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Jean Tousseul : un écho de xénophobie ? Lecture d'un article intitulé "Les esclaves modernes" (analyse n°161, publiée le 10/11/2016)
Par Anne-Martine Henkens

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense de la multi-culturalité, de la multi-ethnicité et de la citoyenneté"

Il traite des sujets suivants :
Arts et culture (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Anne-Martine Henkens, « Jean Tousseul : un écho de xénophobie ? Lecture d'un article intitulé "Les esclaves modernes" », Analyse de l'IHOES, n°161, 10 novembre 2016,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse161.pdf.


Jean Tousseul (Seilles, 1890-1944) est cet enfant du pays de Meuse qui a fait les beaux jours des anthologies et autres livres de lecture pendant toute une partie du XXe siècle. Fils d'ouvrier, stoppé dans ses études par la maladie, il commence sa vie professionnelle comme carrier, avant qu'une série de jobs plus ou moins prenants lui permette de se consacrer progressivement au journalisme, puis à l'écriture, dont il vit cependant très chichement.

Ses thématiques ? Comme romancier et nouvelliste, le charme de son pays natal, et la tendresse que lui inspirent ses habitants. Comme journaliste, la dénonciation permanente des abus commis par les puissants à l'encontre des misérables, et un cri de rage de plus en plus violent sur la guerre et ses horreurs. Et c'est par son action journalistique que nous allons l'aborder.


J'aime lire les articles de Jean Tousseul. Surtout ceux qui, dépourvus de grandiloquence, fusent en formules choc particulièrement heureuses. J'apprécie davantage encore le parti-pris humaniste et internationaliste qu'il a proclamé et défendu durant toute sa vie. Lire les articles de Jean Tousseul, cela revient à écouter une voix obsédante qui crie à la paix et à la fraternité. C'est réconfortant souvent, et souvent désespérant : quoi, on en est encore là ? Ça n'avance donc pas ?

C'est dire le choc éprouvé lorsque, au détour d'un titre qui interpelle, « Les esclaves modernes », on est confronté à un discours apparemment différent : le pacifiste, l'internationaliste aurait-il été touché d'une pointe de xénophobie ?

Jean Tousseul a toujours proclamé sa volonté pacifiste – pour laquelle il a d'ailleurs payé le prix fort - et sa haine totale de la guerre. Il l'a fait dans les termes les moins contenus, voire les plus violents : « J'aurais été miné par le remords si j'avais continué à prolonger la guerre pendant une seule minute et […] mes nuits auraient été hantées par treize millions de fantômes sanglants si je n’avais protesté de toute mon âme, par-dessus les ambitions et les erreurs, contre la plus monstrueuse exploitation du peuple que relateront les annales de l'humanité. » Ou encore : « Mon sentiment – pacifiste, tolstoyen, si vous voulez, excusé dans tous les pays du monde, même chez les réfractaires allemands, en vertu de la liberté de conscience -, mon sentiment a fait place à une conviction contre laquelle toutes les guerres du monde ne prévaudront pas. »

Avec la même énergie, Jean Tousseul s'est toujours proclamé internationaliste : l'un n'allant pas sans l'autre ! Ici aussi, les assertions sont multiples. Ainsi, en 1925, à propos de l'esclavage en Chine, il crie : « Qu'on ne s'étonne donc pas si tout craque le mois prochain ou dans deux ans, ou même dans dix. L'Européen a conquis le monde, c'est vrai, mais il a dû apparaître souvent aux peuples barbares comme un envoyé de Satan. En tout cas, les consciences libres d'Europe peuvent regretter qu'il n'ait pas su mériter l'estime des races "inférieures". »

Il est vrai que son internationalisme a le verbe haut et qu'il ne ménage personne. Il s'adresse aux Allemands de 1920 qui, pense-t-il, n'ont pas encore compris, et il lance : « Par-dessus les frontières, par-dessus vos millions de crânes casqués et bourrés, nous tendons nos mains fraternelles à vos Traîtres, nous gardons un pieux souvenir à ceux que vous avez sacrifiés vous-mêmes à l'Ogre Patriotisme, et nous avons voulu inscrire leurs noms dans le journal du Prolétariat belge, que vous avez si grièvement meurtri. »

Ou encore, à propos des « méthodes européennes de colonisation », Jean Tousseul évoque l'ouvrage de Léon Werth, Cochinchine, qui l'a manifestement marqué : « Nous savons fort bien l'accueil que les mangeurs de jaunes et de noirs réserveront à pareil ouvrage. Et les officiels leur donneront un coup de main. On parlera de livre antinational – comme si la vraie nation était représentée par ses ergastulaires –, d'asiatisme, de sensiblerie ridicule. Nous vous disons, nous, et les écrivains libres de France diront : "Voici un livre honnête". »

On le voit, Jean Tousseul est un homme que les frontières n'arrêtent pas et qui se montre sensible aux détresses de chacun, où qu'il soit et d'où qu'il vienne. Dès lors, pourquoi ce ton distant, ces réserves émises à l'égard des immigrés en Belgique dont il faudrait refaire de braves gens sociables ? Pourquoi affirmer que l'immigration continue et [que] le danger grandit ? Qui donc sont ceux-là contre qui on en raconterait jusqu'à demain ? Quels sont tous les griefs que les étrangers accumulent contre eux ?

Dans « Les esclaves modernes », Jean Tousseul évoque la situation de l'Europe occidentale guettée par une invasion qu'il qualifie de plus ou moins pacifique, hélas ! De quoi s'agit-il donc ? De cohortes d’étrangers pauvres, venus dès avant le XXe siècle de Pologne, d'Algérie, de Chine entre autres, pour travailler dans les bassins miniers et métallurgiques, surtout en Wallonie et dans le Limbourg. Ils arrivent poussés par la misère, « guidés » par des recruteurs au service du patronat qui les considère comme une main-d’œuvre à bas coût, facilement éjectable lorsque les besoins diminuent, et surtout beaucoup plus malléable que les mineurs belges par exemple, toujours susceptibles de s'unir et de se révolter.

Ces travailleurs exilés viennent seuls, surtout les Nord-Africains, vivent dans des conditions épouvantables, se clochardisent, et donc font peur ; ils n'ont qu'une idée en tête, une seule motivation : envoyer le plus d'argent possible à leur famille restée au pays.

Les ouvriers et la population belge les considèrent de plus en plus négativement, et ce pour un faisceau de raisons dont Jean Tousseul se fait l'écho : ils sont mal soignés, vivent mal et restent entre eux, mais ils se battent (On connaît aussi le tempérament ombrageux de ces étrangers dont six sur dix sont fort peu recommandables). Et les bagarres peuvent se transformer en rixes généralisées : ainsi, en août 1913, à Fouquières les Lens, dans le Pas-de-Calais, une bagarre réellement grave éclate entre Algériens et Belges flamands. Fin des hostilités : vingt Flamands sont expulsés de France vers la Belgique.

Il faut ajouter que, si les travailleurs belges cherche[nt] les moyens de s'échapper des purgatoires des fosses parce que la vie y est trop dure, ce sont les ouvriers étrangers qui les remplacent, mais avec des salaires au rabais ! Les patrons font aussi appel à eux lors des grèves, et les étrangers passent pour des « jaunes ».

C'est sur ce point précis que les syndicats n'acceptent pas la solution de l'immigration. D'abord, [la main d’œuvre étrangère] ne cause-t-elle pas préjudice au prolétariat indigène ? se demande Jean Tousseul. C'est que la situation belge « se révèle critique, notamment dans le secteur minier où on assiste à une véritable désaffection [des ouvriers indigènes], le métier étant jugé trop dangereux, insalubre et peu valorisé ». Il faut donc rendre le métier plus attrayant : les syndicats demandent « l'amélioration des conditions de travail des mineurs, de meilleurs salaires, une meilleure couverture sociale, des allocations familiales, des avantages comme le charbon gratuit. »

Mais les patrons préfèrent recruter directement des étrangers, beaucoup moins exigeants et plus dociles : et l'octroi d'une prime incitera les arrivants à appeler leurs proches restés au pays à les rejoindre pour travailler eux aussi. Tactique imparable, et économiquement rentable.

Les syndicats éprouvent donc les pires difficultés à poursuivre la lutte pour le progrès social, et finissent eux aussi par considérer les étrangers comme une « menace dans ces acquis sociaux péniblement obtenus après des années de luttes, menace pour la dégradation des conditions d'existence et la pression qu'ils peuvent exercer au niveau de l'emploi, danger pour la classe ouvrière si, demain, elle est confrontée à des crises, menace pour l'unité du mouvement ouvrier ! »

Aux yeux des ouvriers belges et des syndicalistes, les étrangers constituent donc une menace plurielle. Que faire ? Les intégrer au mouvement syndical ? Certains l'ont tenté sans beaucoup de succès : la barrière linguistique et la peur de l'expulsion n'incitent pas les étrangers à adhérer. Même si d’aucuns comprennent que « l'ouvrier étranger est davantage une victime qu'un coupable », l'hostilité augmente encore avec la crise économique qui éclate en 1930 : il faut, disent les syndicats, « réserver le travail disponible aux ouvriers belges », mais « ce protectionnisme de l'emploi entraîne avec lui une augmentation croissante de la pensée xénophobe. », estime Élisabeth Martin.

Le Belge a peur, l'étranger en fait les frais. Et le patron en joue. Faut-il donc s'étonner que Jean Tousseul se fasse l'écho d'une crainte qu'il peut partager comme ancien ouvrier ET journaliste syndical ?

Il nous rappelle que le problème est double : moral d'un côté, économique de l'autre. Juste le temps de rappeler les grandes questions économiques que pose l'immigration : On a étudié le problème. L'a-t-on résolu ? Peut-on se passer de la main d’œuvre étrangère ? Assure-t-elle l'équilibre du pays ?, mais surtout d'asséner la seule qui compte vraiment à ses yeux : Ne cause-t-elle pas préjudice au prolétariat indigène ?

Jean Tousseul connaît la misère des ouvriers belges. Il l'a vécue, et toujours dénoncée : « En l'an de grâce 1920, en Europe, il y a des gens qui crèvent la faim, qu'on chasse de la maison qui les abritait, qui n'ont ni bas, ni chemise, qui ont laissé une jambe à l'Yser ou dans un charbonnage. […] Il y en a qui ont les doigts calleux et saignants et il y en a d'autres qui ont les doigts pleins de bagues. […] En l'an de grâce 1920, il y a des gens qui travaillent du matin au soir ou du soir au matin pour nourrir à peine leur femme et leurs enfants. […] Il y a des gens qui ahanent tout un mois pour gagner trois cents francs et il y en a d'autres qui restent assis toute une année dans un fauteuil qui coûte dix mille francs. » Toutefois, il ne s'y attarde guère, car il s'estime incompétent en la matière. Il va par contre s'autoriser une vive dénonciation du problème moral posé par l'immigration.

Jean Tousseul précise qu'il y a parmi tous ces fugitifs des braves gens, malheureux au-dessus de toute expression, et qui n'ont rien où reposer la tête. Mais il s'inquiète davantage de cette population singulière dont l'accroissement devient inquiétant. De qui parle-t-il ? De Polonais, Algériens, Chinois qu'il qualifie d'ilotes, et ce terme méritera qu'on y revienne. En quoi ces étrangers misérables le perturbent-ils ? On se rappelle, écrit-il, les multiples crimes des sidis, les rixes qui, chaque semaine, ensanglantent les quartiers ouvriers des centres charbonniers et métallurgiques, et l'insécurité des campagnes qui les entourent. Il insiste : On connaît aussi le tempérament ombrageux de ces étrangers, dont six sur dix sont fort peu recommandables. Or, l'immigration continue et le danger grandit.

Voilà une position nette : Jean Tousseul fait référence à la crainte que ressent certainement une bonne partie de la population. Mieux, il la partage, semblerait-il, et il pose des questions percutantes : Est-ce que des mesures restrictives épureraient l'immigration ? Des mesures de surveillance assagiraient-elles ces étrangers ?

Tout est dans le verbe. Cependant, n'y a-t-il pas là de quoi choquer les esprits du XXIe siècle contraints, du moins lorsqu'ils s'expriment officiellement, au « politiquement correct » ?

Le politiquement correct n'est-il pas avant tout une question de forme ? De termes dont l'emploi outrancier a perverti la portée ? Restrictif, épurer, surveillance, assagir… nous les refusons, nous les ressentons comme une menace, une atteinte à notre liberté, à notre nature, notre existence même…

Jean Tousseul a-t-il voulu porter atteinte à l'essence de l'homme et de l'immigré, lui qui s'est toujours manifesté comme le frère et l'ami universel ? On peut penser que le vocabulaire employé a été choisi pour son efficacité et sa précision ; Jean Tousseul ne se soucie pas du politiquement correct, mais il est conscient du danger que recèle l'expression spontanée : Rassurez-vous : nous allons peser tous nos mots.

Il ne veut pas souscrire à un constat angoissé vecteur de probable xénophobie (Nous ne sommes pas atteint de xénophobie parce que nous sommes internationaliste et qu'en ce temps de politique et de commerce internationaux, il ne peut plus être question de détester les étrangers.). En fait, il en vient assez vite à ce qu'il considère comme une solution au problème de démographie qu'il serait urgent de résoudre. Pour lui, il faut se garder de certains réflexes [xénophobes] et de l'injustice à l'encontre des Noirs et des Jaunes, entre autres. Car l'invasion est plus ou moins pacifique, il l'a déjà écrit, mais aussi et à coup sûr féconde. Il faudrait donc qu'elle le reste : Gardera-t-elle ce caractère ?

Le vrai drame de cette immigration se manifeste, répétons-le, dans les rixes incessantes, que d'aucuns considèrent comme des incidents ordinaires relevant du code pénal, alors qu'en fait elles expriment surtout le mal-être et la détresse d'étrangers qui ne sont absolument pas insérés dans le système de leur pays qu'on hésite à qualifier d'accueil. Misère crasse, lutte pour la survie, rivalité permanente et angoisse ne génèrent qu'absence de toute morale et comportements de plus en plus incontrôlables.

Jean Tousseul condamne l'indifférence générale aux conditions d'existence des colonies d'esclaves de la Campine et du Borinage, indifférence qui nous fait reculer d'un siècle et qui menace notre civilisation même, car l'intensité de l'immigration, dans des conditions morales aussi désastreuses, pourrait ronger peu à peu ce que le prolétariat belge a maçonné.

Gare à l'ilotisme moderne ! gronde Jean Tousseul. La revanche des ilotes ? Ne leur donnons pas l'occasion d'y songer, cela pourrait signifier notre ruine et notre assujettissement à tous.

Aujourd’hui, la problématique évoquée par Jean Tousseul est toujours d'actualité, et nous le ressentons très fortement en tant qu'Européens. Car les immigrés et les clandestins sont de plus en plus nombreux à chercher un peu d'espoir dans l'éden occidental, et nous vivons, ou bien l'on nous fait vivre, au cœur d'un débat permanent qui semble aujourd'hui sans issue : faut-il ou non les accueillir ? Tous ? Combien ? Comment ? Quelle(s) menace(s) présentent-ils pour nous ?

Devenons-nous, redevenons-nous xénophobes ?

Sans aller jusqu'à évoquer le très grave problème du terrorisme, que d'aucuns lient sans hésiter à une frange spécifique de l'immigration, nous pouvons nous interroger sur un événement contemporain dont nous craignons qu'il menace notre petite Europe : le « Brexit ».

Quel rapport ? Un récent article de Paul Mason, consacré à la décision d'une majorité de Britanniques de quitter l'Union européenne, essaie de faire le départ entre réflexions xénophobes et peurs profondes d'un peuple qui se révolte contre le poids social et financier d'une immigration mal régulée. Somme toute, nullement prise en compte par le pouvoir.

Parmi les raisons qui ont motivé les Britanniques, on trouve certes « l'effondrement industriel et social » provoqué par la récession consécutive au néolibéralisme des années 1980, et l'austérité, lesquelles activent « l'impression dominante de désastre économique », mais aussi, suite à l'intégration croissante de pays « à l'espace de libre circulation de l'Union européenne », l'immigration massive venue de l'Europe de l'est, et de plus loin encore : contrairement aux prévisions de 2004, la Grande-Bretagne compte aujourd'hui trois millions de ressortissants européens, et d'autres.

Il semblerait d'ailleurs que « le recours à une main-d’œuvre européenne moins payée et connaissant moins ses droits a[it] été de fait organisé ». Si l'on ajoute que la majorité de ces travailleurs « exercent des emplois très mal rémunérés dans le secteur privé », que les salaires trop bas sont encore grevés de « cotisations supplémentaires prélevées pour enfoncer le salaire net au-dessous du minimum légal », si l'on rappelle que l'austérité vient encore aggraver la situation, on peut comprendre que les Britanniques en soient arrivés à se demander « si la crise ne serait pas plus supportable avec moins d'immigrés » !

On retrouve ici la même réaction que celle dont Jean Tousseul se faisait l'écho : mêmes causes ? Effets similaires !

Paul Mason ne poursuit certes pas le même objectif que Jean Tousseul : il lui suffit de démontrer que le flux migratoire en Grande-Bretagne explique en partie, mais nettement, la volonté d'une majorité de Britanniques de quitter cette Union européenne qui renforce « leur » crise en ne régulant pas le problème de l'immigration : « le peuple britannique était confronté au message très clair du clan europhobe : quitter l'Europe et maîtriser l'immigration, ou rester et subir une immigration illimitée, une baisse des salaires et des tensions culturelles. »

En guise de conclusion, je souhaite revenir au propos de Jean Tousseul qui, loin de se limiter au constat, évoquait un projet social et humaniste d'une tout autre envergure, même s'il n'envisageait pas ses modalités pratiques : Il faudrait non seulement adapter les nouveaux venus à la vie syndicale belge, mais aussi recourir à toutes leurs vieilles traditions pour en refaire de braves gens sociables. Seuls des apôtres éclairés et attentifs pourront assumer pareille tâche.

Intégration sociale et culturelle, valorisation mais aussi recherche de la culture des immigrants : tout est dit, même si c'est ingénument. Depuis près d'un siècle. Mais le chantier ne fait que vivoter, faute d'hommes, de volonté politique, et de moyens.

Les esclaves modernes

Nous ne sommes pas atteint de xénophobie parce que nous sommes internationaliste et qu'en ce temps de politique et de commerce internationaux, il ne peut plus être question de détester les étrangers, pas même ceux-là contre qui on en raconterait jusqu'à demain… Mais l'Europe occidentale est à la merci d'une invasion et c'est de celle-ci que nous allons parler, car elle n'est que plus ou moins pacifique, hélas ! Rassurez-vous : nous allons peser tous nos mots. Nous savons qu'à notre époque troublée l'atmosphère de certains pays est irrespirable à certains de leurs nationaux. En Russie, diront les uns. En Italie et dans les Balkans, diront les autres. Nous ne pouvons pas faire mauvais accueil à tous les émigrés. Il y a parmi tous ces fugitifs des braves gens, malheureux au-dessus de toute expression, et qui n'ont rien où reposer la tête. Nous ne voudrions pour rien au monde contribuer d'une manière quelconque à la traque de ces pauvres exilés. Un gouvernement peut faire des meilleurs de notre génération, du jour au lendemain, de misérables désorbités. Victor Hugo, qui fut Bruxellois, était intéressant, croyons-nous.

Malheureusement, à côté de ces errants pitoyables, l'émigration continentale nous vaut une population singulière dont l'accroissement devient inquiétant. Ici encore, pesons nos mots : Dans les bassins charbonniers notamment, se forment des colonies d'ilotes : Polonais, Algériens, Chinois. L'ouvrier indigène, plus fermement assuré dans son pays et par le voisinage des siens, cherche les moyens de s'échapper des purgatoires des fosses. L'esclavage change de bras comme au temps de Carthage et de Rome. Est-ce un bien ? Ou un mal ? Gardons-nous de nous prononcer. La peine des hommes, comme dit Pierre Hamp, est lourde, quelle que soit la couleur des dos qui la portent.

Ici, problème économique. Plus haut, problème moral. La question est extrêmement grave. On se rappelle les multiples crimes des sidis, les rixes qui, chaque semaine, ensanglantent les quartiers ouvriers des centres charbonniers et métallurgiques, et l'insécurité des campagnes qui les entourent. On connaît aussi le tempérament ombrageux de ces étrangers, dont six sur dix sont fort peu recommandables. Or, l'immigration continue et le danger grandit.

On a étudié le problème économique. L'a-t-on résolu ? Peut-on se passer de la main d’œuvre étrangère ? Assure-t-elle l'équilibre du pays ? Ne cause-t-elle pas préjudice au prolétariat indigène ? Toutes ces questions sont aussi compliquées que graves. Le problème moral n'est pas moins angoissant. Est-ce que des mesures restrictives épureraient l'immigration ? Des mesures de surveillance assagiraient-elles ces étrangers ? Nous sommes incompétent. Mais nous estimons que voilà un problème de démographie qu'il serait urgent de résoudre. N'obéissons pas à certains réflexes en dépit de tous les griefs que les étrangers accumulent contre eux. Craignons l'injustice, en ces temps troublés d'après la guerre où dans presque tous les pays européens on fait la chasse aux braves gens et où Noirs et Jaunes, éclairés par les lueurs de la guerre, s'échappent des ergastules européens établis chez eux et cherchent du pain et du réconfort auprès des esclaves blancs qu'on est forcé de ménager. On a parlé longtemps du péril noir et jaune. C'est fait peut-être… L'invasion est plus ou moins pacifique et à coup sûr féconde. Gardera-t-elle ce caractère ?

Il faut donc que la situation soit examinée à bref délai, et attentivement. Elle en vaut la peine, car le danger ne fait que commencer. On a eu grand tort de ne voir dans ces rixes et ces délits que des incidents ordinaires – locaux, si vous voulez – dont la justice belge s'occupe chaque jour. Ces délits commis par des étrangers et entourés d'éléments psychologiques spéciaux constituent un véritable phénomène social dans la vie de notre pays.

Nous n'osons vraiment dire qu'on devrait « européaniser » les noirs et les jaunes qui viennent chez nous ; si nous avions affaire à des gaillards intelligents, ils nous rappelleraient certains de nos procédés dont nous rougirions. Il faudrait non seulement adapter les nouveaux venus à la vie syndicale belge, mais aussi recourir à toutes leurs vieilles traditions pour en refaire de braves gens sociables. Seuls des apôtres éclairés et patients pourront assumer pareille tâche.

Gare à l'ilotisme moderne ! On trouve que les colonies d'esclaves de la Campine et du Borinage sont pittoresques – et même pitoyables. Elles seront peut-être dangereuses un jour pour la civilisation tout entière. Notre indifférence à leur égard nous fait reculer d'un siècle et l'intensité de l'immigration, dans des conditions morales aussi désastreuses, pourrait ronger peu à peu ce que le prolétariat indigène a maçonné. La revanche des ilotes ? Ne leur donnons pas l'occasion d'y songer.

Jean TOUSSEUL