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Les quatre Eurotours de l’objection de conscience "pour le droit au refus de tuer" (1989-1992) (analyse n°168, publiée le 14/3/2017)
Par Alain Chevalier

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Sensibilisation au pacifisme et aux résistances d'hier et d'aujourd'hui"

Il traite des sujets suivants :
Pacifisme (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Alain Chevalier, « Les quatre Eurotours de l’objection de conscience "pour le droit au refus de tuer" (1989-1992) », Analyse de l'IHOES, n°168, 14 mars 2017,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse168.pdf.


Préambule de l’IHOES


Comme mentionné dans le cadre de l’exposition Et si on osait la paix ? Le pacifisme en Belgique d’hier à aujourd’hui : défendre la paix, c’est aussi une question de conscience. Refuser « d’apprendre à tuer » et/ou contester l’organisation militaire font partie des fondements de la démarche des objecteurs de conscience. Si ce phénomène s’affirme en Belgique durant l’entre-deux-guerres, il faut attendre 1964 pour que le droit de réaliser un service civil plutôt qu’un service militaire soit obtenu, après plusieurs décennies de débats parlementaires. Par la suite, la mobilisation se poursuit autour de différents enjeux comme celui de populariser cette « liberté de choix » ou d’élargir les conditions d’octroi de ce droit à des motivations d’ordre humanitaire ou politique. En 1994, le service militaire est suspendu – et non supprimé – en Belgique, et de ce fait, le service civil devient obsolète. En trente ans, près de 33 000 jeunes ont revendiqué le statut d’objecteur de conscience.

L’auteur du présent article était l’un d’entre eux. Lors d’une réunion du « groupe de réflexion sur le pacifisme en Belgique » en amont de l’exposition précitée, Alain Chevalier avait évoqué l’action militante qu’il avait menée avec des amis objecteurs. Il s’agissait des Eurotours, quatre tours européens à vélo organisés à partir de 1989 pour sensibiliser l’opinion publique à l’objection de conscience. Nous lui avions alors suggéré d’en faire un article, ce qu’il a accepté avec plaisir. Pour ce faire, il s’est replongé dans ses souvenirs, mais aussi dans ses archives et dans celles exhumées par son ami Didier Coeurnelle de Bruxelles qui, aidé par son amie Maria de Leeuw, a pu remettre la main sur une série de documents (publications, affiches, courriers, bilans, comptes, articles de presse…).

Voici donc l’histoire, peu connue du large public et surtout des plus jeunes, d’un combat citoyen en faveur de la paix que nous rapporte l’un de ses acteurs !


Prélude : Les mesures discriminatoires du gouvernement Martens-Gol

En Belgique, de 1981 à 1987, la coalition libérale-sociale-chrétienne au pouvoir, bien connue sous le nom de gouvernement Martens-Gol, s’attaque aux dispositions liées à l’organisation du service civil, le service alternatif au service militaire proposé aux objecteurs de conscience. La loi qui accorde un statut à ces derniers a été votée en Belgique le 3 juin 1964. Elle était simple : « celui qui pour des raisons d’ordre moral, philosophique, religieux, éthique, social… est convaincu qu’on ne peut tuer son prochain, même à des fins de défense nationale, peut demander le statut d’objecteur de conscience ». Sa promulgation met fin à un long combat mené depuis la fin de la Première Guerre mondiale par les pionniers du « fusil brisé ». Les premiers objecteurs « statutaires » ont d’abord été appelés à prester leur service exclusivement à la Protection civile, mais l’organisation hiérarchique de cette dernière, calquée sur celle de l’armée, ainsi que la détermination des objecteurs à se mettre efficacement au service de la société, les ont très vite amenés à réclamer une modification du statut pour permettre leur affectation dans des organismes publics ou privés. Cela s’est fait à titre expérimental en 1969, puis à titre définitif en 1975 ; le ministre de l’Intérieur pouvant dès lors affecter des objecteurs à des organismes assumant des tâches d’intérêt public au bénéfice de la collectivité.

Ces affectations volontaires et concertées, qui correspondent aux attentes des organismes agréés et des objecteurs, ne sont assurément pas du goût de la droite. Certaines associations qui en bénéficient, tel Oxfam (!), sont dans son collimateur et le magazine Pourquoi pas ? dénonce, en 1987, « les objecteurs manipulateurs de marionnettes et autres guitaristes inciviques donnant dans l’"agit’-prop" pacifiste pendant que leurs camarades suent sous les drapeaux ». Profonde analyse de la situation !

Le gouvernement Martens-Gol décide alors de changer les règles, à défaut de pouvoir modifier la loi. Le 23 juillet 1985, un arrêté royal décrète que les affectations seront décidées par le ministre de l’Intérieur (le PSC Joseph Michel à l’époque). Les organismes et les objecteurs ne sont plus libres de leur choix. Les premiers sont classés selon un système de « priorités » qui va reléguer les plus progressistes et les plus gênants d’entre eux. Quant aux objecteurs, ils doivent désormais remettre un dossier contenant trois propositions d’affectation faisant chacune partie d’un secteur d’occupation différent : établissement de soin, établissement d’assistance (aux personnes âgées ou handicapées), établissement de nature sociale ou de nature culturelle. La durée du service pour les deux premiers types est alors de 15 mois tandis qu’elle passe à 20 mois pour le secteur socio-culturel, soit respectivement une fois et demie ou deux fois plus que le temps du service militaire. On remplace ainsi un système basé sur le consensus des parties concernées par un système que les objecteurs dénoncent très vite comme une ineptie, comme un gâchis de compétences, une vexation pour les motivations personnelles et un encouragement à l’arbitraire et au favoritisme politique, comme nous allons d’ailleurs le voir à propos de… mon cas !


La Coordination nationale des objecteurs de conscience – Het Nationaal Koördinatiekomitee van Gewetens-bezwaarden (CNOC-NKG)

N’étant pas de nature rebelle et élevé dans le respect des institutions de l’État, j’ai de mon côté suivi la procédure à la lettre en remplissant le formulaire de mes trois propositions d’affectation : la première, pour l’Université de Liège où j’aurais presté mon service pour le Théâtre Universitaire dont j’étais membre amateur depuis 1982 ; la deuxième, pour « Le Renouveau » une asbl s’occupant de jeunes sans emploi, et la dernière, pour le CPAS de Visé, deux institutions contactées uniquement dans le but de remplir les formalités et sans tactique particulière. Je reste alors confiant et pense bien que mon premier choix, qui m’apparaît comme le plus rationnel et le plus évident, sera retenu. Tout en veillant quand même à mettre toutes les chances de mon côté : j’avais ainsi obtenu une lettre de recommandation d’un membre éminent d’un des partis au pouvoir… Vous parliez de favoritisme politique ?

Rien n’y fit en fait et le 9 juin 1987, c’est la douche froide : je suis officiellement affecté au CPAS de Visé, et plus précisément, à la Maison de repos « La Claire Fontaine » pour une durée de 15 mois. Cette décision provoque chez moi désarroi, incompréhension et colère, sentiments que j’ai impérativement besoin de partager. C’est la raison pour laquelle je me rends tout de go à la Maison de la Paix à Ixelles, 35 rue Van Elewijck, où se trouvent les bureaux de la Confédération du service civil de la jeunesse (CSCJ). J’y suis accueilli par d’autres objecteurs qui viennent de créer, en mars 1987, la CNOC-NKG ou la Coordination nationale des objecteurs de conscience – Het Nationaal Koördinatiekomitee van Gewetens-bezwaarden.

La résistance s’organise avec cette CNOC-NKG, comme on peut le lire dans le recueil de textes et de témoignages que cette dernière publie en 1991 sous le titre de Objecteur : témoin que rien :

« Sous le slogan, "l’objecteur plie mais ne rompt point", un petit groupe se mobilise, en marge des stratégies de simple lobbying dans lesquelles la Confédération du service civil de la jeunesse (SCJ) et le Burgedienst voor jeugd (BDJ) plaçaient encore beaucoup d’espoirs. Ainsi se crée un jeu de complémentarités objectives entre ces organisations traditionnelles et un noyau cultivant des méthodes d’intervention et d’occupation du terrain politique plus orientées vers les media [sic] que vers les ministères, et plus centrées sur les intérêts réels des objecteurs que sur un hypothétique compromis avalisable [sic] par le gouvernement PSC-PRL de l’époque. »

Comme première action retentissante, les membres de la CNOC-NKG décident, le 22 avril 1987, de murer une des portes d’entrée du ministère de l’Intérieur, dénonçant ainsi le mur d’incompréhension qui les séparait de plus en plus de leur ministère de tutelle. Cette Coordination entend « réagir aux dérapages de plus en plus graves lésant les objecteurs de conscience » (faisant e.a. référence aux dernières décisions ministérielles) et favoriser la concertation entre communautés linguistiques « pour agir envers le ministre sur des bases revendicatives communes ». De manière plus globale, la CNOC se donne pour mission de « sortir de la marginalisation et forger de l’objection l’image d’un idéal » et d’« engager une réflexion de fond sur le droit au refus de tuer ». Par la suite, la CNOC-NKG se dote d’une plateforme revendicative dont les principaux points concernent la révision des conditions d’affectation des objecteurs auprès d’organismes de droit public ou privé, mais aussi l’amélioration de leur situation matérielle (hausse de leurs revenus, alignement de la durée du service civil sur celle du service militaire et assouplissement des procédures administratives pour obtenir le statut d’objecteur).


« Objecteurs sans frontières » : aux prémices de l’Eurotour

Une autre occasion de se rencontrer pour les objecteurs en service sont les formations organisées à partir de 1976 par l’Université de Paix (UP) en collaboration avec la CSCJ. Ces formations sont prises en compte dans la durée du service civil et portent sur des sujets en lien avec la démarche de l’objection de conscience : éducation et non-violence, conduite de réunion et consensus, le pouvoir et la désobéissance ; l’objection de conscience, son bilan, ses enjeux et ses perspectives… Parmi celles-ci, une session appelée « Objecteurs sans frontières » est organisée conjointement par l’UP et le BEOC (Bureau européen de l’objection de conscience). Elle réunit, en janvier-février 1988 à Bückeburg près de Hanovre, des objecteurs allemands, belges et français qui décident d’agir ensemble pour attirer l’attention des médias et du grand public et pour défendre ensemble leurs idéaux. Il faut dire et redire que de nombreux pays ne reconnaissent toujours pas l’objection de conscience comme une alternative au service militaire ou que le service civil, quand il existe, ressemble souvent à une punition. De plus, que ce soit en Grèce, en Finlande, en Bulgarie, en Suisse, en Turquie, en Afrique du Sud ou en Israël, des milliers de jeunes continuent à être emprisonnés pour avoir refusé de faire leur service militaire.

Sensibles à la dimension internationaliste de notre engagement et dans la perspective de « l’Europe de 1992 », nous décidons de promouvoir l’harmonisation la plus favorable possible du statut d’objecteur de conscience et celle des règles d’accomplissement du service civil dans les pays de la future Union européenne. Pour ce faire, nous optons pour une solution attrayante et symbolique qui fait le lien entre les situations nationales et mobilise le public : organiser un tour européen de l’objection de conscience à vélo. L’idée de « l’Eurotour » était lancée et une première édition allait voir le jour : elle traverserait l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, le Grand-Duché de Luxembourg et la France, comme nous allons le voir.


Le premier Eurotour : 640 km du 28 avril au 15 mai 1989, de Bonn à Strasbourg

Pour préparer ce premier Eurotour, des réunions – « les vendredis de l’Eurotour » – se tiennent chaque semaine à Bruxelles avec la CNOC-NKG, et d’autres encore, à Louvain, Liège, Maastricht, Bonn, Metz ou Strasbourg… Des contacts sont pris localement avec des associations pacifistes ou alternatives pour organiser l’accueil de la caravane cyclo-militante dans les villes traversées. Ensemble, nous nous occupons des logements, des repas mais aussi des animations éventuelles, telles tenue de stands, vente de T-Shirts et de badges, parades cyclistes, théâtre de rue, expositions, rencontres et débats… Le budget est établi et des subventions sont obtenues pour quelque 200 000 francs belges auprès du Service de l’Éducation permanente de la Communauté française de Belgique, du Secrétariat d’État à l’Europe 1992 mais aussi de sponsors privés ou d’associations telles Oxfam, le Service civil international (SCI), Pax Christi… Un manifeste de l’objection de conscience est rédigé en français, anglais, allemand, néerlandais, espagnol, italien, roumain, russe, norvégien et espéranto. Des affiches et des dépliants de promotion sont imprimés et une première brochure d’une quarantaine de pages, en versions anglaise ou française, est éditée à l’occasion par la CNOC-NKG avec l’appui du Mouvement international de réconciliation (MIR). C’est Objecteurs sans frontières qui reprend des témoignages et des articles sur la situation de l’objection de conscience de par le monde.

Le départ du tour est donné le 28 avril 1989 à Bonn en Allemagne. Une quarantaine d’objecteurs se mettent en selle. Ils viennent de France, d’Allemagne, des Pays-Bas, de Belgique mais aussi de Pologne, d’Italie et de Hongrie. Un objecteur grec est également de la partie : il s’agit de Michailis Magarakis, condamné à 4 ans de prison dans son pays pour avoir refusé de faire son service militaire, mais libéré quelques mois auparavant. Tous entament un périple qui les conduira le 14 mai à Strasbourg, en passant par Cologne, Aix-la-Chapelle, Sittard, Maastricht, Liège, Marche-en-Famenne, Bastogne, Luxembourg, Verdun et Nancy. Chaque étape est l’occasion d’occuper l’espace public avec des stands d’information et l’une ou l’autre animation de rue. Une exposition itinérante présente l’évolution des statuts d’objecteurs de conscience de la Finlande au Japon. Des actions locales particulières sont aussi programmées (même si tous les débats prévus n’ont finalement pas lieu) : à Liège, une réception à l’Hôtel de Ville et une rencontre avec des représentants politiques ; à Bastogne, une action symbolique devant le mémorial du Mardasson ; à Verdun, la réalisation du sigle de la Paix réalisé avec des cailloux devant l’ossuaire de Douaumont ; et pour finir, à Strasbourg, la remise du Manifeste européen de l’objection de conscience au Palais de l’Europe et la participation à la Fête européenne de l’objection de conscience à l’occasion de la « Journée internationale de l’objection de conscience » du 15 mai.


L’Eurotour 1990 : 1 200 km du 2 au 31 août, de Paris à Berlin

Second volet du projet, l’Eurotour de 1990 va prendre de l’ampleur et même une ampleur inattendue. Forts du succès de l’Eurotour de 1989, nous nous donnons à nouveau rendez-vous dès juillet 1989 pour la préparation de l’édition suivante. L’idée, cette fois-ci, est de partir de Lille pour aboutir à la frontière est-allemande, démarche que nous voulons emblématique à l’heure de la guerre froide ! Mais les événements de l’automne 1989 à l’Est et la chute du mur de Berlin, le 9 novembre de la même année, nous amènent à marquer symboliquement le coup et à relier à vélo Paris et Berlin, l’Arc de Triomphe et la Porte de Brandebourg. L’occasion est trop belle.

Trente-deux participants commencent le périple à l’esplanade du Trocadéro et nous serons 48 à l’arrivée à Berlin. Dix nationalités sont représentées : Belges, Ouest-Allemands, Français, Espagnols, Italiens, Grecs, mais aussi, conséquence de l’ouverture à l’Est, des Hongrois, des Polonais, des Russes et des Est-Allemands, tous issus de pays qui viennent à peine d’instaurer un service civil. L’Eurotour traverse 21 villes sur le mois. Les rencontres, conférences de presse, manifestations dans l’espace public et actions symboliques se succèdent à un rythme que nous pourrions qualifier à juste titre de stakhanoviste : nombreuses rencontres avec le public et les passants ; discussions souvent difficiles à propos de la Guerre du Golfe qui se prépare en réponse à l’invasion du Koweit par l’Irak le 2 août 1990 ; « descente » d’objecteurs dans un bureau d’enrôlement militaire à Paris pour y distribuer les brochures d’information jusqu’à ce qu’ils soient gentiment priés de sortir ; étape Beauvais-Amiens sous la surveillance de policiers français des renseignements généraux ; manifestations devant l’ambassade de Grèce à Bruxelles ; arrestation de participants par la police de Breda aux Pays-Bas à la suite de tags laissés sur un char américain (servant de mémorial) ; participation au Festival de la Paix à Münster ; rencontre à Hanovre avec la ministre de la Justice du Land de Niedersachsen (Basse-Saxe) pendant que d’autres manifestent devant le consulat de Turquie; visite d’anciens locaux de la Stasi de RDA à Magdeburg… Toute cette sensibilisation trouve son point d’orgue à Berlin – à l’Église du souvenir (Gedächtniskirche), à l’Alexanderplatz ou à la Postdamer Platz – le 1er septembre lors de l’« Anti-WAR Day », à la date anniversaire de la déclaration de la Deuxième Guerre mondiale.

Cet « Eurotour 90 » est assurément une édition marquante. Sa préparation est aussi minutieuse, tant sur le plan de nos réunions de coordination nationales et internationales que sur celui des contributions des relais locaux et régionaux. Pour chaque étape, ceux-ci reçoivent préalablement un guide pratique détaillé leur donnant des recommandations concernant l’organisation du logement, des repas, des animations, des relations avec la presse et du financement. Sur ce point, le Fonds européen de la Jeunesse (dépendant du Conseil de l’Europe, à Strasbourg) débloque, dès janvier, un subside de 75 000 francs français qui complètent les subventions de l’APAIJ (Agence pour la Promotion des Activités internationales de Jeunesse, programme « Jeunesse pour l’Europe » de la Commission européenne) et du Secrétariat d’État à l’Europe 92. Enfin, cette deuxième édition bénéficie d’une large diffusion dans les réseaux alternatifs ou pacifistes et d’une présence médiatique pratiquement constante pendant toute sa durée, que ce soit sur le plan national ou sur le plan local. La revue de presse déposée au centre d’archives de l’IHOES en témoigne.


L’Eurotour 1991 du 7 au 15 juillet, de Vienne à Budapest : une édition de la transition

Plus courte en distance (300 km) et en temps (une dizaine de jours), la « cuvée 1991 » ressemble plus à une manifestation cyclo-touristique le long du Danube qu’à la prouesse sportive et cyclo-militante de l’année précédente. Si l’idée est au départ de se tourner vers le sud de l’Europe et de rejoindre la Turquie par les Balkans, la situation politique explosive de la région nous oblige à y renoncer puisqu’en juin-juillet de cette année-là, les affrontements en Slovénie entre la défense territoriale slovène et l’armée populaire yougoslave marquent une étape fondamentale dans l'évolution vers les conflits armés d’ex-Yougoslavie. Le projet de circuit est réduit, sans doute aussi à cause de la nécessité pour l’équipe organisatrice de faire une pause après la flamboyante édition précédente.

Mais il n’est nullement question de « passer le tour » en 1991, bien au contraire ! Ce que l’on appellera la première guerre du Golfe (qui s’enclenche avec l’invasion du Koweit par l’Irak en août 1990 et la riposte des États-Unis avec l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU, en janvier-février 1991), nous rappelle à tous le bien-fondé de notre combat. D’une certaine manière, cette édition maintient les feux en activité. Elle réunit une quinzaine d’objecteurs, majoritairement de l’équipe organisatrice, et est programmée pour arriver à Budapest le 14 mai où se tient l’International Conscientious Objectors’ Meeting (ICOM), le rendez-vous annuel et mondial de l’objection de conscience.


L’Eurotour 1992 : du 22 août au 18 septembre, de Berne à Barcelone

On ne change pas une équipe qui gagne : l’Eurotour de 1992 se prépare comme précédemment. Dès novembre 1991, les réunions de coordination internationales reprennent de Knokke à Genève en passant par Berne, Lyon, Bruxelles, Paris ou le Cun du Larzac. Nous sommes aussi à Fribourg-en-Bresgau du 5 au 12 juin 1992 dans le cadre de la « semaine UNSAID », « la semaine du NON-DIT », rencontre parallèle et alternative au Sommet de Rio et où sont abordés des points qui « ne seront pas dits » au Brésil. Il nous arrive en effet de profiter quelques fois de manifestations alternatives pour tenir nos réunions.

Une newsletter donne chaque mois des nouvelles sur l’avancement du projet. Direction : le Sud comme souhaité l’année précédente. L’itinéraire audacieux envisagé au départ est de se mettre en selle à Genève jusqu’au Maghreb. Mais il est finalement décidé de traverser la Suisse, depuis Berne, pour attirer davantage l’attention de la population et des autorités de ce pays qui ne reconnaissent toujours pas l’objection de conscience. Ce départ se fait aussi en collaboration directe avec le Service civil international qui tiend à Berne même un chantier de volontariat de deux semaines, destiné à préparer les bicyclettes et le matériel d’animation. Les subsides du Fonds européen pour la Jeunesse sont reconduits pour un montant de 80 000 francs français auxquels s’ajoutent les subsides locaux obtenus : la Ville de Genève octroyant par exemple une aide de 4 000 francs français, et la Confédération helvétique, 2 000 francs suisses.

Les organisateurs s’adjoignent de l’aide de Rampenplan pour le catering. Il s’agit d’une association de bénévoles néerlandais qui organise des repas typiquement végétariens tout au long d’activités alternatives et qui ont déjà accompagné l’Eurotour de 1991. Parallèlement, nous adoptons l’« ÉCO » comme monnaie pour la participation à l’Eurotour. Deux nouvelles dimensions en cohérence avec nos objectifs militants. De fait, nous associons notre militantisme en faveur de l’objection de conscience à d’autres combats (comme ceux liés à plus de justice sociale ou à la protection de l’environnement). À nos yeux, l’objection de conscience n’est qu’une facette d’un « système » plus global qui ne nous convient pas. Au-delà de la défense du service civil, nous voulons ouvrir le débat à d’autres enjeux politiques, bref nous voulons changer le monde…

À cette édition de 1991 sont attendus une cinquantaine de participants venus de partout : allemands, belges, espagnols, français, hollandais, suisses, polonais, lithuanien, roumain, russes, slovènes, indien, américain, marocain et algériens. L’itinéraire final est enfin fixé avec 18 villes étapes depuis la Suisse jusqu’en Espagne, en passant par la France (Berne-Friboug-Lausanne-Genève-Morestel-Lyon-Valence-Montélimar-Avignon-Nîmes-Montpellier-Béziers-Perpignan-Figueres-Girona-Mataro-Badalona Barcelone). Nous renonçons à pousser jusqu’au Maroc ou en Algérie pour des raisons de budget et d’incertitudes quant à l’obtention des autorisations nécessaires. Mais nous y penserons pour 1993…


Pas d’Eurotour en 1993

Mais ce tour de 1993 ne verra pas le jour. Le noyau de base s’est réduit. Les objecteurs initiateurs du projet sont maintenant entrés dans la vie active, ce qui les rend beaucoup moins disponibles. Trop peu de candidats prêts à s’investir se présentent à une première réunion en novembre 1992. Une deuxième réunion est programmée en décembre, mais nous n’en avons pas d’autre trace que la convocation. Le compte bancaire, ouvert pour l’organisation des Eurotours, sera soldé en faveur de l’International Conscientious Objectors’ Meeting. Puis, le 1er janvier 1994, la conscription obligatoire est suspendue en Belgique… et le service civil devient obsolète.


En guise de conclusion aujourd’hui

Il reste difficile de mesurer l’impact d’une telle aventure. L’objection de conscience restait alors un sujet marginal pour la population, malgré la bonne couverture de presse que nous avions pu susciter autour des Eurotours. L’un des éléments qui explique notre succès médiatique, c’est que ces tours en vélo ne gênaient personne, ils apparaissaient comme « un truc sympa », « un truc de jeunes » ; or le « jeunisme » existait déjà…

Mais ce qui est sûr, c’est que nous étions à l’époque largement animés tant par nos idéaux de paix et d’entente harmonieuse entre tous les peuples que par la volonté de construire une Europe autre que celle qui se dessinait déjà en 1992. Une Europe qui ne soit « ni une forteresse assiégée, ni une Europe militaire, 2e pilier de l’OTAN, ni une Europe de profits mais une Europe sociale, pluriculturelle et écologique, espace de paix et de liberté ouvert sur l’extérieur », comme nous l’écrivions alors dans nos demandes de subsides. Nous nous appuyions, pour nos actions, sur des résolutions progressistes votées au Conseil de l’Europe, à la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies ou au Parlement européen, comme la résolution Macciochi-Veil du 7 février 1983 qui demandait notamment l’alignement des temps des services qu’ils soient militaire ou civil. Nous nous mobilisions pour que ces résolutions deviennent contraignantes.

Mais, nous restions aussi lucides et nous écrivions ceci dans un double feuillet de présentation de l’eurotour 1990 : « Nous craignons qu’il n’y ait pas de désarmement radical des armées, que la recherche militaire, la production et le commerce des armes continuent et que l’ennemi qui s’appelait "communiste" soit remplacé par "les étrangers", "les demandeurs d’asile" ou "l’Islam" ».

Ou encore dans un courrier interne en 1992 : « Ici, les idéologies d’extrême-droite gagneront du terrain ; là-bas, les extrémistes religieux s’imposeront comme catalyseurs de révoltes, puis comme instrument de gouvernement ».