grande Loi de Malthus ». Mais la Ligue s’éloigne également de cette loi dans la mesure où elle attribue aux hommes le pouvoir ou le devoir de modifier l’ordre social.

Les moyens contraceptifs doivent être diffusés pour améliorer la qualité de la classe ouvrière. Un grand principe de la Ligue est : « Préférer la qualité plutôt que la quantité ». Au risque d’utiliser des expressions anachroniques, on dirait aujourd’hui qu’elle flirte avec un eugénisme de gauche. La révolution a besoin d’hommes bien nourris et bien éduqués. Nous sommes des « repeupleurs méthodiques, scientifiques, comptant avec la douleur humaine » dira Alfred Naquet dans le cadre d’une conférence donnée en 1910. Ces idées s’accompagnent d’une conception de la femme résolument féministe et en opposition aux images alors véhiculées par le clergé : « Il est temps que la vielle doctrine de l'Eglise, qui place la créature humaine entre les souffrances de la chasteté absolue et celles de la fécondité sans limites [fasse place à] […] la Maternité libre et volontaire [qui] sera plus sublime encore [que l'Amour] ! Nul n'a le droit de l'imposer, comme nul n'a le droit de l'interdire. Que toute femme choisisse elle-même sa destinée ».

La Ligue a foi non seulement dans le progrès social, mais aussi dans le progrès scientifique et technique. Elle diffuse d’ailleurs les connaissances de l’époque en matière de reproduction et de contraception. L’éducation aux moyens contraceptifs est bien concrète et ces moyens sont modernes pour l’époque, si l’on considère que la pratique la plus courante était alors le coït interrompu. En témoignent les illustrations ci-dessous, dont l’une est tirée d’une traduction d’une brochure hollandaise (il existait aussi une Ligue aux Pays-Bas). En outre, si la contraception concerne les femmes [avec le pessaire occlus du Dr Mensinga, le modèle Matrialus, le pessaire tubulaire, ou l'éponge (faute de mieux), ou encore les injections de solution vinaigrée, d'acide citrique ou d'acide tartrique], elle s’adresse aussi aux hommes avec les condoms en caoutchouc ou capotes vendus dans les magasins de chirurgie.

À une époque où non seulement l’avortement mais aussi la contraception étaient interdits tant en France qu’en Belgique, les néomalthusiens anarchistes et les adeptes des Ligues ont été précurseurs dans bien des domaines. Néanmoins, contrairement à Malthus, ils n’ont pas produit de cadre explicatif général reliant population et développement. Leur préoccupation était avant tout militante et éducative. La limite de la fécondité était placée dans le contexte capitaliste affamant les prolétaires mais, selon la Ligue, la société socialiste allait permettre d’élever plus d’enfants.

Depuis lors, le contexte a changé. L’avortement a été légalisé en 1990. L’évocation de ces Ligues néomalthusiennes rappelle combien ce combat militant fut long et difficile ! Elle illustre aussi le recours à un argumentaire démographique non seulement à visée révolutionnaire mais aussi en faveur de la libération sexuelle des femmes, bien avant Mai 68.