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Les congés payés, une véritable révolution (analyse n°166, publiée le 27/12/2016)
Par Pierre Tilly (UCL)

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Pierre Tilly (UCL), « Les congés payés, une véritable révolution », Analyse de l'IHOES, n°166, 27 décembre 2016,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse166.pdf.


Ne plus devoir se lever pour aller au boulot, ne serait-ce que quelques jours, tout en étant payé, voilà qui a changé le visage de la société et la vie des travailleurs en particulier. Réservée d’abord à la noblesse puis, à la fin du 19e siècle à la bourgeoisie commerciale et industrielle, la quête de loisirs, de divertissements et de voyages touristiques va s’élargir progressivement à de nouveaux publics. L’idée que tous les travailleurs ont droit à un temps de repos fait son chemin au début du 20e siècle en Europe. Une fois octroyés, les congés payés représentent une véritable révolution, non seulement sur le plan social mais aussi économique avec l'essor de l'industrie touristique. C’est l’opinion qui prévaut largement à partir des années 1930 à propos de ce que d’aucuns considèrent alors comme l’une des conquêtes sociales les plus emblématiques de la première partie du 20e siècle. La révolution des loisirs et du temps libre est en marche et prend son envol avec la société de consommation après 1945 pour le bonheur de tous, du moins en apparence.

La réalité historique est nettement plus nuancée. Il est tout d’abord nécessaire de replacer les congés payés dans le contexte qui les a vus naître. Si les congés payés ont été généralisés par la gauche en France en 1936 avec le Front populaire, c’est loin d’être un monopole de ce courant politique. Des mesures identiques avaient déjà été prises dans des pays tant fascistes que communistes mais aussi par des majorités politiques d’orientation libérale. Son principe ne sera jamais remis en question par les gouvernements successifs. Il faut ensuite tordre le cou à un mythe. Les congés payés n’ont pas représentés loin s’en faut la priorité des priorités pour le mouvement ouvrier dans son ensemble. La réduction du temps de travail était considérée comme plus importante. Enfin, il faut prendre la mesure du changement réel apporté par les congés payés dans le quotidien de la population et de l’influence d’un mouvement qui va « l’encadrer » avec succès jusque dans les années 1970, à savoir les vacances populaires ou le tourisme social.

Une conquête sociale, indissociable de la réduction du temps de travail

Rappelons d’emblée que les Britanniques ont été les premiers à légiférer en matière de vacances avec une loi de 1552 par laquelle le Roi Édouard VI accorde des jours de congés légaux et des jours fériés pour la population active du Royaume d’Angleterre. La révolution sociale du temps libre date cependant du début du 20e siècle. Elle fait suite, d’une part, aux revendications syndicales pour réduire le temps de travail, et se traduit, d’autre part, par la prise en charge par les États et par les mouvements associatifs ou populaires (syndicats, mouvements ouvriers, etc.) de l’accès des travailleurs et de leurs familles aux vacances. Cela se fait notamment par la mise en place de maisons familiales de vacances, de villages de vacances, de billets de congé populaire sur laquelle nous reviendrons. On parle alors de vacances populaires durant les années 1920-1940 en faisant référence à tout ce qui concerne le « peuple » : Front populaire, congé populaire, hébergement populaire et tourisme populaire. « C’est seulement après 1950 que sous l’incitation des Belges, fut préféré le terme de tourisme social qui, en fait, gardait le même contenu. »

Les premières revendications en matière de réduction du temps de travail sont mises en avant par le mouvement ouvrier dans plusieurs pays, dès la fin du 19e siècle. Le but est d’obtenir une réduction hebdomadaire et quotidienne des heures prestées. Celles-ci sont impressionnantes puisqu’un ouvrier travaille effectivement de 10 à 12 heures par jour en moyenne, parfois même 15 heures dans certains secteurs et six ou sept jours sur sept. Le milieu ouvrier fait alors une sorte de pied de nez aux employeurs en brossant souvent les lundis que l’on va appeler « les lundis perdus ». Les syndicalistes s’opposent à l’abus des « lundis perdus ». Ils considèrent qu’il s’agit d’un danger pour la situation sociale du prolétariat car cela déforce leurs revendications collectives dans la mesure où les patrons pour refuser les congés payés, avancent l’argument selon lequel les ouvriers s’octroient déjà eux-mêmes des jours de congés.

En 1911, les « Trades Union Congress » britanniques font des congés payés des ouvriers un des axes importants de leur programme. Des conventions collectives signées dans le cadre de négociations avec les employeurs comportent des dispositions relatives à ce dispositif. En Belgique, on est loin du compte. À la veille de la Première Guerre mondiale, les avancées sociales en cette matière sont encore extrêmement timides : seul le repos dominical obligatoire a été consacré dans une loi de 1905 seuls les mineurs ont obtenu la journée de travail limitée à 9 heures par jour en 1909.

Les détracteurs de la réduction du temps de travail, notamment la droite parlementaire, dénoncent, rapports de police à la clé, l’effet négatif du temps libre sur les ouvriers. Des phrases sonnant comme des slogans reviennent régulièrement comme « l’oisiveté est mère de tous les vices ». Les seuls résultats d’une telle mesure seront la débauche et la violence, clame-t-on, et conduiront les hommes au bistro et les jeunes dans les rues.

La question s’internationalise

Le principe des congés payés en Europe est appliqué avant 1936 dans quelques pays et secteurs, soit par voie législative ou au travers de conventions collectives. Certains industriels plutôt que de s’entêter ont compris l’intérêt de lâcher un peu de lest, même s’il faudra attendre l’après-guerre pour voir des avancées en Belgique avec les ouvriers qui obtiennent entre 3 et 6 jours de congé dans le secteur des briqueteries. Le paternalisme ambiant joue beaucoup en ce sens mais, il y a la conviction qui se forme selon laquelle la productivité des ouvriers pourrait y gagner en qualité. L’Allemagne fait œuvre pionnière en la matière puisque dès 1905, les premiers congés payés sont accordés avant que l’Autriche-Hongrie et les pays scandinaves ne suivent le mouvement dans les années 1910.

La donne change au plan international à la suite des bouleversements provoqués par la guerre. Les questions sociales figurent en tête de liste des préoccupations de certains gouvernements. Le Traité de Versailles (partie XIII) et la Conférence internationale du Travail de Washington en 1919 établissent le principe de la journée des 8 heures et des 48 heures par semaine, tandis qu’en 1924 à Genève la Conférence internationale du Travail sur « l’utilisation des loisirs ouvriers » questionne l’occupation des heures de liberté ainsi gagnées et propose des pistes pour faciliter les loisirs de la classe populaire. À l’époque, deux millions d’ouvriers bénéficient de congés payés en Angleterre et un chiffre de quinze millions est même atteint en 1929. L’Allemagne ne demeure pas en reste. À la date du 31 décembre 1921, l’Allemagne peut se targuer du fait que 86,7 % de toutes les forces vives du pays ont acquis ce droit. Mais ces deux cas sont relativement exceptionnels à l’époque.

La Tchécoslovaquie, la Pologne, l’Angleterre et le Grand-Duché de Luxembourg emboitent le pas à ces deux grands pays européens au début des années 1920. Ils sont rejoints par la Grèce, la Roumanie, l’Espagne et le Portugal, mais aussi par des pays du continent américain comme le Chili, le Mexique ou encore le Brésil. En France, on peut parler à la fois d’une longue tradition et d’une très lente généralisation du principe. Si les fonctionnaires de l'État peuvent profiter de deux semaines de congés payés en vertu d’un décret impérial de Napoléon III du 9 novembre 1853, les salariés devront patienter davantage. C’est en 1900 que les salariés d’un chantier symbolique en pleine réalisation sous la houlette du belge Édouard Empain, à savoir le métro parisien, bénéficient de 10 jours de congés payés. Suit quelques années plus tard le personnel d’entreprises électriques qui se voit gratifier du même avantage avant qu’en 1906, les salariés des usines à gaz, et en 1913, les employés de bureau et de commerce obtiennent à leur tour une semaine de repos bien mérité. Le mouvement est lancé et ne se démentira pas après la guerre avec comme point d’orgue la Société des transports en commun de la région parisienne (l'ancêtre de la RATP) qui accorde 21 jours de congés payés à ses salariés. Les pouvoirs publics montrent donc l’exemple et des patrons sociaux, influencés par le modèle allemand entre autres, accordent des congés annuels à leur personnel avant l’année 1936 et la loi du 20 juin. En général, seule une minorité d'employés et d'ouvriers bénéficient de vacances rémunérées, à la différence de l'Allemagne ou des pays scandinaves qui ont plusieurs longueurs d’avance dans ce domaine. Il y a bien un projet de loi qui est prêt d’aboutir au début des années 1930, mais la gauche s’y oppose craignant que le temps libre ne soit accaparé par l’Église.

Une pratique encore marginale en Belgique

En Belgique, une entreprise, les Cimenteries et Briqueteries (C.B.R.) qui appartiennent au groupe de la Société Générale de Belgique, accorde à ses 5 000 travailleurs de trois à six jours de congés au début des années 1920. L’Union Allumettière procède également de la sorte avec l’octroi à 3 000 travailleurs d’un congé annuel de trois jours. Le producteur automobile anversois Minerva, Solvay ou des entreprises métallurgiques font de même. Mais le mouvement syndical veut généraliser le système en obtenant une réduction du travail effective. Il concentre ses forces pour obtenir une loi consacrant et généralisant le principe des 8 heures par jour et 48 heures par semaine. Il obtient satisfaction avec la loi du 14 juin 1921 alors qu’une partie du patronat continue de s’y opposer. Durant les années 1920, le mouvement syndical belge est ambivalent sur la question des congés payés avec des résolutions qui sont favorables à cette avancée, mais une action qui reste plutôt timorée pour la faire aboutir. Cela s’explique sans aucun doute par la priorité qui est accordée aux conditions de travail et salariales plus particulièrement. Et pourtant, des exemples existent dans d’autres pays et peuvent servir de modèle.

En Belgique, la pratique des congés reste marginale dans les années 1920. Elle se diffuse progressivement dans les administrations publiques, le commerce, les banques et les assurances. Mais les secteurs lourds, comme la sidérurgie ou les charbonnages, demeurent étrangers à ce mouvement. Certes, cette revendication sociale séduit, mais elle ne fait paradoxalement pas l’objet d'une pression syndicale forte. Et comme le patronat belge ne veut plus d’un nouveau « camouflet » après la journée des huit heures, qui ne passe toujours pas parmi les dirigeants de certains secteurs, l’idée ne fait guère son chemin. L'utilité du temps libre pour des masses ouvrières, considérées comme immatures, est d’ailleurs régulièrement remise en cause par les milieux économiques et par les partis politiques hormis les socialistes. Ils soulignent notamment que les ouvriers n’utilisent pas cette réduction du temps de travail à bon escient en vue de leur développement intellectuel et physique.

Dès l’entre-deux-guerres, les deux principaux syndicats belges, la Commission syndicale (ancêtre de la FGTB) et la CSC s'accordent sur la nécessité d'encadrer les vacances ouvrières afin que celles-ci ne représentent pas du temps perdu dans des distractions faciles, onéreuses et futiles, mais qu'elles constituent au contraire un temps utile dans une perspective d'émancipation ouvrière. « Sans doute, les vacances ouvrières ne produiront leur plein effet que si l'éducation du travailleur est faite. Il faudra l'instruire de la valeur de son congé, lui en proposer un emploi sain et efficace, le mettre en garde contre les distractions qui avilissent et qui tuent » préviennent les syndicats chrétiens tandis que les syndicats socialistes renchérissent : « L'utilisation des vacances ouvrières ne doit pas être laissée au hasard. Elles ne constituent pas matière à rigolade. »

L’année 1936, un grand cru au plan social

Les congés payés… une révolution qui ne figure même pas dans le programme de gouvernement du Front populaire rédigé en janvier 1936. Certes, les socialistes (via la SFIO, Section française de l'Internationale ouvrière) en défendent le principe depuis longtemps mais la gauche française n’est pas unie sur ce point. Les communistes, qui rejoignent le Front populaire, ne sont pas du même avis. Mais un important mouvement de grève se développe en France au lendemain de la victoire du Front populaire aux élections de mai 1936. Les ouvriers occupent les usines et s'unissent dans la lutte jusqu’à paralyser totalement le pays. Leurs revendications portent sur la revalorisation des salaires, la limitation de la durée de travail à 40 heures par semaine et les congés payés. C’est l'un des sujets mis sur la table de ce qui devient les accords de Matignon, signés entre le nouveau président du Conseil, Léon Blum, la Confédération générale du patronat français (CGPF) et la Confédération générale du travail (CGT) dans la nuit du 7 au 8 juin. L'instauration de la semaine de 40 heures et l'octroi de 15 jours de congés payés constituent les mesures les plus visibles et de grandes victoires, aux yeux des ouvriers.

En Belgique, l’année 1936 est agitée car la grande dépression économique qui fait suite au krach de 1929 a laissé des traces. L'extrême-droite monte, chômage et mouvements sociaux créent une forte tension politique et sociale. En mai, les élections nationales débouchent sur une victoire des partis nationalistes et d’extrême-droite : Rex, au sud du Royaume et le Verdinaso, au nord. La démocratie vacille. C’est dans cette atmosphère qu’une grève éclate au port d’Anvers le 2 juin 1936. Les dockers sont rejoints par les métallos et mineurs liégeois. Le pays est paralysé avec plus de 600 000 travailleurs en grève, une mobilisation sans précédent qui bénéficie de l’appui des syndicats socialistes et chrétiens. Cette grève historique se prolonge durant presqu’un mois.

Le 20 juin 1936, le peuple français obtient ses congés payés. Le 9 juillet, ce sont les travailleurs belges qui peuvent crier victoire. Une victoire qui sonne comme un immense espoir après des années de crise et de chômage. La classe ouvrière veut désormais monnayer les fruits de sa participation au redressement économique du pays incarné par le nouveau gouvernement Van Zeeland. La semaine des 40 heures, les premiers congés payés, l’augmentation du salaire minimum constituent de grandes victoires pour la classe ouvrière obtenues auprès du gouvernement de Paul Van Zeeland. Le Premier ministre catholique appuie sur toute la ligne les revendications des travailleurs à l’exception de la semaine des 40 heures qu’il estime contraire aux intérêts du pays sur le marché international. La loi du 8 juillet 1936, instituant les congés payés en Belgique, est votée à l’unanimité par la Chambre des Représentants. Ces événements sociaux de l’été 1936 vont être enrobés d’une sorte d’aura et constituer une empreinte indélébile dans l’histoire des luttes ouvrières, au point d’être élevés au rang de mythe.

Le droit aux congés payés est ainsi accordé à toutes les classes de travailleurs du secteur public comme privé à l’initiative du ministre du Travail et de la Prévoyance sociale, le socialiste Achille Delattre. Cette loi, comme indiqué dans l’exposé des motifs, est « extrêmement modérée » et ne « constitue pas du point de vue international une innovation hardie ». Les travailleurs belges bénéficient d’une semaine de congés payés par douze mois de travail, alors que les Français en avaient obtenu deux. Mais la loi ne s'applique pas aux entreprises de moins de 10 travailleurs. Ce que la CSC notamment conteste en estimant injustifié que 149 206 ouvriers soient exclus de ce nouveau droit social. Cette pression syndicale porte immédiatement ses fruits puisque le champ d’application de la loi est étendu aux entreprises comptant de cinq à dix personnes, par arrêté royal du 6 octobre 1936. D’autres critiques sont émises notamment sur le fait que l’ouvrier doit prester une année complète au service du même employeur avant de pouvoir bénéficier de congés payés. Le combat ouvrier dans ce domaine n’est pas terminé non plus pour le syndicat socialiste qui défend ses affiliés face à des problèmes de paiement du pécule de vacances, à savoir la rémunération perçue par jour de congé payé. Les droits des jeunes ouvriers constituent aussi une priorité pour les syndicats et les organisations de jeunesse comme la Jeunesse ouvrière chrétienne. Une proposition formulée par la CSC vise ainsi à tripler le nombre de jours de vacances pour les jeunes ouvriers n’ayant pas atteint l’âge de 17 ans. Pour le syndicat chrétien, les employeurs n’accordent pas suffisamment d’attention aux besoins des jeunes travailleurs et à la nécessité de leur octroyer de congés payés pour préserver leur santé et pour qu’ils puissent se consacrer à des activités émancipatrices sur le plan physique et intellectuel. Elle obtient en partie satisfaction.

Toutes les restrictions évoquées sont comblées dans les lois ultérieures qui distinguent désormais les travailleurs du secteur public et du secteur privé. Ainsi, l’arrêté royal du 2 octobre 1937 prévoit d’octroyer aux travailleurs de l’État entre 15 jours et 1 mois de vacances par an, ce qui entrera en vigueur en 1940 en fonction des années de service. Une nouvelle loi comportant quelques améliorations considérables entre en vigueur le 20 août 1938 : tout travailleur bénéficie à présent du droit aux congés payés, indépendamment du nombre d’employeurs pour lesquels il travaille ou a travaillé ou du nombre total de travailleurs dans l’entreprise. Les jeunes ouvriers n’ayant pas atteint l’âge de dix-huit ans se voient à présent gratifiés d’un nombre double de jours de vacances. Outre les caisses de compensation qui existent déjà, une Caisse auxiliaire nationale, gérée par la Caisse générale d’Épargne et de Retraite, est créée. Cette nouvelle institution publique a pour mission de payer la deuxième semaine de congés des jeunes ouvriers.

En Belgique, la Caisse nationale des congés payés, dénommée Office national des vacances annuelles, est instituée par la loi du 3 janvier 1946. La Belgique n’est pas la seule à connaître ce type de réforme sociale : dans de nombreux pays, des caisses de vacances ont été créées aux fins d’assurer le paiement du pécule de vacances.

Tableau sur les acquis relatifs aux congés payés en Belgique

Des 6 jours aux 24 jours et du simple au double pécule de vacances

Trois périodes peuvent être identifiées dans l’évolution de la durée des travailleurs du secteur privé de 1936 à 1975 qui est la plus significative et emblématique dans l’histoire du droit aux congés payés, La période de 1936 à 1951 se caractérise par la protection des jeunes travailleurs. Celle qui va de 1952 à 1955 est marquée par le souci d’allonger la durée des vacances. À partir de 1956 démarre une phase qui est marquée par l’harmonisation puis par l’évolution parallèle (à partir de 1966) du régime de vacances de tous les travailleurs.

Voici les principales dates articulant cette évolution :

1936

• Instauration générale des congés payés en France et en Belgique.
• La Convention n° 52 et la Recommandation n° 47 concernant les congés payés des ouvriers sont adoptées par l’Organisation Internationale du Travail.

1938

• Instauration de la Caisse auxiliaire nationale des congés payés.
• Extension de la loi relative aux congés payés aux entreprises comptant 5 à 9 travailleurs.

1944

• La loi (du 8 juillet 1936) est applicable à tous les travailleurs (ouvriers comme employés) Les congés payés sont intégrés dans le système de la Sécurité sociale créée à la même époque.

1946

• Création de la Caisse nationale des vacances annuelles.
• Les jeunes de moins de 18 ans obtiennent 12 jours de congés. Première loi sur les jours fériés avec le paiement de 8 jours de ce type aux ouvriers.

1947

• Instauration du double pécule de vacances. Le pécule de vacances ne suffisant pas pour voyager, l’instauration du paiement d’un double pécule de vacances (lois du 10.08.1947 et du 04.06.1948) qui va devenir en quelque sorte une prime que l’on perçoit pour les vacances d’été.
• Octroi des jours fériés aux employés qui sont portés à 10 pour tous les travailleurs.

1952

• Instauration des congés d'ancienneté. Deux semaines de vacances sont acquises pour tous les salariés, soit un congé supplémentaire égal à la durée du congé auquel ils avaient droit.

1954

• La Convention de l’OIT est dotée d’un complément par la Recommandation n° 98, qui prévoit un congé annuel minimum de deux semaines pour les travailleurs comptant 12 mois de service.

1955

• Le passage de la semaine de 6 jours à 5 jours de travail en vertu d’un arrêté royal provoque un allongement de fait de la durée des vacances annuelles.

1966

• Une loi du 13 juin 1966 instaure l’obtention de 3 semaines de congés payés pour tous les travailleurs du secteur privé.

1970

• Le montant du pécule de vacances est doublé par rapport à 1947.
• Une nouvelle convention internationale pour les congés payés voit le jour (n° 132/ nouvelle version), elle fixe à 3 semaines la durée minimale du congé.

1974

• Les travailleurs de l’État se voient accorder un congé supplémentaire de 2 jours ouvrables pour ceux de moins de 30 ans et d’un jour ouvrable pour ceux de 30 à 40 ans.

1975

• Obtention de 4 semaines de congés payés grâce à une loi du 28 mars. Les moins de 21 ans ont droit à 5 semaines de vacances.


Se reposer pour combattre la fatigue

Si l’idée de repos date du 19e siècle, la fatigue est une invention de l’après-guerre 1914-1918. Les congés payés ouvrent de nouveaux horizons de vie pour les travailleurs qu’ils n’avaient jamais sans doute imaginés. Ils créent une rupture dans la monotonie du temps de travail et son rythme bientôt cadencés par les méthodes d’organisation du travail induites par le fordisme. Le propre du temps de loisir est qu’il soit possible d’en jouir à sa guise, d’être un participant libre. Le temps de loisir doit permettre l’évasion indispensable à la santé physique et à l’examen moral. L’idée est que les vacances doivent être prises dans un autre milieu, pas nécessairement loin du domicile familial mais avant tout pour s’extraire des préoccupations immédiates et des soucis quotidiens. Il s’agit d’expérimenter un autre genre de vie et de vivre une expérience brève certes, mais intense. Cela passe aussi par le sport et le développement harmonieux de l’individu. Dans ces conditions d’évasion presque totale, l’esprit se rassérène et l’être tout entier se régénère.

Un rêve qui se concrétise : le tourisme social

Les vacances, synonymes de liberté, ont suscité au départ certaines appréhensions auprès des organisations même qui ont demandé leur obtention. Ce désir d'encadrer une liberté toute nouvelle pour la classe ouvrière dont on a craint qu'elle ne sache pas s'en servir à bon escient et/ou en profiter pleinement est le point de départ de l'organisation et de l'extension du « tourisme social ». C’est aussi une question politique car le progrès intellectuel du peuple est mis en avant par le mouvement ouvrier dans l’entre-deux-guerres. L’objectif est de faire participer plus activement le monde populaire à la vie de l’esprit qui fut longtemps réservée à une élite. La réduction de la durée du travail rend possible cet objectif au travers de la rencontre entre les intellectuels et les gens du peuple. L’éducation populaire, perçue comme la science d’instruire en délassant, nécessite des méthodes particulières qui la distinguent de la distraction pure et simple. Dans une logique de démocratisation culturelle, elle se traduit concrètement par la mise sur pied de cours de gymnastique et de sports, des bibliothèques publiques, des conférences d’éducation générale, du cinéma éducatif, des visites guidées de musée. Une fois les congés payés octroyés et non concédés, la nuance est importante, le gouvernement et les organisations sociales ne se désintéressent pas de la question. Au contraire, le souci d'organiser ces congés, de permettre à la masse des salariés d'en profiter sainement et intelligemment, est le point de départ d'une véritable politique de développement du tourisme social. Pour organiser cette politique, une Commission des vacances ouvrières est créée en novembre 1936. Elle donne naissance à l'Office national des vacances ouvrières en 1937. Les représentants des ministères et des administrations intéressés par la question, des organisations sociales ou des organismes semi-publics, tels que la société de chemins de fer, y siègent et étudient les dispositions à prendre pour permettre aux travailleurs de quitter leur environnement et de profiter physiquement et intellectuellement de leurs vacances. Pour cela, il faut développer des infrastructures et des moyens de transport adaptés à leur revenu.

À partir de 1937, on assiste donc, sous l'égide de la Commission des vacances ouvrières, à une multiplication d'initiatives publiques ou privées. La Fédération nationale du camping et la Fédération nationale des auberges de jeunesse sont créées cette année-là. La Caisse d'épargne et de retraite met au point un système qui permet d'épargner en vue des vacances. Plusieurs initiatives similaires sont prises par les syndicats ou les organisations de jeunesse. Les chemins de fer, les sociétés d'autobus, émettent des billets à tarifs réduits. C'est également le point de départ de l'organisation des excursions ludiques et/ou culturelles tant de la part d'organismes publics que de celle des associations fondées par les mouvements ouvriers. « Loisirs et Vacances » naît en 1937 sous l'égide de la Ligue nationale des travailleurs chrétiens (LNTC) avec l’idée forte de partir en vacances pour conquérir la paix et de revenir pour être plus à même de gérer la pression du milieu de travail. L’organisation « Vacances et santé », lancée la même année, en est l'équivalent socialiste. Au sein des deux mouvements, il existe déjà quelques centres de vacances et certains programmes en matière de voyages organisés avant la Seconde Guerre mondiale. C’est le cas, par exemple, du centre de vacances ouvrières de la Ligue des travailleurs chrétiens de Mons-Borinage « La Belle Maison » créé en 1938, et situé à Eugies dans le Borinage.

Toutes ces initiatives vont prendre une grande ampleur après 1945. Le mouvement ouvrier belge est aux premières loges de cette société du loisir qui se massifie progressivement. Le tourisme social se développe en fait dans de nombreux pays sur divers continents. Parmi quelques exemples significatifs mentionnons la Belgique avec le pécule de vacances et les programmes de soutien aux villages de vacances, Le tourisme social peut donc se définir comme un phénomène mondial. Il est chapeauté depuis 1963 par le Bureau international du tourisme social (BITS) créé à Bruxelles, lequel constitue depuis lors un véritable réseau international de l’économie sociale en tourisme. Il regroupe aujourd’hui environ 130 membres (principalement des associations, des coopératives et quelques établissements publics) dans 35 pays, sur quatre continents.
* * * *

Les congés payés constituent plus que jamais un droit acquis, jamais remis fondamentalement en question depuis 1936. Déjà en 1972, le citoyen belge ne pensait pas alors le contraire, même s’il voyageait peu par rapport à ses voisins, comme l’expliquait le sociologue Léo Moulin lors d’un journal télévisé de la RTBF. Les pratiques vont ensuite se modifier. Le tourisme d’un jour en Belgique va exploser et les vacances à l’étranger se généraliser grâce aux compagnies aériennes charters. Les congés payés ne vont plus se prendre nécessairement d’une seule traite, mais être répartis en cours d’année. Tout le monde ne va pas partir pour autant. Pour certains, le fait de ne pas aller travailler, c'est déjà les vacances. On profite simplement des plaisirs de la vie : jardiner, se promener ou encore préparer un bon repas et l’apprécier entre amis. C’est là une longue tradition qui accompagne l’octroi des congés payés. Mais il faut également rappeler que nombreux sont celles et ceux qui ne voyagent pas, faute de moyens ou qui ne bénéficient pas de congés payés, faute de travail.

Il reste que les congés payés ont constitué à tout le moins pour les générations qui ont connu son apparition un rêve devenu réalité qui a (ré)enchanté leur quotidien. Le tourisme social a en ce sens représenté longtemps une alternative heureuse pour les familles en vue de s’évader à des prix démocratiques. Ce « paradis » ouvert par les congés payés incite à la réflexion sur le travail, les loisirs et la société du temps libre dans la société du 21e siècle.


Pistes bibliographiques

• G. Cross, « Vacations for all - The leisure question in the era of the Popular Front », Journal of Contemporary History, XXIV, 1989, nr 4, p. 599-621.
• F. Hordern, « Genèse et vote de la loi du 20 juin 1936 sur les congés payés », dans Le Mouvement social, n° 150, Les Congés Payés (Jan. - Mar., 1990), p. 19-34.
• ONVA, Les vacances annuelles en Belgique. La genèse et l’évolution jusqu’à nos jours. Rapport annuel 2012, Bruxelles. En ligne sur cette page Web.
• B. Ouvry-Vial, R. Louis, J-B Pouy, Les Vacances, Paris, Autrement, 1990.