IHOES PRODUCTIONS Articles / analyses en ligne
Collections
Productions
Historique
Infos pratiques
Contacts
Liens
Militance vs militantisme ou quand l'histoire des mots raconte l'histoire des choses (analyse n°169, publiée le 12/6/2017)
Par Anne-Martine Henkens

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Sensibilisation au pacifisme et aux résistances d'hier et d'aujourd'hui"

Il traite des sujets suivants :
Syndicalisme (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Anne-Martine Henkens, « Militance vs militantisme ou quand l'histoire des mots raconte l'histoire des choses », Analyse de l'IHOES, n°169, 12 juin 2017,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse169.pdf.




Lorsqu'un nouveau mot apparaît, il est censé répondre à un besoin nouveau. Or l'apparition du terme militance dans les années 1990 ne lui a pas accordé d'emblée un champ lexical distinct de celui de militantisme : il est courant de voir les deux s'employer quasi indifféremment dans des publications de tout niveau. Mais pourquoi ?


« - En matière de militance…, commence mon interlocutrice…
- Pourquoi parles-tu de militance, et non de militantisme, lui demandé-je ?
- Oh… c'est instinctif… c'est spontané, je n'ai pas réfléchi ! »
Petit extrait d'un dialogue réel lors d'une séance du groupe de « Collecteurs de mémoire orale » organisé par l'IHOES et dont les thèmes s'ancrent précisément sur la militance et l’engagement. Je m'aperçois que, si le mot militance ne me pose aucun problème, je ne l'ai cependant jamais employé : je m'en suis toujours tenue au militantisme, que je n'entends guère évoqué. D'où la question : le militantisme est-il en voie... d'obsolescence ? Militance serait-il le nouveau terme à la mode ? J'aime trop les mots pour les croire indifférenciés, il faut que j'enquête !

Militance et militantisme proviennent tous deux de la même racine : le participe présent du latin militare, être soldat, faire son service militaire. Le terme militant, venant en ligne directe de militantem, est créé vers 1370 avec valeur adjectivale et le sens de « qui combat, qui lutte pour la foi catholique ».

Même si le sens d'« agir, lutter pour une cause, notamment pour une conviction politique s'est dégagé sous la Révolution française (12 ventôse 1794) », l'adjectif militant ne semble pas encore d'un usage courant. Ainsi, en 1847, Marx et Engels reçoivent de la Ligue des communistes la mission de rédiger le Manifeste du Parti Communiste. C'est le moment où ils passent de la théorie à la pratique, « où ils abandonnent la spéculation philosophique pour la réalité de la lutte politique. […] Or, nous en venons au centre même de notre propos : la question des définitions – et c'est ici qu'apparaît, sans doute à juste titre vu leur proximité, la question du décalage chronologique entre la réalité agissante d'un siècle et la prise en compte officielle de celle-ci par les dictionnaires de l'époque : lorsque Marx et Engels publient, il y a 150 ans, le Manifeste du Parti Communiste, on constate que les définitions du terme "militant" sont alors essentiellement relatives à la religion chrétienne. »

Pas question donc d'un adjectif au sens plus large ; pas question non plus d'un substantif. Et le sens strictement religieux perdure jusqu'en 1863, lorsque le dictionnaire de Littré ajoute à sa définition initiale la précision suivante : « Aujourd'hui, militant se dit dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif. Caractère militant. Disposition, attitude militante, politique militante ».

Il faut donc plus d'un demi-millénaire pour que l'activiste militant passe, selon les textes du moins, du seul statut de catholique à celui de combattant pour une cause au sens large. Ce qui revient à dire que l'attitude laïque militante, combattante, n'a pu être officiellement reconnue et adoptée que depuis très peu de temps à l'échelle des hommes, qui utilisaient d'autres termes, souvent péjoratifs, à l'égard des protestations de masse menaçant l'ordre des puissants (jacqueries, émeutes, révoltes…).

Ensuite le mot évolue beaucoup plus vite : c'est aussi au XIXe, en 1848, que Sainte-Beuve le substantive, et la personne militante devient ainsi un militant. Mais cette extension grammaticale n'est officialisée qu'en 1890, dans le Dictionnaire général de la langue française du commencement du XVIIe siècle jusqu'à nos jours de Hatzfeld et Darmesteter. Donc, remarque Pierre-Frédéric Daled, « avant de se laïciser en 1863 et de se substantiver à la période 1890-1900, la définition du terme "militant" fut, très souvent, essentiellement relative à la religion chrétienne. Or, le siècle passé connut tout un monde militant anticlérical, matérialiste, socialiste, communiste, ouvrier, etc. Phénomènes historiques que les définitions récentes du "militant" ont bien entendu fini par assimiler et ce, avec un temps de réflexion nécessaire entre la réalité agissante du siècle passé et sa prise en compte officielle par les dictionnaires. »

Pierre-Frédéric Daled s'interroge encore sur l'absence du terme militant dans une série de grands dictionnaires du XXe siècle, dont des dictionnaires encyclopédiques, philosophiques, de philosophie, marxistes, etc. : « En fait, ce qui se pose peut-être comme question ici, c'est de savoir en quoi l'histoire des mots est équivalente à l'histoire des choses ? Autrement dit, comment et pourquoi attribue-t-on un sens à un mot, sur quelle base effectue-t-on cette attribution censée correspondre à une chose ou un concept existant ? En quoi l'officialisation d'un sens correspond-il (sic) à une réalité historique ? Bref, qu'en est-il du rapport entre l'histoire des mots et l'histoire des choses ? » Éprouverait-on donc une certaine frilosité à évoquer le militant tel qu'on le conçoit depuis plus de deux siècles ? Ne serait-ce que de l'inertie lexicale ?

Rien n'est moins sûr : le militantisme semble rencontrer des difficultés analogues au militant. Qu'on en juge : ce terme, qui nous paraît des plus classiques, ne fait son apparition officielle qu'en 1962, dans le Larousse encyclopédique ! La plupart des définitions rendent un son commun : ainsi, le Petit Robert de 1996 et le Trésor de la Langue Française informatisé (TLFi) s'accordent sur « [l'] attitude des personnes qui militent activement dans une organisation », le second ajoutant le parti politique et le syndicat. Le Dictionnaire de l'Académie 9e édition précise pour sa part que le terme peut être péjoré dans le sens d'« attitude, état d'esprit portant à la propagande partisane ». Les autres dictionnaires consultés ne s'écartent pas de cette ligne. Tout semble donc lisse.

Il est communément admis qu'un terme existe par lui-même, en opposition ou en complémentarité des autres ; qu'il n'y a pas de vrais synonymes ; qu'un mot nouveau ne se maintient aux côtés d'un proche que s'il apporte une nuance, une complétion, un distinguo indispensables. Or, une bonne partie des auteurs traitant du militantisme l'emploient en alternance avec militance : ainsi par exemple Jean-Pierre Rioux, dans son intervention de 1999, associe-t-il les deux termes à quelques lignes d'intervalle (« Le militantisme précède l'engagement » - ligne 2, et « Je maintiens que la militance précède l'engagement » - ligne 13) ! Ou Mario Gotto : « Le militantisme est une école. […] La militance forme. »
Ces deux termes ne peuvent être strictement équivalents, et nous allons nous employer à les distinguer autant que faire se peut.

Selon Jean-Pierre Rioux, le militantisme est, ou a été, une force et un outil puissant dans la construction de notre société de droit, ce militantisme qui « repose sur une idée forte, très contemporaine, une idée laïque issue de la Révolution française : l'homme est au cœur de la société, il a la possibilité de maîtriser le temps dans lequel il vit, il a donc la possibilité d'un accomplissement personnel à travers la conscience qu’il prend de l'historicité de son être et de son action. […] Militer c'est donc d'abord un combat pour des valeurs, des représentations mobilisatrices. […] On milite pour changer la vie, mais aussi pour profiter d'un droit ou d'un acquis venu des luttes […]. En France, ce sont bien les métamorphoses et les progrès du droit républicain qui ont suscité, secrété du militantisme, pour gérer le droit acquis […], pour passer d'un droit à un droit plus large.»
Comme l'écrit Mario Gotto, « c'est bien l'histoire ouvrière, le mouvement ouvrier qui ont façonné le profil type du militant […] non seulement engagé dans une organisation, mais aussi dans une famille politique. C'est cet engagement qui non seulement structurait ses combats et ses occupations politiques et sociales, mais lui donnait aussi une identité, identité dont il était fier. »
Qu'en est-il aujourd'hui ? Le militantisme est-il toujours ce flux d'énergie rassembleur et efficace ? A-t-il évolué au même rythme que la société ? C'est presque un truisme de répondre par l'affirmative : « Les sociétés deviennent de plus en plus des sociétés de droit. Le droit s'instille dans toutes les formes de la vie sociale et développe une formidable aspiration à la médiation et à la négociation. Dans une société de ce type, on comprend bien que puisse se développer un militantisme pour conserver des acquis plus vite qu'un militantisme pour changer la vie au nom des valeurs, au nom d'un avenir plus ou moins mythique. »
Y aurait-il donc une crise ou un recul du militantisme au sens originel du terme ? À première vue, l'engagement politique et/ou syndical serait aujourd'hui moins massif qu'hier : « À la fin des années 80, et au début des années 90, de nombreux travaux paraissent sur la fin du militantisme, critiquant surtout sa figure syndicale dont ils décrivent l'érosion », écrit Pierre Martinot-Lagarde. Depuis les débuts du mouvement ouvrier et du syndicalisme qui ont donné au militantisme sa forme traditionnelle et hiérarchisée, la carrière du militant suivait un parcours assez régulé : impliqué d'abord dans la vie professionnelle, il était amené naturellement à s'associer lors des conflits aux militants avant d'adhérer au syndicat auquel ils appartenaient. Si l'adhérent s'impliquait davantage, il commençait alors une carrière de militant au cours de laquelle il pouvait être amené à prendre de plus en plus de responsabilités et à progresser dans la hiérarchie. Dans ce type de parcours, la structure est toute-puissante et le militant est souvent tenu à consacrer son temps libre aux activités qu'elle lui propose... ou lui impose parfois : « réunions régulières, grèves courtes ou de longue durée, piquets de grève et distribution de tracts pour la pause du matin ou tard le soir pour la pause de nuit, restent le lot du militant syndical. »

Ce type d'engagement chronophage paraît de plus en plus obsolète aux yeux des contemporains : le goût de l'immédiateté s’accommode mal des lenteurs et des protocoles classiques, et les auteurs s'accordent à reconnaître le recul du « militant à l'ancienne », au profit d'un nouvel activiste à la démarche assez différente, qualifiée de libérale « en référence à la place qu'elle donne à l'individu », et qui se développe dans la vie associative : la satisfaction du militant ne provient pas de sa carrière de militant, mais de son épanouissement personnel dans la construction d'une démocratie associative. Il ne se limite pas nécessairement à œuvrer au sein d'une seule association, il peut aussi constituer le maillon d'un réseau associatif au gré de ses choix et de ses besoins. Il n'est pas question pour lui de se consacrer corps et âme à une organisation puissante, et il se permet ainsi d'atteindre un équilibre entre vie privée et militantisme. Enfin, le militant pragmatique, quant à lui, se distingue du précédent par son « enracinement sur un terrain. Il part toujours d'une expérience qui le touche affectivement. […] Sa militance répond à une urgence, […] mais elle est elle-même marquée d'une forme de précarité. »
Et voilà le mot « militance » enfin lâché ! Cet article de Pierre Martinot-Lagarde présente trois occurrences de militantisme, et quatre de militance. Au petit bonheur la chance ? Vraisemblablement non. Car Pierre Martinot-Lagarde, qui évoque les changements du concept en respectant la chronologie, emploie le terme militantisme dans les trois premières pages de son article... et militance dans les quatre suivantes : le concept aurait-il non seulement évolué, mais aussi changé de sens, en tout ou en partie ? Ce mot, récent somme toute, s'accorderait-il mieux à une sensibilité contemporaine ?

Le petit dialogue mentionné en préambule incite à penser que la militance est d'aujourd'hui, et le militantisme d'hier, du moins dans le sentiment de certains usagers. Voici deux courts extraits qui en attestent : « cette réflexion intervient au moment même où la Fédération [Léo Lagrange] manifeste la volonté, du haut de ses 64 ans, de reformuler une militance au sein d’un mouvement qui offre à chacun, quels que soient son statut et sa spécialité, la possibilité de satisfaire un désir d’implication dans une société plus solidaire et accueillante. » Ou encore : « Cette nouvelle militance n’obéit à aucune règle, à aucune consigne d’en haut ; elle complète le militantisme traditionnel souvent à la peine. Potentiellement éphémère et innovante à la fois, elle ravive la citoyenneté. Avec elle, le curseur de la prise de décision se déplace d’ailleurs nettement vers les citoyens qui osent relever les défis. Peut-être que ce mouvement contribuera demain à avérer le « pléonasme de la démocratie participative », selon l’expression du sociologue Loïc Blondiaux… »
Le militantisme s’accommoderait-il mal de la démocratie participative ? Certes non, mais la fabrication du terme dénote au fond une tout autre préoccupation : le suffixe savant -isme, florissant depuis la Révolution française, « indique, soit une notion abstraite, soit une doctrine, soit une tournure propre à une langue ». Ajoutons qu'il signale fréquemment un courant de pensée, un type d'attitude, une prise de position régulière, que ce soit en politique, en philosophie, ou dans un domaine intellectuel ou technique. L'accent n'est donc pas mis sur l'individu, mais sur « quelque chose » de plus général à quoi il veut se raccrocher : ainsi, en partant de l'adjectif humain, obtient-on par dérivation nominale le terme humanisme, attitude intellectuelle et morale que nous sommes nombreux à vouloir adopter. De même, militantisme signale-t-il une attitude intellectuelle et morale qui porte les espoirs et les efforts de nombreux citoyens.
Le suffixe -ance, lui, fonctionne différemment et donne des résultats d'une autre portée. Il relève de la dérivation populaire et s'ajoute au participe présent pour signifier l'action ou le résultat de l'action désignée par le verbe de départ. Ainsi, allier donne-t-il alliance, gérer, gérance, etc. En somme, le militantisme désigne l'activité et l'attitude du militant, alors que la militance concerne strictement son action, concrète, tangible : on adhère ou on s'oppose à tel type de militantisme, mais on entre en militance en posant des actes précis. Les deux termes ne sont donc pas interchangeables, du moins en théorie, mais on voit que souvent les auteurs les emploient indifféremment, et c'est dommage, car la création récente de militance permet non seulement de cibler une réalité nouvelle, mais aussi de la décrire.
En effet, la militance, c'est un peu comme la gouvernance : « Le mot anglais governance a été remis à l'honneur dans les années 1990 par des économistes et politologues anglo-saxons et par certaines institutions internationales […] de nouveau pour désigner "l'art ou la manière de gouverner", mais avec deux préoccupations supplémentaires ; d'une part, bien marquer la distinction d'avec le gouvernement en tant qu'institution ; d'autre part, sous un vocable peu usité et donc peu connoté, promouvoir un nouveau mode de gestion des affaires fondé sur la participation de la société civile à tous les niveaux. »
Pourrait-on dès lors en déduire que le militant d'aujourd'hui ne se reconnaîtrait donc pas dans le militantisme d'hier, qui, selon Maxime Szczepanski, « sacrifi[e] à la défense de la cause une large part de son temps. […] La "militance" ainsi définie n'exclut pas un investissement personnel important de la part des participants. Mais, à la différence du militantisme, elle traduit une forme d'engagement plus distanciée vis-à-vis de la cause défendue et, surtout, beaucoup plus fragmentée dans le temps. »
Si l'on écoute Mario Gotto, « La volonté d'agir reste, mais le modèle de la militance a changé. […] L'individualisme de la société et le désenchantement idéologique poussent de plus en plus de gens à s'engager ponctuellement pour des causes précises et concrètes. Ces personnes se mobilisent selon leurs besoins et aspirations du moment, mais cette mobilisation ne s'inscrit pas forcément dans la durée et n'entraîne pas une adhésion à une structure quelconque. On prend quand on a besoin. On parle aussi de "zapping militant" [ou de militantisme post-it]. »

Les choses semblent claires : exit le militantisme, bonjour la militance. Cependant cette position sans nuances ne paraît pas défendable sur le long terme : la militance ainsi définie ne serait-elle pas étroitement dépendante de la conjoncture sociétale et de ses impacts sur les individus ? La militance serait alors par essence contrainte à une perpétuelle réévaluation, ce qui peut s'avérer positif, mais qui risquerait de l'éloigner des cadres intellectuels et moraux qui ont construit et nourri le militantisme. On peut donc penser que, loin d'employer indifféremment ces deux termes, il vaudrait mieux les utiliser en connaissance de cause et ne jamais perdre de vue qu'ils ne sont pas opposés, mais largement complémentaires.

Les documents de référence employés ici sont :

• pour l'Internet, le site du CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales – www.cnrtl.fr), où sont accessibles le TLFi (Trésor de la Langue Française informatisé) et le Dictionnaire de l'Académie ; le « Toupictionnaire », dictionnaire politique du site « La Toupie » de Pierre Tourev (www.toupie.org) ; dictionnaire « Linternaute » (www.linternaute.com/dictionnaire/fr ; le « Wiktionnaire » (fr.wiktionary.org).
• pour les supports papier, Le Petit Robert édition 1996 ; Le bon usage de Maurice Grevisse, édition 1969.