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Le temps de travail en Belgique durant le "long XIXe siècle" (1800-1914) (analyse n°159, publiée le 20/10/2016)
Par Lionel Vanvelthem

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"


Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Lionel Vanvelthem, « Le temps de travail en Belgique durant le "long XIXe siècle" (1800-1914) », Analyse de l'IHOES, n°159, 20 octobre 2016,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_159_Temps_travail_1.pdf.




À l’heure où plusieurs gouvernements de droite, en Belgique comme ailleurs, suggèrent de réorganiser le temps de travail à l’aune de la flexibilité ; à l’heure où les représentants du patronat reviennent avec l’idée d’augmentation du temps de travail afin de « booster » – comme ils disent – la compétitivité de l’économie européenne sur les marchés internationaux ; à l’heure, enfin, où la numérisation et la robotisation entraînent – et risquent encore d’entraîner – des pertes massives d’emploi si la durée du travail n’est pas drastiquement réduite sur un plan collectif, il n’est pas inintéressant de se pencher sur l’histoire du temps de travail et de sa limitation progressive.

C’est ce que je propose de faire ici, à travers deux articles. Le premier, que vous avez sous les yeux, retrace l’histoire du temps de travail en Belgique du début du XIXe jusqu’à la Première Guerre mondiale, époque marquée, à quelques exceptions près, par une non-intervention de l’État en matière de droit social et durant laquelle la revendication de la réduction du temps de travail est portée par le mouvement ouvrier naissant. Le second, qui débute après la guerre, montre l’évolution du temps de travail sous le régime de l’interventionnisme étatique et de la négociation collective – négociation battue en brèche depuis près de 40 ans par une offensive (néo)libérale de grande ampleur, qui est loin d’être terminée aujourd’hui.

Comment considérait-on le travail ouvrier au XIXe siècle ? Combien de temps travaillait-on dans les fabriques à cette époque en Belgique ? Quels sont les facteurs qui, malgré la relative absence de législation sociale, ont permis de travailler moins ? Quels ont été les arguments, les discours pour et contre la limitation du temps de travail ? Autant de questions qui seront au cœur de ce premier article.




La Belgique au XIXe siècle : un état libéral, non interventionniste en matière de droit social

Quelle est l’importance de la législation sociale en Belgique au XIXe siècle ? La réponse est très simple : elle est nulle… ou presque. Que ce soit sous le régime hollandais (1815-1830) ou après son indépendance, le territoire belge, deuxième après l’Angleterre à entamer la révolution industrielle (Verviers, 1799 ; Gand, 1800), constitue un havre de libéralisme hostile à toute intervention de l’État en matière de réglementation du travail. Issu de la bourgeoisie, le pouvoir politique en place, catholique et/ou libéral, sert avant tout les intérêts de la finance et du capitalisme industriel, avec lesquels il entretient des liens étroits.

Un des principaux arguments brandis contre l’interventionnisme étatique est celui de la « liberté du travail » : il sous-entend qu’un contrat de travail ne regarde en définitive que l’employeur (détenant le capital et en demande de main-d’œuvre) et celui qu’il emploie (l’ouvrier qui offre « librement » sa force de travail contre une rémunération). À de rares exceptions près, toute tentative de légiférer sur la limitation du temps de travail ou sur l’augmentation des salaires se heurte à la sacro-sainte conviction que l’État n’a pas à s’immiscer dans un contrat de nature strictement privée (c’est-à-dire conclu entre individus supposés libres de leurs choix), ni dans le « libre jeu » de l’offre et de la demande.

Dans la pratique, ce type de rapport contractuel entre employeur et salarié s’avère totalement déséquilibré et la liberté de l’ouvrier du XIXe siècle qui décide d’offrir sa force de travail est en quelque sorte une « liberté d’esclave » : hommes, femmes et enfants des milieux populaires ont le « choix » entre prester de longues et pénibles journées de travail leur donnant les faibles moyens de subsister ou se retrouver sans emploi, avec toutes les conséquences que cette seconde situation implique, à savoir une misère et une pauvreté encore plus grandes. La Belgique est alors un état où le dumping social (pour reprendre un terme actuel) fait rage : les travailleurs, instruments anonymes et interchangeables au service de l’industrie, sont mis en concurrence ; quant aux sans-emplois, ils constituent, pour reprendre les termes de Marx, une « armée de réserve » prête à prendre la relève, permettant de maintenir les salaires à un niveau relativement bas et de contenir toute revendication pour de meilleures conditions de travail. À cela s’ajoute un arsenal pénal réprimant sévèrement les coalitions et les grèves (article 415 du Code pénal) ou les empêchant de facto en interdisant toute action portant atteinte à la liberté du travail (article 310, remplaçant en 1867 l’article 415). Dans un pays où triomphe l’association des capitalistes avec les sociétés anonymes, l’association des travailleurs pour la défense de leurs intérêts est un délit !

L’ouvrier-machine

Au XIXe siècle, le corps de l’ouvrier est considéré comme un simple outil au service de l’industrie, que l’on peut user et remplacer sans aucun problème. Cette idée a notamment été théorisée par l’économiste belge Gustave de Molinari, partisan du libre-échange et d’un libéralisme sans entrave, dans un cours d’économie politique datant de 1863 :

« […] Au point de vue économique, les travailleurs doivent être considérés comme de véritables machines. Ce sont des machines qui fournissent une certaine quantité de forces productives et qui exigent, en retour, certains frais d’entretien et de renouvellement pour pouvoir fonctionner d’une manière régulière et continue. Ces frais d’entretien et de renouvellement, que le travailleur exige, constituent les frais de production du travail ou, pour nous servir d’une expression fréquemment employée par les économistes, le minimum de subsistances du travailleur. »


Le temps de travail en Belgique au XIXe siècle : l’exemple éclairant de l’enquête de 1843

Une des premières sources permettant de se faire une idée générale du temps de travail en Belgique est l’enquête de 1843 sur la condition des classes ouvrières et sur le travail des enfants. Bien que non exhaustive, celle-ci donne un bon aperçu des conditions de travail dans les fabriques vers le milieu du XIXe siècle. En ce qui concerne la durée du labeur, le rapport de l’enquête résume la situation de cette façon : adultes comme enfants travaillent à cette époque entre 8 et 15 heures par jour (en moyenne 12 heures), avec trois repos d’une demi-heure, la plupart du temps six jours sur sept (le repos du dimanche existe, mais n’est pas généralisé). Les grandes différences horaires relevées sont liées à de nombreux critères, tels que le type de métier, la période de l’année (le travail est souvent moins long en hiver) ou la conjoncture économique. Par ailleurs, il convient de dissocier le temps de travail effectif du temps de présence en entreprise (comprenant les périodes de repos). Si à celui-ci on ajoute enfin le temps pris pour les déplacements entre le domicile et l’industrie, il n’est pas rare que le temps passé par l’ouvrier en dehors de chez lui prenne près des deux tiers de la journée, le dernier tiers étant alors majoritairement consacré au sommeil et à la récupération.

Les conservateurs utiliseront de nombreux arguments contre toute forme de limitation du temps de travail. Parmi ces arguments : l’idée qu’une telle réduction entraînerait une perte de production et, par voie de conséquence, une perte des profits (inconvénient pour l’employeur) et une baisse des salaires (inconvénient pour le travailleur), l’idée d’oisiveté de la main-d’œuvre (« s’il ne travaillait pas, le travailleur deviendrait fainéant ») et la nécessité de surveiller le monde ouvrier (« si on ne le contrôlait pas, le travailleur pourrait devenir dangereux »). À ce titre, la gestion et le contrôle du temps de travail par le capitalisme industriel participent à une forme insidieuse de domination de la classe laborieuse, qui ne sera progressivement remise en cause que vers le dernier tiers du XIXe siècle, au moment de la structuration et de la consolidation du mouvement ouvrier.

L’enquête de 1843 donne un très bon aperçu de certains discours patronaux sur le problème de la limitation du temps de travail.

À la question : « Quelle est votre opinion au sujet d’une mesure qui fixerait, suivant les âges, un maximum de durée pour le travail des enfants ? », le chef d’une fabrique de draps à Thimister répond :

« On ne pourrait fixer au-dessous de douze heures le maximum de durée du travail, sans de graves inconvénients, tant pour l'ouvrier que pour le fabricant ; celui-ci verrait ses machines inactives pendant une durée de deux à quatre heures, et il serait obligé d'augmenter son matériel. D'un autre côté, une réduction des heures de travail amènerait une diminution du salaire, et il serait peut-être à craindre que les enfants ne fussent remplacés dans les manufactures par des femmes et des personnes âgées ; et alors de deux choses l'une : ou ils contracteraient des habitudes d'oisiveté et de fainéantise, ou ils seraient occupés chez eux et dans des maisons privées, en dehors de toute surveillance. »

Autre exemple, de la part d’un directeur de charbonnage à Lodelinsart :

« Une loi [sur la limitation du temps de travail des enfants] serait chez nous inopportune et funeste, non seulement pour les exploitants, mais aussi pour les ouvriers jeunes ou vieux, ainsi que pour leurs familles. Celles-ci accueilleraient du reste avec assez peu de faveur de prétendues améliorations morales, toutes de théories, toutes d'avenir éloigné, qu'elles devraient payer par la réduction forcée immédiate, continue, des salaires et de leurs moyens d'existence. »

La position patronale en matière de temps de travail n’est néanmoins pas monolithique. Dans l’enquête de 1843, de nombreux chefs d’industrie reconnaissent ainsi la nécessité de réguler la journée de l’ouvrier, mais seulement pour les enfants, et aussi parfois pour les jeunes femmes, en laissant complètement de côté les travailleurs masculins adultes. Cette volonté de limiter le temps de travail des enfants et des femmes est une manière de perpétuer la reproduction de la force de travail : légiférer sur cette catégorie de la population, c’est surtout vouloir garantir la santé et la vigueur de la prochaine génération de travailleurs. Enfin, au sein de la bourgeoisie, d’autres voix (comme par exemple celle d’Édouard Ducpétiaux) se font aussi entendre pour dénoncer la mauvaise organisation industrielle et l’insalubrité des conditions de travail (problèmes d’hygiène, alcoolisme, manque d’instruction, horaires abrutissants, etc.).


À partir de la fin du XIXe siècle : structuration du mouvement ouvrier et premières diminutions effectives de la durée du travail dans l’industrie

Créée en 1864 à Londres et présente en Belgique dès 1865, l’Association internationale des travailleurs (AIT, connue aussi sous le nom de « Première Internationale ») jouera, de 1870 à sa dissolution quelques années plus tard, un rôle crucial dans les réflexions sur la réduction du temps de travail ainsi que dans leur diffusion. Dans son programme, sont inscrits les fameux « trois fois huit » (8 heures de travail, 8 heures de repos, 8 heures de loisir). Cette revendication simple et percutante propose de limiter à huit heures au maximum le temps durant lequel l’ouvrier est occupé à son travail pour, en contrepartie, augmenter le temps qu’il peut consacrer à lui-même, à la vie de famille, aux loisirs, à l’instruction et à sa propre santé. Autrement dit, il s’agit de lui redonner partiellement la « maîtrise de son temps » et de permettre son émancipation. Dans le contexte de la longue récession économique qui frappe les dernières décennies du XIXe siècle, une journée de huit heures permettrait par ailleurs de mieux redistribuer le travail disponible et de diminuer le nombre de sans-emplois, avec pour corollaire une atténuation de la concurrence entre travailleurs et un effet positif sur les salaires. À la fin du XIXe siècle, la journée des huit heures devient l’une des principales revendications du mouvement ouvrier. Elle est reprise par la Deuxième Internationale, créée en 1889. Dans plusieurs pays (États-Unis, France, Belgique…), les manifestations du 1er Mai, en référence à la grève générale du 1er mai 1886 aux États-Unis (et plus particulièrement à Chicago), la mettent au tout premier plan. Le Parti ouvrier belge (POB), fondé en 1885, la place dans son programme économique (1894), à côté d’autres revendications comme l’interdiction du travail des enfants, l’interdiction du travail de nuit ou le repos du dimanche.

Les premiers arguments en matière de limitation du temps de travail (émancipation, droit à la santé, droit à l’instruction, ouverture au monde…) sont entre autres avancés par Karl Marx lui-même. En 1866, alors qu’il termine Le Capital, il envoie ses instructions aux délégués du Conseil central provisoire de l’AIT pour le Congrès qui doit se tenir début septembre à Genève. Sur le temps de travail, il écrit notamment ceci :

« Nous déclarons que la limitation légale de la journée de travail représente la condition préalable sans laquelle toutes les tentatives ultérieures d'amélioration et d'émancipation avorteront. Elle est indispensable pour rétablir l'énergie et la santé physique des classes laborieuses qui forment la grande masse de chaque nation. Elle n'est pas moins indispensable pour leur fournir la possibilité de se développer intellectuellement, de s'ouvrir au monde extérieur, et de déployer une activité politique et sociale. Nous proposons huit heures de travail comme limite légale de la journée de travail. […] »

En Belgique, on trouve un exemple très précoce de cet argument, avancé par des travailleurs du Conseil de la fédération de Vesdre dans une lettre envoyée à Aubin Sauvage, un chef d’industrie textile de la région de Verviers (qui pour toute réponse a renvoyé le courrier à l’expéditeur !) :

« Au point de vue intellectuel, [la réduction du temps de travail] est nécessaire, afin de pouvoir nous instruire et pratiquer la vie de famille en donnant l’éducation et l’instruction à nos enfants. Au point de vue physique, nous devons réclamer cette réduction, vu que nos corps ne sont pas des machines, que nous n’avons pas un repas nécessaire pour réparer les forces que nous dépensons journellement ou que la nourriture que nous pouvons prendre n’est pas assez substantielle. […] »

Au cours de la longue récession qui frappe la fin du XIXe siècle, un autre argument, celui d’une meilleure répartition de l’emploi disponible, est très souvent évoqué, afin de lutter contre le chômage et de jouer positivement sur les salaires de la main-d’œuvre. Exemple avec cet extrait du journal Le Peuple datant du 1er mai 1890 :

« Tandis que des milliers et des milliers d'entre vous battent le pavé, tandis que privés de travail et ainsi de moyens de vivre, une foule des vôtres sont obligés de chômer, d'autres prolétaires, en nombre énorme, sont tenus rivés à la chaîne dans l'atelier, dans l'usine, dans les chantiers ou dans les mines, douze, treize, quatorze et même quinze heures par jour. [...] La journée de Huit Heures, en restreignant le contingent des sans-travail, supprimera une cause essentielle de l'avilissement des salaires et fera augmenter ceux-ci. […] »

C’est à la suite des grèves et des révoltes populaires de 1886, dans les régions de Liège et de Charleroi notamment, que naît en Belgique une ébauche de droit social. La bourgeoisie ne peut plus complètement fermer les yeux sur les conditions de travail déplorables dans les fabriques. En matière de réduction du temps de travail, une loi, votée en 1889, prévoit l’interdiction du travail industriel pour les enfants de moins de douze ans, la limitation de la journée de travail à 12 heures et 6 jours par semaine pour les jeunes entre 12 et 16 ans ainsi que l’interdiction du travail de nuit pour les garçons de moins de 16 ans et les femmes de moins de 21 ans. Par contre, aucune limitation n’est prévue pour les travailleurs masculins adultes ; l’intervention étatique est ponctuelle, non systématique : l’État ne légifère presque pas sur le travail des adultes et limite en outre son intervention à certains secteurs considérés comme dangereux, sans prendre en compte, par exemple, le travail à domicile ou agricole. Le début du XXe siècle connaît par ailleurs d’autres timides avancées législatives en matière de temps de travail : loi sur le repos du dimanche (1905) ; loi sur la réduction du temps de travail dans les mines (1909), première disposition qui s’applique à tous les travailleurs d’une industrie et non aux seules franges considérées comme « faibles » et à protéger (femmes et enfants).

Au tournant du XXe siècle, et ce malgré la relative absence de législation générale, le temps de travail journalier des ouvriers a tendance à subir, pour reprendre l’expression de Jean Neuville, un « glissement » vers les 10 heures, puis vers les 9 heures, avec de fortes fluctuations selon les industries. La pression de l’AIT dans les années 1870, la plus grande coordination du mouvement ouvrier, les actions syndicales dans certains secteurs (typographes, mineurs, cotonniers…) ou encore les prises de position du Parti ouvrier belge à la Chambre – il y fait son entrée lors de la législature 1894-1898 – ont joué un rôle décisif dans ce glissement, au plan idéologique notamment. Par ailleurs, d’autres poids sont à mettre dans la balance, tels que l’augmentation des salaires à la toute fin du siècle (permettant aux travailleurs de prester moins d’heures pour subsister), les progrès techniques (permettant de produire autant en moins de temps ou d’organiser la production différemment) ou encore la diffusion au sein même du monde patronal de considérations d’ordre hygiéniste ou « pragmatique », selon lesquelles il est contre-productif, du moins dans une logique d’emploi de la main-d’œuvre à long terme, d’user celle-ci en la faisant travailler jusqu’à l’épuisement...

Parmi les principaux arguments patronaux contre la réduction du temps de travail à cette époque, se trouve toujours la « liberté du travail ». S’y ajoute la crainte d’une perte de la position concurrentielle de l’économie belge, qui dépend énormément de ses exportations sur les marchés internationaux et qui, pour rester compétitive, ne peut se permettre de voir ses coûts de revient augmenter.

Quelques exemples de discours contre la réduction du temps de travail au tournant des XIXe et XXe siècles

SUR LA LIBERTÉ DU TRAVAIL…

« La durée du travail ne doit pas être limitée par la loi. La loi ne doit intervenir que pour des questions d’hygiène et de sécurité mais nullement pour celles qui se débattent librement entre Employeurs et Employés […]. L’homme fait doit être libre de travailler où il veut, autant qu’il veut, il est seul juge de ses forces et de déterminer le salaire nécessaire à ses besoins et à ceux de sa famille. Son travail est sa propriété absolue. […] » (Association charbonnière du bassin de Charleroi et de la Basse-Sambre, 1907.)

SUR LA PERTE DE COMPÉTITIVITÉ…

« Nous estimons qu’il n’y a pas lieu de rien changer aux lois actuelles pour apporter la moindre entrave à la liberté du travail ; de plus, nous ferons observer qu’une diminution d’heures de travail dans les mines augmenterait encore les difficultés déjà si grandes que l’industrie charbonnière rencontre pour lutter contre l’étranger. » (Association charbonnière de Charleroi, 1886.)

« Tout ce que la Belgique a fait de grand à travers les siècles est dû à la liberté. Si vous la comprimez, vous ruinerez toute initiative et, en même temps, notre situation sur les marchés à l’étranger. […] » (Paul de Smet de Naeyer, premier ministre catholique, 1907.)

Dès la fin du XIXe siècle pourtant, des expériences tentées dans certaines entreprises – à l’initiative de la direction, et de façon exceptionnelle – tendent à montrer que, lorsqu’elle est organisée rationnellement, la réduction du temps de travail n’entraîne pas spécialement une baisse de la productivité ni de la compétitivité.

Un exemple réussi de limitation du temps de travail à la fin du XIXe siècle : le cas des ouvriers occupés aux fours à la Société des produits chimiques d’Engis…

« […] en huit heures de travail (soit sept heures et demie de travail effectif), les mêmes ouvriers, aux mêmes fours, avec les mêmes outils et les mêmes matières premières, ont produit tout autant qu’auparavant en douze heures (soit dix heures de travail effectif). Il va de soi que le prix de revient de la tonne de blende grillée a diminué, que le salaire est resté le même, et que patron et ouvrier y ont trouvé leur compte. […] »



CONCLUSION

Si, au cours de cette première période (1800-1914), la conception du temps de travail a clairement évolué – on passe progressivement d’une conception de l’ouvrier comme « outil jetable et remplaçable » à une conception où le corps de l’ouvrier doit, jusqu’à un certain point, être préservé de l’usure, en bénéficiant de périodes de repos plus importantes et d’un accès au bien-être et à l’instruction –, il est très intéressant de constater que certaines idées ont la vie dure. Ainsi en est-il de la crainte de la perte de compétitivité qu’induirait toute réduction du temps de travail, brandie à chaque fois par les opposants à toute limitation. Que ce soit au milieu du XIXe ou au début du XXe siècle, l’argument est tenace… Au point qu’en 1907, Joris Helleputte, un député catholique à la fibre un peu plus sociale que la majorité de son parti, raillera la position ultraconservatrice en ces termes :

« Si, messieurs, l'industrie avait été ruinée chaque fois que sa ruine a été annoncée dans cette chambre, la Belgique serait, depuis longtemps, un désert dans lequel quelques monceaux de décombres marqueraient l'emplacement de nos villes aujourd'hui si prospères !

Chaque fois qu'on a proposé une mesure quelconque en matière de législation sociale, il s'est trouvé des orateurs anxieux pour jeter l'effroi dans nos âmes et prédire la fin de notre prospérité industrielle ; si vous aviez un peu plus de temps, je vous engagerais à relire nos anciennes discussions ; vous constateriez que les discours sont toujours les mêmes, absolument les mêmes : ils sont superposables. [...]

Ce sont toujours les mêmes arguments qui apparaissent : c'est la concurrence rendue impossible ; ce sont nos exportations compromises ; c'est le minimum de salaire rendu inévitable ; comme conséquences, le minimum de bénéfices rendu indispensable pour l'industriel, sinon c'est la fermeture de toutes nos usines, la ruine de l'industrie, c'est la désolation et la mort. [Rires dans l'assemblée.] »

Ce discours n’a-t-il pas, encore aujourd’hui, un petit côté… actuel ?


Quelques références sur l’histoire du temps de travail avant 1914

BELLEN, Serge, « Une vieille histoire : la réduction du temps de travail. Première partie : jusqu’à 1921 », dans Bulletin de la Fondation André Renard, n° 97, avril 1979, p. 25-30.

NEUVILLE, Jean, L’évolution des relations industrielles, tome 2, Partie I : Les 12 heures et le glissement vers les 10 heures, Bruxelles, Vie ouvrière, 1981.

NEUVILLE, Jean, L’évolution des relations industrielles, tome 2, Partie II : La conquête des huit heures et la revendication des quarante heures, Bruxelles, Vie ouvrière, 1981.