IHOES PRODUCTIONS Articles / analyses en ligne
Collections
Productions
Historique
Infos pratiques
Contacts
Liens
Quelle qu'en soit l'issue ! Un spectacle de la compagnie Espèces de… qui pousse à l'action (analyse n°167, publiée le 27/12/2016)
Par Béatrice Cué Alvarez, Isabel Cué Alvarez, Martine Léonet et Tiffany Lasserre

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Valorisation de la culture populaire, entre héritage et renouvellement"

Il traite des sujets suivants :
Arts et culture (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Béatrice Cué Alvarez, Isabel Cué Alvarez, Martine Léonet et Tiffany Lasserre, « Quelle qu'en soit l'issue ! Un spectacle de la compagnie Espèces de… qui pousse à l'action », Analyse de l'IHOES, n°167, 27 décembre 2016,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse167.pdf.


Ode à la solidarité et au vivre ensemble, Quelle qu’en soit l’issue ! est un spectacle qui suscite le désir de réfléchir, d’agir. Œuvre de mémoire sur les luttes qui ont forgé nos droits politiques et sociaux, cette pièce à la fois légère, amusante et riche raconte le passé, observe le présent et donne envie de croire au futur, en l’humain et en sa capacité à agir pour construire, en commun, un autre monde plus juste et plus solidaire.

Cette création collective met en scène deux classes sociales, celle des « maîtres » et celle des « bêtes » et conte comment celles-ci vont se confronter, parfois gagner, parfois perdre…

Lors des dix-huit premières représentations, en mai 2015 au CPCR à Liège, ce spectacle s’est inséré dans une démarche plus globale d’éducation populaire intitulée La Tisseuse, une Maison à Partager.
Mais avant d’aller plus loin, revenons sur la genèse de ce projet qui constitue un concentré des actions que la compagnie mène depuis plusieurs années.

La Compagnie Espèces de… : avant tout une compagnie engagée sur le terrain !

La Compagnie Espèces de... est une compagnie de théâtre action qui développe des projets artistiques visant l’émancipation individuelle et collective. Sa volonté est d’œuvrer à la démocratie culturelle – rendre la culture accessible au plus grand nombre – par la pratique de celle-ci au travers d’ateliers théâtre, en conviant les participants à devenir « acteurs culturels » et en permettant à des publics exclus des circuits de diffusion classique d’assister à des représentations théâtrales en lien avec les préoccupations sociales, politiques et culturelles d’aujourd’hui : au départ, des « créations autonomes » de la compagnie elle-même, des spectacles d’ateliers, et aussi des spectacles créés par d'autres compagnies.

Le plus souvent, les comédiennes de la compagnie travaillent avec des publics précarisés, mis au ban de la société (jeunes sans emploi, chômeurs, femmes, immigrés, pensionnés...). Selon la méthodologie Les Intelligences citoyennes développée par Majo Hansotte, ils sont invités à prendre la parole sur leurs situations de vie, à en « dire le juste et l’injuste » et à les théâtraliser dans l’espace public. À partir de récits d’injustices partagés, le groupe s’approprie ce foisonnement d’émotions, de représentations symboliques et de revendications pour créer. Il s’agit de partir d’injustices vécues par chacun et chacune d’entre nous pour arriver au « Nous tous » et à la production d’actions collectives citoyennes. On élabore des scénarios, des situations, des dialogues… La mise en fable de ces différents langages conduit vers des théâtralités faisant appel à des formes artistiques différentes : représentations théâtrales, créations vidéo, éditions d’un livre…

Dans le spectacle Quelle qu’en soit l’issue !, ce sont les comédiennes de la compagnie qui sont sur scène. Cette création s’est construite avec le soutien de partenaires très divers avec qui la matière a été confrontée, tant sur le plan idéologique que sur un plan artistique, et a été présentée à différentes étapes du travail avant d’aboutir dans l’espace public, comme nous le verrons plus loin dans l’article.

Depuis toujours, la compagnie teinte l’intégralité de son travail des regards sur le monde portés par chacune des comédiennes. L’axe prépondérant à toute action est d’œuvrer aux actions qui opèrent des changements.

La Compagnie a été créée officiellement il y a un peu plus de quinze ans. Plusieurs années auparavant, la collaboration entre les trois comédiennes qui la composent encore aujourd’hui a permis de questionner ces valeurs, de les asseoir pour en faire une « marque de fabrique ». Ces valeurs sont continûment affinées et remises en question collectivement pour être réaffirmées aujourd’hui par l’entièreté des membres de la compagnie.

Celle-ci a participé à la création du Centre Polyculturel Résistances (CPCR) dans le quartier Saint-Léonard à Liège où sont hébergés, depuis, ses bureaux. Dès le début de sa création, elle a initié de nombreux partenariats avec les structures socio-culturelles locales et s'est investie dans les événements de ce quartier populaire.

Un spectacle ne tombe jamais du ciel

Le spectacle Quelle qu'en soit l'issue ! est une création, et comme toute création, elle n’est pertinente et juste que parce qu’elle fait écho à des problématiques contemporaines et qu’elle s’ancre dans le réel. Ce spectacle ne provient pas de nulle part, il est le fruit d’expériences et de rencontres multiples. En amont de cette création, quelques graines avaient germé dans le terreau de notre histoire sociale.

L’un des fondements de ce spectacle, les chants, remonte à 1994, lorsque le spectacle CQFD a été créé pour le cinquantième anniversaire de la sécurité sociale en Belgique. Puis le temps, l'évolution de la société et les rencontres ont fait leur ouvrage. Depuis 1994, la situation de la sécurité sociale ne s'est pas améliorée. La mémoire des luttes, elle-aussi, a commencé à s'étioler. Ces deux constats, les comédiennes de la compagnie les ont faits au contact de personnes socialement et culturellement très différentes : pour certaines, il s’agissait de personnes participant à leurs ateliers, de citoyens « culturellement exclus », d'êtres humains qui, face à la montée de la précarité, se sentaient abattus, impuissants. Pour d’autres, il s’agissait d’amis, de collègues, de jeunes qui ne connaissaient plus l’histoire, et particulièrement, celle des luttes sociales.
Isabel témoigne : « Il y a eu une rencontre entre les chants visionnaires [du spectacle CQFD datant de 1994] et la réalité à laquelle on était confrontées [en travaillant en ateliers théâtre avec les gens]. [On s’est dit :] "il faut faire quelque chose à partir de ça" »
En parallèle, la compagnie a animé des visites de l’exposition La grève de 60, 50 ans plus tard, toujours d'actualité, organisée à l’initiative de la FGTB Liège-Huy-Waremme en collaboration avec l'IHOES. Cette exposition s'est tenue à la salle des fêtes de l'usine sidérurgique Ougrée-Marihaye entre décembre 2010 et mars 2011, un lieu symbolique de l’histoire ouvrière. Une des zones de l’exposition était intitulée « le mur des conquêtes sociales ». Il s’agissait d’un puzzle géant représentant les conquêtes passées, à réassembler avec les visiteurs. Devant ce mur, les rencontres et échanges ont fait réaliser aux comédiennes-animatrices à quel point : « c’est [...] une belle histoire [que celle des conquêtes sociales]. Quand on la raconte,… ça crée des choses, ça met les gens ensemble ».
Béatrice précise : « Si on connaît cette histoire, ça peut peut-être donner des forces pour se dire : "oui, on peut encore se battre, on peut encore y arriver. En se mettant ensemble, il y a moyen qu’on bouge encore les choses." »
L’évidence s’est imposée. Il fallait se remettre à créer autour de cette matière qu’étaient les luttes sociales : réinterroger le passé pour comprendre le présent et rêver l'avenir. Le processus de création s'est donc mis en place avec un comédien, Fabrice Piazza, qui s’est dès lors intégré à l’équipe : réflexions, rencontres, lectures, essais sur le plateau, écritures collectives…

Des inspirations…

Plusieurs autres sources d'inspiration ont guidé la création du spectacle Quelle qu'en soit l'issue ! et le projet « La Tisseuse, une Maison à Partager » qui a accompagné certaines représentations. Il y a eu notamment le film Jimmy’s Hall de Ken Loach, mais aussi l’exposition sur les maisons du peuple mise en place par l’asbl Présence et Action Culturelles (PAC) de Bruxelles. La découverte de cette exposition a donné l’envie à la compagnie d’inscrire son processus créatif dans une démarche plus large d’implication citoyenne.

En redécouvrant les maisons du peuple, leur histoire et ce qu'elles représentaient pour les gens, la compagnie a décidé qu'y faire concrètement référence, lors des représentations du spectacle, serait tout à fait porteur de sens. Par rapport au contexte actuel, des parallèles étaient évidents, notamment à travers le besoin de créer autour d’un lieu qui rassemble, de renouer avec des lieux d’émancipation populaire, des lieux où se rassembler pour « opérer des changements ».
« Les maisons du peuple et les coopératives ont été créées pour contrer aussi une crise qui arrivait », explique Béatrice. Tandis que Tiffany précise : « le pain était le premier besoin poussant à la création des coopératives ouvrières […] qui ont vu ensuite naître les maisons du peuple. L’idée était : on a besoin de se nourrir, nous n’avons plus les moyens d’acheter notre nourriture dans le commerce traditionnel, il faut donc que l’on produise notre propre nourriture […] C’est ainsi qu’un mouvement collectif s’est mis en place.

On s’est dit "tient aujourd’hui ça résonne, ça fait écho ce type de problématique, on est de nouveau dans une situation où on est de nouveau dans un besoin d’autonomie par rapport à la nourriture." ».
Le projet intitulé La Tisseuse, une Maison à Partager s'est donc construit au CPCR : le lieu des représentations a été aménagé en un espace convivial et rassembleur avec des tables, des nappes fleuries, les panneaux d’exposition sur les maisons du peuple, l’aménagement de la devanture du CPCR redonnant vie à la façade…

De nombreuses activités ont été organisées en parallèle du spectacle ; des activités visant toutes à recréer du lien social, permettant à chacun de partager ses idées propres sur les défis à relever aujourd’hui. Nous les détaillons plus bas.

C’est ce lien social et l’espace convivial dans lequel il pouvait prendre place que la compagnie visaient à travers sa référence aux maisons du peuple. Cependant, le choix a été délibéré de ne pas s’inspirer de la connotation « appartenance à un parti politique » ni d’une nostalgie du passé.

… au processus de création...

Pour garder le lien avec les gens et ne pas se déconnecter des diverses réalités…
… l’écriture et la dramaturgie de Quelle qu’en soit l’issue s’est construite en lien avec une cinquantaine de personnes issues de milieux divers : des participants à nos ateliers, des ouvriers, des syndicalistes, des journalistes, des artistes, des animateurs socioculturels.
Nous avons organisé des moments d’échange où nos partenaires de création nous ont fait part de leurs impressions, de leurs manques, de leurs coups de gueules.
Cet aller-retour vers le public nous a permis de confronter nos intuitions et d’insuffler de nouvelles idées.
Béatrice explique : « On a fait […] des rencontres avec les gens qui ont écouté le CD [du spectacle chanté CQFD]. On a vu plus ou moins cinquante personnes, on a fait quatre gros repas en mélangeant parfois ou pas le monde syndical, culturel, les amis, les gens d’ateliers. De toutes ces réflexions les gens disaient [entre autres] : "il nous manque le présent, il nous manque vingt ans de spectacle." »
… avec diverses formes artistiques…

Comment rendre « visible » ces chants qui résonnent encore aujourd’hui en nous ? Comment raconter l’histoire des luttes sociales et faire des liens avec les enjeux actuels au départ de notre constante préoccupation d’être « lisibles » par le plus grand nombre ?

Pour rencontrer cette préoccupation, les comédiens ont testé plusieurs formes artistiques, notamment celle du cabaret ; ils n’ont pas été convaincus. Ils en sont arrivés au conte. Ce procédé narratif sera entrecoupé de scènes de marionnettes et entouré d’interventions des acteurs en leur nom propre. Pour y parvenir, la compagnie s'est entourée de personnes ressources issues du monde de la scène : Baptiste Isaïa, Sara Brahy, Johan Dupont, l'Ami Terrien, Claude Fafchamps…

C'est en poursuivant les échanges avec ce public diversifié, tout au long de la création, que la forme artistique a abouti.
Isabel : « [CQFD] c’était un spectacle qui était dans une forme très brechtienne, avec des petites interventions parlées. […] parfois quand on parle de notre histoire [sociale], c’est "sérieux", c’est engagé. Pourtant, il est possible de se dire [que l’] on peut être drôle, avoir de la distance, de l’humour, se foutre un peu de notre gueule [sic], avoir un peu d’autodérision. Le propos que l’on porte, il est fort. Il n’y a peut-être pas besoin d’en rajouter dans la forme. »
Le travail de mise en scène autour de Quelle qu'en soit l'issue ! en a fait un spectacle qui bouge et fait bouger. Sans culpabiliser les spectateurs ni dramatiser la situation, il met le doigt sur des victoires ou des failles du passé et ouvre des possibles pour demain.

... jusqu’aux actions concrètes

C’est dans la dernière partie du spectacle Quelle qu'en soit l'issue ! que les comédiens mettent en lumière des possibilités d’actions, d’alternatives, de résistances actuelles. Ils sortent de la forme narrative du conte, de l'histoire avec un petit ou un grand H, et partagent avec le public des « bonnes nouvelles du monde ». Ils font référence au village de Marinaleda vivant en autogestion, au refus de certaines communes de ratifier le traité de libre-échange transatlantique (TTIP)... avant d'entamer On n’est pas seul(s), un slam rassembleur pour inviter les gens à continuer de se mobiliser pour construire un autre monde en commun. Avant chaque représentation, les bonnes nouvelles sont actualisées, et en partie, recentrées sur les actions locales, proches du lieu de représentation.

À l'issue de chaque représentation, les spectateurs ont pu exprimer leur ressenti dans un livre d'or. Voici quelques échantillons de leurs réactions : « Merci pour ce spectacle émotionnant qui redonne le goût de la Lutte. Bonne suite à vous tous […] », ou encore : « J’ai trouvé ça super qu’on se défende ».

Dès le départ, la compagnie a conçu le spectacle comme un support de prise de conscience et d’initiatives concrètes, utiles et collectives.
Tiffany : « notre réflexion était bien : le spectacle est l’élément déclencheur, mais à Liège en tout cas, il prenait du sens aussi parce qu’il y avait un certain nombre d’actions autour. »
« On a aussi besoin de refaire des choses ensemble, d’être dans des activités plus concrètes et qui sont directement utiles à tout le monde ».
Dans le projet plus global intitulé La Tisseuse, une Maison à Partager, des actions ont donc pu prendre place : présentation de l’exposition sur l’histoire des maisons du peuple, organisation des ateliers « pains du monde », construction de bacs « nourriture à partager », ateliers slam où chacun peut s’exprimer librement, projections de films et documentaires comme Marinaleda et Pride, Jimmy’s Hall ou Ne vivons plus comme des esclaves, soirée de discussions autour d'alternatives positives développées dans le monde, conférence gesticulée, repas partagés… Ces actions se sont construites avec de nombreux partenaires locaux : le PAC de Liège, Acteurs de l’ombre, le CLF (Centre liégeois de formation), la mutualité Solidaris, les Incroyables comestibles, les Oiseaux s’entêtent, Les Écrivains publics…
Isabel : « Travailler pour que l’Histoire puisse se raconter et les publics se rencontrer, c’est juste : par rapport au spectacle et par rapport au projet [de la compagnie] ».
La « Maison à Partager » de mai 2015 a fait germer quelques graines dans les esprits, notamment au sein du CPCR qui a réenvisagé son espace de rencontres comme un espace plus convivial, aux aménagements étudiés et chaleureux, à la décoration soignée.
Martine témoigne : « [On avait envie que ce lieu puisse] garder des choses de cette éphémère "Maison à Partager". L’atelier pain devrait ou pourrait continuer… ou un atelier culinaire, une fois par mois. Il faut que l’on cherche, mais l’envie c’est que cette initiative puisse perdurer autrement, ici au CPCR, avec leur équipe. »
De son côté, la compagnie continue à nourrir cette recherche de convivialité et d'activités rassembleuses autour des représentations du spectacle qui a donc eu lieu dans différents lieux. Parfois, cela se concrétise par un petit événement construit avec le lieu d'accueil, parfois simplement en déplaçant un module regroupant des initiatives citoyennes régionales et en invitant les gens à indiquer celles qu'ils connaissent. Mais toujours, elle veille à réfléchir, à imaginer son rapport au public à l'issue des représentations.
Souvent sans transition, les comédiens sortent du plateau, viennent retrouver les gens du public et entament des discussions informelles et chaleureuses. Une nouvelle rencontre peut alors avoir lieu…

Des souffrances collectives aux luttes émancipatrices, des maux aux mots, des mots à la mise en scène, de la mise en scène aux actes… Raconter une histoire de solidarité, à travers le spectacle Quelle qu’en soit l’issue ! ce fut et c’est aussi réfléchir à comment aujourd’hui vivre cette solidarité, comment la mettre en œuvre dans nos quotidiens et dans nos quartiers. Retrouver la puissance d’agir collectivement pour une société plus juste, tel est l’enjeu.