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Le plan d’actions syndical de 2015 à travers la caricature (analyse n°158, publiée le 12/7/2016)
Par Julien Dohet

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Médias (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Julien Dohet, « Le plan d’actions syndical de 2015 à travers la caricature », Analyse de l'IHOES, n°158, 12 juillet 2016,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse158.pdf.



Cet article est la suite de l’analyse n°139, Le plan d’actions syndical de fin 2014 à travers la caricature, publiée début février 2015. Il entend donc continuer notre exploration et notre analyse d’un fait politique d’actualité, en l’occurrence les mobilisations syndicales interprofessionnelles contre les mesures prises par le gouvernement fédéral belge, à travers le medium particulier que constitue la caricature de presse qui possède ses propres codes : exagération, compréhension à plusieurs niveaux, importance du dessin et du texte qui l’accompagne, personnification des enjeux autour de personnages immédiatement identifiables par le lecteur.


1. Rupture ou continuité ?

Pour rappel, après les élections fédérales de juin 2014, la mise en place d’un gouvernement à la tête duquel on trouve le libéral francophone Charles Michel et l’annonce de son programme de gouvernement très à droite, les syndicats mettent en place un plan d’actions musclé en front commun. Celui-ci se traduira, entre autres, par une gigantesque manifestation qui rassemble 120 000 personnes dans les rues de Bruxelles le 6 novembre 2014, et par une grève générale paralysant l’ensemble du pays le 15 décembre.

Début 2015, les actions syndicales sont arrêtées pour laisser place au processus de concertation sociale. Le plan d’actions de 2015 est souvent présenté comme la suite ou la relance de celui mené par les syndicats au second semestre de l’année précédente. On peut cependant le considérer comme étant en rupture tant dans les modes d’actions choisis que dans les tensions apparues au sein du front commun à propos de l’analyse divergente des résultats de la concertation sociale. Dès le pré-accord interprofessionnel du 30 janvier 2015, la FGTB et la CSC adoptent des analyses et positionnements divergents. Si le syndicat socialiste relance des manifestations avant l’été, il faut attendre le 7 octobre pour que les trois syndicats (FGTB, CSC, CGSLB) organisent ensemble une manifestation nationale à l’occasion du premier anniversaire du gouvernement. C’est un nouveau succès. Dans la foulée, la FGTB décide de grèves par province, dont celle du 19 octobre à Liège. Le 30 novembre, la grève dans le Hainaut a lieu en mode mineur à la suite des attentats terroristes du 13 novembre à Paris. La question de la rupture ou de la continuité de la séquence se pose pour l’objet du présent article au vu des conclusions de notre précédente analyse. Comment les caricaturistes ont-ils retranscrit les lendemains d’une grève générale nationale réussie le 15 décembre 2014 ? Comment ont-ils évoqué la reprise du dialogue social qui s’en est suivie ? L’émergence de Marc Goblet, nouveau secrétaire général de la FGTB comme personnage récurrent s’est-elle confirmée ? Les caricaturistes sont-ils restés sur les mêmes thématiques ? Quels sont les événements qui ont attiré leur attention en 2015 lors de cette période de conflictualité adoucie ? Voici quelques-unes des questions que nous aborderons et auxquelles nous tenterons d’apporter des éléments de réponse.


2. Un corpus qui évolue

Septante-six dessins composent notre corpus, au lieu des 92 de notre précédent article, alors que notre période d’analyse s’étend sur 12 mois et demi au lieu d’un mois et demi pour la précédente. Clairement, l’intensité moindre des actions menées en 2015 a moins attiré l’attention des dessinateurs. Il est d’ailleurs significatif que les pics de dessins soient liés à des périodes de dramatisation de la séquence : fin mars-début avril au moment des négociations et en octobre lors de la manifestation nationale puis des nouvelles grèves, avec une concentration autour du 19 octobre à Liège. En cela les dessinateurs suivent clairement la logique médiatique plus globale qui se focalise sur les aspects spectaculaires d’un mouvement. En outre, sept dessins publiés fin décembre 2014 et début janvier 2015 se situent plus dans la continuation de la séquence précédente. Ils constituent le prologue de cette analyse mais auraient pu, en toute logique, constituer l’épilogue de l’analyse n° 139. Ils forment en quelque sorte une liaison entre nos deux articles.

Notre base de dépouillement est identique à la précédente, soit les six titres de la presse quotidienne francophone (Vers l’avenir, La Meuse, La Dernière Heure, La Libre, Le Soir et L’Écho) ainsi qu’un hebdomadaire (Le Vif l’express).

Les dessinateurs sont également les mêmes, à savoir dans l’ordre alphabétique : Clou (Christian Louis), Frédéric Dubus, Pierre Kroll, Oli (Olivier Pirnay), Samuel (Samuel Lemaire), Jacques Sondron et Nicolas Vadot. Cependant, des modifications sont intervenues durant cette période. Ainsi, après avoir arrêté de recourir aux services de Cécile Bertrand, c’est à ceux de Clou que La Libre Belgique a renoncé. Seuls les dessins de Dubus, paraissant également dans La Dernière Heure, sont encore publiés. Un autre changement est le remplacement dans La Meuse (et dans SudPress en général) de Samuel par Oli qui y publiait déjà des dessins. Cette disparition de Samuel semble être due à un dessin paru sur sa page FaceBook. La polémique qu’il a enclenchée a forcé SudPress à préciser qu’il avait été refusé et publié à titre personnel par son auteur. Ce dessin fait partie d’une série que nous analyserons ci-après, mêlant le thème des attentats djihadistes à celui du syndicalisme. Intitulé « Raymonde abusée dans sa jeunesse », il revient sur une interview très intime parue dans Paris-Match. On y voit la secrétaire générale du SETCa Namur, Raymonde Lelevrier, jeter des vêtements par terre en grognant. Deux hommes en arrière-plan commentent : « Certains enfants deviennent alors djihadistes… d’autres syndicalistes ». Très clairement, on comprend le refus de publication de ce dessin qui dépasse une limite avec laquelle d’autres dessins de ce corpus ont flirté. Il met aussi le focus sur le rôle des médias sociaux aujourd’hui où un dessin refusé peut malgré tout être diffusé et où la moindre polémique enfle démesurément très rapidement.

Un autre dessin de notre corpus est un inédit publié sur FaceBook par Vadot. Intitulé « Les cauchemars de Marc Goblet », il montre celui-ci se réveiller en sursaut car, dans son rêve, les militants de la FGTB ont tous la tête du Premier ministre Charles Michel et disent « À bas la grève. Votez MR ». Petit détail significatif, sur la table de nuit, on distingue un cadre avec le portrait de Laurette Onkelinx.


3. Une actualité en dent de scie

Le 30 janvier 2015, le processus de concertation sociale débouche finalement sur un pré-accord interprofessionnel au sein du groupe des 10. La FGTB rejettera cet accord, tandis que la CSC, malgré de fortes critiques, l’approuvera tout en signalant qu’elle continuera à mener des actions sur les points encore en discussion. La FGTB relancera une série de manifestations avant les vacances d’été, manifestations qui sont invisibles dans les caricatures analysées. Avec la rentrée, et alors que les mesures du gouvernement continuent à s’enchaîner (et que des accords sur des points précis sont engrangés), les trois organisations syndicales décident d’organiser une nouvelle manifestation nationale à l’occasion du premier anniversaire du gouvernement. Alors que beaucoup, y compris au sein des organisations syndicales, prédisaient un succès mitigé, la manifestation nationale du 7 octobre à Bruxelles est une nouvelle réussite. Dans la foulée, la FGTB décide de grèves par province, en commençant par Liège. Les deux autres syndicats rejoignent parfois le mouvement (ainsi dans le Hainaut, mais pas à Liège). La grève liégeoise du 19 octobre s’accompagne d’un « FGTB bashing », c’est-à-dire un dénigrement systématique du syndicat socialiste dans les médias, que les dessinateurs ne pouvaient laisser passer. Par contre, ils passent totalement sous silence la grève dans le Hainaut du 30 novembre, qui a lieu en mode mineur à la suite des attentats de Paris du 13 novembre et parce que la FGTB veille à ce qui s’est passé à Liège ne se reproduise pas.

Contrairement à la séquence analysée dans notre précédent texte, nous étudions ici un phénomène plus long qui montre combien l’intérêt médiatique – et donc la caricature qui ne fait que l’accompagner et le relayer parfois avec un regard décalé permettant une distanciation critique – se focalise sur les moments de tension.

a. La trêve

La fin 2014, période qui fait donc la liaison entre ce texte et l’analyse n°139, livre sept dessins, soit un peu moins de 10 % de notre corpus. Tous mélangent la thématique de noël et le fait que le mouvement social fait une pause. Le côté provisoire est bien souligné dans tous les dessins. Ainsi, celui de Dubus qui, avec la légende: « Et paix (sociale) aux hommes de bonne volonté », montre une crèche avec Charles Michel en petit Jésus entouré par Kris Peeters (Vice-Premier ministre CD&V), et Bart De Wever (président de la N-VA), l’âne et le bœuf étant remplacés par un lion. Marc Goblet arrive pour y déposer son présent : une bombe. Le même dessinateur enchaînera avec un dessin montrant Charles Michel assis au pied d’un sapin de noël déballant un cadeau intitulé « paix sociale ». Dehors, à la fenêtre, Marc Goblet glisse à l’oreille d’Elio Di Rupo (président du PS) : « Les piles ne sont pas incluses ».

b. Syndicats = terroristes

Le 13 janvier 2015, des terroristes islamistes attaquent à Paris la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, mais aussi un magasin kacher. Quelques jours plus tard, à Verviers, une opération musclée de la police empêche un attentat. Quatre dessins (auxquels il faut ajouter le dessin de Samuel évoqué plus haut), deux identiques parus dans la DH et La Libre et deux dans La Meuse, font le lien entre ces événements et les organisations syndicales. Le fait que seuls ces deux quotidiens, plus « populaires », font un tel lien est à notre sens significatif des lignes éditoriales. À noter que trois dessins sur quatre mettent exclusivement en scène la FGTB. Ainsi, la caricature signée Dubus montre Charles Michel en train de marcher en toute confiance en rue sans se douter que deux personnes s’apprêtent à l’agresser au coin. La première, un terroriste masqué, se retourne pour voir qui lui tapote l’épaule. C’est Marc Goblet, armé d’une batte de base ball et portant un badge FGTB sur la veste qui lui dit : « J’étais-là avant ! ». À noter que les dessinateurs ne referont pas un tel lien après les nouveaux attentats à Paris du 13 novembre. À l’exception de Dubus qui représente Marc Goblet les mains en l’air, entouré de membres des forces de l’ordre, dont un lui signifie « C’est une perquisition ». Sur la porte ouverte, un « FGTB » identifie le lieu, si besoin était. Un chien renifle des papiers à terre tandis qu’un tiroir ouvert montre un ensemble de cara pils. Jan Jambon (ministre de l’Intérieur N-VA) montre à De Wever des papiers indiquant « SNCB, préavis de grève » en précisant « On a trouvé des armes de guerre ». Notons qu’ici aussi, seule la FGTB est stigmatisée alors que le préavis de grève à la SNCB est déposé en front commun FGTB-CSC et que la responsable des cheminots de la CSC est fort présente dans les médias.

c. Accord ou pas accord : les divergences dans le front commun syndical

C’est une séquence complexe qui se déroule durant le printemps 2015. Malgré de fortes critiques et des actions symboliques, la CSC finit par signer le préaccord interprofessionnel tandis que la FGTB s’y refuse. Vadot illustre cela par un syndicaliste de la CSC hurlant un flot d’injures, appuyé sur le bureau de Charles Michel. Tenant un papier intitulé « Accord interprofessionnel », ce dernier met la main sur son oreille comme s’il n’entendait pas ce qui lui était dit. Tourné vers Kris Peeters, il lui demande « Et en substance qu’est-ce qu’il dit ? », Peeters répondant un « Oui » laconique qui contraste totalement avec l’attitude du syndicaliste. Mais au-delà de l’AIP (accord interprofessionnel), des dossiers restent en discussion sur lesquels les organisations syndicales sont ou non en accord, la FGTB se distinguant par son refus d’avaliser des décisions sans pour autant quitter la table des négociations. Ainsi, en mars, par exemple, un dossier ressoude le front commun, c’est celui sur les départs en prépension (renommée désormais « régime de chômage avec complément d’entreprise » pour RCC). Avant que les positions finales des diverses organisations syndicales ne soient connues, les caricaturistes soulignent la perspective de nouvelles mobilisations. Le 12 mars, un dessin de Kroll montre une personne passant devant une affiche, intitulée « De retour dans votre ville Marie-Hélène et Marc tour », représentant les deux dirigeants syndicaux occupés à courir. Ensuite, c’est la divergence de stratégie et la bisbrouille entre les syndicats qui vont être retenues. Des échanges musclés qu’illustre Oli dans un dessin « La FGTB tire sur tout ce qui bouge » montrant Marc Goblet tirant avec des pistolets et ajoutant « Et ce qui ne bouge pas aussi… traîtres ! Judas ! », tandis qu’un militant CSC s’enfuit en disant « Il est fou ». On y voit aussi Charles Michel, réfugié derrière une table renversée avec à la main un dossier « Index », qui est rejoint par Ska (secrétaire générale de la CSC depuis mars 2014) à qui il demande « Vous n’étiez pas avec lui au début ? » Elle répond « … Si, si… ». Kroll évoque aussi cette différence d’option dans un dessin intitulé « Le grand match du long week-end » où, sur un ring de boxe, Marc Goblet et Marie-Hélène Ska s’affrontent sous l’arbitrage de Charles Michel. Notons ici que l’interview donnée par la responsable de la CSC début août où elle attaque durement son homologue de la FGTB ne fera l’objet d’aucun dessin.

Le 21 avril, un autre dessin du même Pierre Kroll souligne combien les choses sont loin d’être terminées. Il représente un Charles Michel en cycliste s’apprêtant à franchir les cols « Saut d’index », « Pensions » et « Tax-Shift » alors que le public, où l’on retrouve Marc Goblet, crie « Chute », « Abandonne », « Tombe » et « Crève ». Huit jours plus tard, un dessin d’Oli dans La Meuse montre toute l’ambiguïté de la séquence où la FGTB finit par faire marche arrière (par un vote des 2/3 de son comité exécutif) concernant une grève générale le 12 mai. Il nous montre le duo Michel-Goblet dans une attitude que le dessinateur a pris l’habitude d’utiliser, soit le premier à gauche en retrait et le second à droite à l’avant plan avec une pancarte. Mais dans ce dessin, intitulé « La FGTB ne perd jamais la face », la tête contusionnée de Marc Goblet traverse sa pancarte « Non » tandis qu’il s’en va en disant « J’ai réfléchi… finalement on va annuler le 12 mai ». Cette décision est aussi soulignée le même jour par Kroll dans un dessin tout simple « Pas de grève générale le 12 mai » montrant une dame à un arrêt de bus du TEC avec un grand sourire tandis que le chauffeur du bus dans lequel elle s’apprête à monter est tout dépité.

Durant cette période, la question du saut d’index va être évoquée par les dessinateurs. Ainsi Vadot montre une main dont l’index se termine par la tête de Charles Michel et qui avance en sautillant sur une route barrée par un pont dont la hauteur est trop basse pour qu’il puisse passer. Le tablier du pont est occupé par des personnes tenant des pancartes « FGTB », « La grève », « rdv le 12 mai » et « PTB ». Notons que c’est la seule fois dans notre corpus, que le PTB est associé à la FGTB (au contraire de l’association avec le PS qui est un classique) ; une association que la présence de Raoul Hedebouw, porte-parole et député fédéral de ce parti, renforce. Il faut noter qu’entre ce dernier et Marc Goblet, se trouvent Laurette Onkelinx, mais aussi Mme Ronchard, personnage de l’univers de Vadot incarnant le peuple râleur. Les dialogues disent « Il n’a pas l’air de courber l’échine », « Cela sent le clash frontal ». Cette question de l’index, outre son aspect graphique, est bien perçue comme au cœur des discussions. C’est ainsi que déjà fin janvier, Kroll représente Ska et Goblet mendiant au pied d’un immeuble où la sonnette porte l’inscription « Patrons ». Ska, les mains sur les hanches, dit « On arrivera à dire que c’est pas si mal… », la réplique étant complétée par Goblet « … si vous ne réclamez pas le saut d’index ». Ce dernier tend un bol sous la fenêtre de laquelle tombent quelques pièces. Les personnages à l’intérieur, dont un avec un gros cigare disant « Remets deux euros on avance ».

d. Le 1er Mai

C’est ce thème de l’index que Vadot choisit pour son dessin, dans Le Vif, intitulé « Risque d’activité sismique lors du 1er mai ». On y voit le « Pic de l’index » au sommet duquel se situe un Charles Michel en alpiniste. Sous le pic, se situe le cratère de lave en fusion qui prend la forme de la tête de Marc Goblet, tandis que les alentours présentent fissures et « craac ! ». L’actualité est alors marquée par les nettes différences de positionnement entre CSC et FGTB. Des échanges musclés qu’illustre Kroll dans un dessin intitulé « Le grand match du long week-end », dont nous vous parlions précédemment.

Mais dans cette séquence déjà complexe en termes de visibilité, la FGTB se retrouve une nouvelle fois au cœur de l’actualité et des dessins de presse via une polémique. Il s’agit ici d’un voyage d’étude de la section des Métallos du Hainaut à Cuba dont L’Avenir dénonce le coût élevé. Un dessin de Sondron, sous le titre « La FGTB métallos fêtera le 1er mai à Cuba » montre un homme avec un bob rouge « Fgtb » sur une plage et levant son cocktail en entonnant « C’est la lutte finale ». Dubus, quant à lui, intitulera son dessin « Souvenir du 1er mai ». On y voit Marc Goblet en Che Guevara (casquette à étoile rouge sur la tête et gros cigare en bouche) faisant le signe de la victoire à l’arrière d’une vieille Cadillac américaine conduite par… Elio Di Rupo, à la présence incongrue dans ce dessin même si, comme nous l’avons déjà montré, l’association PS-FGTB est récurrente de la part des caricaturistes.

e. Le mois d’octobre 2015

Comme déjà signifié, après une actualité et une mobilisation difficilement lisibles au printemps, suivies de la pause estivale, c’est finalement en front commun que les organisations syndicales décident de remobiliser leurs troupes pour une grande manifestation à Bruxelles le 7 octobre. Cette rentrée sociale plus chaude est attendue. Le 29 août, Dubus croque Charles Michel sous les traits d’un enfant devant le rayon des cartables parmi lesquels figurent « tax-shift », « nucléaire », « migrants ». Bart De Wever, en parent poussant un caddy rempli de fardes « nva », l’interpelle d’un « Décide-toi », tandis que Marc Goblet lui propose le cartable « FGTB » en précisant « Celui-ci va faire fureur ».

Vadot, dès le samedi qui précède la manifestation, aborde ce thème avec un dessin intitulé « Retour sur terre » montrant Charles Michel en short et T-Shirt (sur lequel est inscrit « I love NY ») portant ses valises et fredonnant « fooooormidaaaableu ». Il est attendu au coin de la rue par Ska et Goblet qui s’apprêtent à lui renverser sur la tête un gâteau d’anniversaire aux couleurs de la Suédoise. Une pancarte « grève » gît à leurs pieds. Sondron, pendant trois jours d’affilée dans L’Avenir, consacre son dessin à la manifestation nationale dans une séquence très intéressante car elle reflète bien ce qui va se passer, y compris pour les syndicalistes. Le 8 octobre, le dessin intitulé « Y en a marre » montre deux syndicalistes devançant une foule, le représentant FGTB a inscrit sur sa vareuse rouge « Michel go home » et tient une pancarte « NON ». Il s’interroge [Y en a marre…] « du gouvernement ? », à quoi son homologue CSC répond « des manifs ! ». Le lendemain, jour de la manifestation, ce caricaturiste reprend le thème qu’il avait utilisé fin 2014 et montre Charles Michel se cachant, alors que par la fenêtre on voit la foule défiler. Apeuré, le Premier ministre dit « Encore des revendications ? Mais il n’y a plus que des miettes à négocier » et un majordome apportant le café de répondre « C’est tout ce qu’il leur reste, monsieur ». Le lendemain de la manifestation, Sondron dessine simplement une foule de manifestants (rouges et verts) qui forme un grand « Marre ». On voit avec ce triptyque combien la perception évolue à la suite du grand succès de la manifestation qui égale dans son ampleur celle du 6 novembre 2014.

À noter que le 9 octobre, Sondron consacrera encore un dessin au conflit social, mais cette fois à la grève des cheminots annoncée dans le cadre du nouveau plan d’actions. Kroll consacre deux dessins à la manifestation nationale. Celui du 7 octobre est intitulé « Rentrée sociale » et montre des manifestants FGTB et CSC en colère tenant un calicot « On est toujours là et on est toujours très faché ». De la fenêtre qui surplombe les manifestants, Charles Michel souriant leur répond « Je suis toujours là aussi et je m’en f… toujours ». Le lendemain, alors que le succès a été au rendez-vous, le ton du dessin de Kroll change également. On y voit Charles Michel (à son bureau, où est déposé le dossier « Tax shift ») demander « Alors combien ? » à un policier casqué et contusionné qui répond « Je dirais 100.000… et pas contents ». Michel répond alors « S’ils sont encore autant la prochaine fois, ok pour la pension à 66 ans et 11 mois. Mais taisez-vous ». Notons ici que l’état du policier rappelle plus les événements du 6 novembre 2014 que le déroulement de la manifestation du 7 octobre 2015.

Mais c’est surtout la grève générale en province de Liège du 19 octobre 2015 menée par la seule FGTB qui est au cœur de l’actualité et relance l’intérêt des dessinateurs avec 13 dessins. En effet, elle a marqué les esprits par le barrage d’un pont autoroutier, l’arrivée tardive d’un chirurgien, puis d’une ambulance dans des hôpitaux du Centre Hospitalier Chrétien (CHC) et l’annonce du décès d’un patient, puis d’un second. Le rapprochement causal entre ces faits a d’abord été relayé par La Meuse ; une causalité depuis fortement remise en cause.

Kroll commence par publier, entre la manifestation du 7 et la grève du 19, un dessin intitulé « Les patrons et les syndicats refont des choses ensemble ». Il y montre Peter Timmermans (administrateur délégué de la Fédération des entreprises de Belgique) et Marc Goblet s’apprêtant à se mettre au lit ; le second précisant « Mais j’embrasse pas » ! Un nouvel accord au sein du groupe des 10 était en effet intervenu, mais la FGTB de Liège avait maintenu la grève du 19. Significativement, le jour même de la grève, aucun des quatre dessinateurs ne choisit ce thème. Kroll parle des déboires sportifs du Standard, Oli de la crise de l’asile, Sondron du décès d’Anne-Marie Lizin, et Dubus, du djihadisme. Le côté spectaculaire du blocage de l’autoroute dans les travaux du viaduc de Cheratte et l’offensive médiatique anti syndicaliste qui fait suite aux accusations de la direction de l’hôpital catholique vont changer la donne dès le lendemain. Tous les dessinateurs consacrent leur caricature aux événements de la veille, à l’exception notable de Vadot. Il est cependant à noter qu’ils feront preuve de beaucoup plus de retenue dans leurs propos que les journalistes, abordant essentiellement la question du blocage de l’autoroute et très peu la polémique autour des décès. Dans La Meuse, le quotidien qui fera le plus d’articles sur les événements, Oli consacre cinq dessins dont le premier « La FGTB met le feu » qui montre Marc Goblet et son fils Geoffrey devant un grand brasier où brûle un panneau « E40 ». Le père, tenant une pancarte avec l’inscription « Non, non, non » dit au fils « Il faut bien qu’il y ait des rouges qui brillent à Liège… hein fiston » ; ce dernier goguenard faisant deux doigts d’honneur et répondant « T’as raison P’Pa… ». Le rapprochement avec le Standard sera utilisé dans une autre caricature quelques jours plus tard. Intitulé « Les rouges n’ont pas la cote », on y voit Marc Goblet et Jonathan Legear face à face disant de concert « Nous sommes des incompris ». C’est toujours en lien avec le foot que le surlendemain de la grève, le dessin d’Oli, intitulé « Le monde selon Charles… », croque un Premier ministre tout sourire, avec un badge rose « It’s a girl ». Il présente le diable rouge Marouane Fellaini en disant « C’est simple, voici un bon rouge… » et à sa gauche Marc Goblet, qui tient une pancarte en feu « Non à tout » et porte un badge « I love fire », « … et un mauvais rouge ». Sondron ne consacre qu’un seul dessin, « Grève : dégradation de l’E40 », montrant deux grévistes entourant un brasier sur une route. Le premier brandit une pancarte « Non », tout en disant « Le gouvernement n’aura pas nos sous ! » tandis que l’autre, un peu dépité, répond « Non, mais ils serviront à réparer nos dégâts… ». Kroll, le même jour consacre son unique caricature à cette question et montre un syndicaliste de la FGTB tabassé par une petite vieille montée sur son dos et utilisant son parapluie. Elle dit « Oui j’en ai un peu marre de Charles Michel. Mais encore plus de vos grèves », le tout au pied du 16 rue de la Loi où apparaît à la fenêtre un Charles Michel goguenard disant « J’adore ». Les deux autres dessinateurs évoqueront la question du décès survenu à l’hôpital, mais de manière indirecte. Dubus représente un Marc Goblet impassible, devant un feu de pneus et de palettes de bois, bloquant une file de voitures dont le premier conducteur dit « Je suis chirurgien », suivi par le reste de la file disant « Moi aussi », « Moi aussi ». Illustrant un article intitulé « France : 43 morts dans un accident de la route », Vadot dessine Marc Goblet évidemment tout de rouge vêtu et porte-voix à la main précisant : « La FGTB décline toute responsabilité ». Dans la même veine, qui en forçant le trait démontre la stupidité de l’accusation, Oli dessine dans La Meuse sous le titre « C’est la foire à la FGTB » Marc Goblet et Francis Gomez se délectant de croustillons sur la foire et disant « En tous cas le décès sur la foire… », « … c’est pas nous »

Le même Vadot fera un dessin une semaine après les faits pour évoquer le débat (re)lancé sur le droit de grève et la volonté du gouvernement de le remettre en cause. On y voit un médecin de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) interpeler Kris Peeters alors qu’il s’apprête à déguster Marc Goblet ficelé comme un gigot en lui signifiant « Faites attention : l’abus de viande rouge est potentiellement cancérigène ! ». Petit détail : la scène se passe sur un tapis représentant le drapeau suédois.


4. Syndicat = rouge = Marc Goblet

Notre précédente analyse tendait à montrer que pour les caricaturistes, le syndicalisme s’incarnait d’abord par la FGTB, parfois avec la CSC et anecdotiquement avec la CGSLB. Dans le présent article, le syndicat libéral n’apparaît que dans deux dessins, toujours en présence des deux autres organisations syndicales. Une fois avec un personnage habillé de bleu dans un dessin d’Oli, et une autre fois, par une mention sur une chaise dans un dessin de Vadot. Dans ce dernier, la CSC et la FGTB, en plus de la mention sur une chaise, sont représentées par des pancartes « Tous aux manifs » et « En grève ». Dans notre corpus, la CSC est à peine plus présente avec six dessins, dont cinq en compagnie de la FGTB et un où elle figure seule. À cette courte liste, il faut ajouter les cinq dessins où le duo Ska-Goblet est représenté. Les représentations de la secrétaire générale de la CSC sont rares : elle n’est reprise que dans cinq dessins de notre corpus. À nouveau, on se doit ici de souligner que Marie-Hélène Ska n’est jamais représentée seule.

C’est tout l’inverse d’un Marc Goblet qui apparaît dans 49 de nos 76 dessins, dont sept fois tout seul, sept fois en duo avec Charles Michel et deux fois en duo avec Timmermans. Ce que nous disions à son sujet dans notre précédente analyse s’est confirmé et amplifié en 2015. Car ce que notre corpus de caricatures révèle c’est l’omniprésence médiatique de Marc Goblet durant cette période, que ce soit en radio, à la TV et dans la presse ; les caricatures n’en sont finalement que le reflet. Cette omniprésence est telle que la radio La Première fera une campagne publicitaire d’affiches en septembre 2015 avec le slogan « L’info sous tous les angles » représentant Charles Michel et Marc Goblet. Ce dernier incarne à lui seul le syndicalisme, toujours en rouge, souvent affublé d’une pancarte ou d’un mégaphone. Les dessinateurs le mettent à toutes les sauces : en oiseau, le « goblet rouge » annonçant un « printemps chaud » ; en calice dont le contenu est fait de manifestants rouges [portant des pancartes « manifs », « PS », « FGTB », « Grèves »] disant à Charles Michel « Tu vas me boire jusqu’à la lie, mfi… sauf si tu prends ta prépension » ; en père noël ; en volcan ; en gigot ; tenant une chope en main et poussant un barbecue sur roulettes (portant mention « Michel non merci » avec saucisses et casier de bière tandis qu’un drapeau FGTB et des flyers « Cuba » tombent de ses poches…) Par ailleurs, il apparaît de multiples fois, en personnage secondaire dans des dessins qui n’ont pour certains même pas comme thème principal une question syndicale.

Un dessin de Dubus résume tout cela. Intitulé « Marc Wars, le réveil de la force. Septembre, octobre, novembre, décembre 2015 », il montre Marc Goblet au centre d’une affiche revisitée du célèbre film de George Lucas, tenant son mégaphone comme un blaster, entouré de deux grévistes (l’un buvant une canette de bière, l’autre fumigène en main), avec derrière eux, une foule d’où émerge un calicot « Que la FGTB soit avec toi ». Sur la droite, Charles Michel arrive sabre laser à la main tandis que le bas du dessin montre des trains et voitures à l’arrêt.


5. Continuité dans la rupture

Un dessin de Vadot du 30 janvier, à l’occasion du festival de la BD d’Angoulême, représente Timmermans et Goblet en Calvin et Hobbes se disputant le personnage récurrent du chat vert qui commente : « En général à la fin, ils tombent toujours dans les bras l’un de l’autre… ». Cette scène fictive résume assez bien l’année écoulée émaillée de nombreuses ruptures des négociations, de déclarations fermes, de manifestations plus ou moins importantes et même de grèves, mais aussi de nombreux accords intervenus au sein de la concertation sociale qui n’a finalement jamais été interrompue et que chaque camp a veillé à maintenir en vie. Même la FGTB, pourtant plus contestatrice et qui a mené plusieurs actions, n’a jamais quitté la table des négociations.

Au final, si en 2015 l’intérêt des caricaturistes a été moindre en termes de nombre de dessins que lors de la période étudiée dans notre précédent texte (automne-hiver 2014), il faut souligner qu’il ne s’est jamais totalement éteint et qu’il est lié à l’intensité de la conflictualité en cours. Clairement, une négociation difficile au sein du groupe des 10 suscite moins d’intérêt médiatique et est plus difficile à illustrer qu’une grève. Dubus se pliera à l’exercice dans un dessin « Table ronde sur le travail » qui montre Kris Peeters assis penaud à une demi-table dont l’autre moitié est manquante. Une personne vient lui préciser « Les menuisiers sont en grève ». Les grandes lignes de force qui ressortaient des dessins de 2014 se retrouvent en 2015 : un syndicalisme s’incarnant dans la FGTB, avec comme sujet principal Marc Goblet, qui est mis surtout en opposition avec un gouvernement incarné par la figure de Charles Michel (présent dans 22 dessins) et quelques fois seulement avec le patronat. Cet aspect est en soi significatif : la FGTB est représentée comme « acteur » d’une opposition politique face à un gouvernement et non comme « acteur » d’une opposition socio-économique. Le thème d’une FGTB relais du PS, s’il n’est pas absent, est moins présent en 2015 et s’incarne essentiellement par la présence de Di Rupo ou d’Onkelinx en personnages secondaires aux côtés de Marc Goblet. Un dessin de Kroll sort ici du lot revenant sur une sortie médiatique de l’action commune en faveur de la sécurité sociale. Intitulé « Le parti, la mutuelle et le syndicat », il montre Elio Di Rupo, Jean-Pascal Labille (secrétaire général de « Solidaris Mutualité ») et Marc Goblet en cow-boys. Le premier dit « À mort le gouvernement MR-NVA… et le PTB ». Le second interroge alors le troisième « Il est dans le gouvernement le PTB ? » qui lui répond « Non mais il em… autant Elio ». Le syndicat, c’est la grève, une grève qui ennuie la population et qui est toujours autant folklorisée par les dessinateurs avec le barbecue, les saucisses, la bière et le feu de palettes. Cette vision « caricaturale » de la grève est évidemment inhérente au médium que nous étudions ici. Mais si la caricature dépolitise quelque peu le moyen d’action (dans la mesure notamment où elle n’explique pas le « pourquoi » des revendications syndicales, où elle rappelle de manière très sommaire le contexte et les enjeux d’une situation donnée), en contrepartie on remarque que les caricaturistes n’accompagneront pas le syndicat bashing, et plus exactement le FGTB bashing, qui suivra la grève du 19 octobre.

Les caricaturistes, s’ils accentuent le trait, ne sont pas en décalage avec les médias dans lesquels ils sont publiés. Le présent article, et l’analyse n°139 de l’IHOES, démontrent que l’imaginaire collectif véhiculé par les médias est celui d’un syndicalisme réduit à son aspect le plus visible, soit celui des moments où il est en action (manifestations et grèves). Dans ce cadre, c’est la FGTB qui apparaît alors comme la plus représentative de cette vision. Et Marc Goblet, de par son parcours et sa personnalité, est vite devenu un personnage pour les caricaturistes car il synthétise à lui seul l’image préexistante du syndicaliste : un homme d’une cinquantaine d’années, ouvrier affilié à la FGTB.

Nous pouvons donc conclure à une grande continuité dans la manière de traiter le fait syndical par le dessin de presse, et ce, malgré la rupture dans l’intensité des actions.