IHOES PRODUCTIONS Articles / analyses en ligne
Collections
Productions
Historique
Infos pratiques
Contacts
Liens
« Récits de vie : des migrantes se racontent », cheminement d’un projet interculturel et citoyen (2012-2017) (analyse n°171, publiée le 10/10/2017)
Par Dawinka Laureys

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense de la multi-culturalité, de la multi-ethnicité et de la citoyenneté"

Il traite des sujets suivants :
Immigration (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Dawinka Laureys, « « Récits de vie : des migrantes se racontent », cheminement d’un projet interculturel et citoyen (2012-2017) », Analyse de l'IHOES, n°171, 10 octobre 2017,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse171_v3.pdf.


Origines et amorce

Défendre et construire une société démocratique et interculturelle demeure un « challenge », en Belgique comme ailleurs. Une utopie diront certains, une étoile à laquelle accrocher notre charrue dirons-nous. À l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale, nous observons que chaque trajectoire individuelle comporte des éléments d’histoire commune, que les traces de mémoires personnelles participent à la création d’une mémoire collective, que la méconnaissance des mémoires de « migration » institue une amnésie sociale en ce qui concerne l’histoire de la Belgique plurielle. Nous postulons qu’il n’y a pas d’histoires « plus dignes de mémoire » que d’autres et nous cherchons à favoriser l’expression et la conservation de récits de personnes auxquelles la parole est rarement donnée, les migrantes notamment, pour enrichir les sources de notre histoire sociale par-delà la « hiérarchie des mémoires ».

En 2012, nous avons croisé la route de Valérie Davreux, travailleuse au Service d’Insertion Sociale (SIS) de l’asbl La Bobine implantée à Bressoux-Droixhe. Cette association a pour mission de favoriser l’intégration harmonieuse des familles d’origine étrangère avec de jeunes enfants sur les plans social, affectif, professionnel, culturel et scolaire. Pour ce faire, elle propose un espace interculturel d’échanges, d’informations, d’actions et de formations. Identifiant la complémentarité de nos missions, un partenariat entre La Bobine et l’IHOES a été imaginé avant que ne soit proposé un projet « Récits de vie » aux participantes de l’atelier « culture et citoyenneté » du SIS. Petit à petit, nous l’avons co-construit avec un groupe de femmes d’origines marocaine, kurde et algérienne.

Intitulé « Récits de vie : des migrantes se racontent », le projet se donnait plusieurs objectifs : cheminer vers l’expression et une meilleure compréhension de sa propre histoire aussi bien individuelle que collective ; encourager aux dialogues interculturel, intergénérationnel dans ce quartier de Liège et au-delà ; favoriser l’amélioration des conditions de vie de femmes migrantes. Nous entendions utiliser les « récits de vie » ou « archives orales » comme outil d’expression, et donc de reconnaissance, de l’histoire de ces personnes sur la « scène de l’histoire active ». Le projet s’est décliné en plusieurs phases, qui allaient se chevaucher par moment, et que l’on peut résumer de la sorte :

- phase 1 : prise de contact, échange sur les attentes, les possibles d’un tel projet ;
- phase 2 : se dire, se raconter mais aussi écouter, collecter la mémoire de « l’autre » ;
- phase 3 : échange et analyse des récits de migrant(e)s et de leurs liens avec des « contextes collectifs » dans lesquels ils peuvent s’inscrire ;
- phase 4 : co-construction de production(s) collective(s) à partir des témoignages ;
- phase 5 : rencontre avec des publics tiers (concitoyens du quartier et au-delà) autour de thématiques en lien avec les réalités de femmes migrantes.

Quelques mots sur le profil des participantes : elles habitent majoritairement le quartier de Bressoux-Droixhe, sont souvent sans emploi, mères de famille, parfois divorcées. Certaines parlent et écrivent aisément en français, mais la plupart s’expriment assez peu dans cette langue et la comprennent partiellement. De ce fait, toutes les séances ont été ponctuées de moments de traduction en français, en arabe, en kurde (et au début, en berbère). Bien que ceux-ci aient insufflé un rythme particulier au processus, ils sont assez vite apparus comme fondamentaux. Au final, nous dirions même que la majorité des échanges ont gagné en profondeur. La communication s’est révélée nettement facilitée entre communautés quand nous avons décidé de faire appel à une traductrice en kurde du SETIS, à partir de septembre 2013. Pour l’arabe, nous avons eu recours à une traductrice pendant une très courte période car suffisamment de femmes d’origine marocaine ou algérienne ont pu remplir ce rôle au sein du groupe.

Étapes clefs – cheminement

C’est au printemps 2012 que tout a commencé. Après plusieurs échanges de fond entre animatrices du SIS et de l’IHOES, de premières rencontres ont eu lieu avec les personnes inscrites à l’atelier « culture et citoyenneté » afin de découvrir ce que peuvent être des archives orales ou des récits de vie et d’échanger sur leur utilité (pour elles-mêmes, leurs familles, leurs concitoyens ou les historiens). Il a été question de l’importance et de la légitimité de l’histoire des femmes migrantes, à la suite notamment de la réflexion d’une participante qui faisait part de son étonnement : « Si je vous comprends bien, vous dites que nos histoires de femmes migrantes peuvent intéresser quelqu’un ? ». Pour favoriser ces premiers échanges, un photo langage sur l’immigration en Belgique a été créé sur base d’archives de l’IHOES. Des extraits de témoignages filmés d’Italiennes arrivées en Belgique avant la fin de l’immigration économique (en 1974) ont été diffusés, tandis que les participantes ont repéré ce qu’il y avait de commun ou de différent avec leurs propres vécus. À la mi-décembre, une rencontre s’est tenue dans la salle de lecture de l’IHOES à Seraing afin de faire découvrir ce lieu de sauvegarde et de valorisation de la mémoire ouvrière et sociale. Des exemples d’archives, d’ouvrages et de parcours d’exposition ont été présentés en lien avec l’histoire de l’immigration en Belgique afin de « démontrer » combien cette histoire est légitime. Les participantes ont été conviées à exprimer leurs attentes par rapport au développement d’un éventuel projet « Récits de vie ». Elles ont alors manifesté le souhait de se raconter, et en particulier, de parler des difficultés du quotidien. Fin 2012, la décision de construire un projet autour d’éléments du vécu de migrantes a été prise, même si nous ignorions quels chemins exacts seraient empruntés car il était d’ores et déjà convenu qu’il se dessinerait progressivement en fonction des besoins et des envies du groupe. Une participante résumait alors l’enjeu d’une telle aventure sous la forme d’une question qui serait posée à un public tiers : « Est-ce que tu as compris le problème ? ».

Néanmoins, au début de l’année 2013, certaines se sont montrées réticentes à l’idée de témoigner. Plusieurs ont énoncé leurs peurs, leurs doutes quant à l’utilité de la démarche, voire à son indécence (« écouter l’histoire de l’autre, c’est de la curiosité mal placée »). D’autres ont exprimé leur tristesse, voire leur désespoir, face à certains moments de leur vécu précisant « à quoi bon remuer tout cela ». Nous avons alors formulé l’hypothèse suivante : d’un point de vue individuel, il peut paraître inutile de témoigner, mais cette démarche peut avoir une résonance collective et permettre de mieux comprendre ce que nous vivons de commun, et de ce fait, de mieux nous organiser et nous positionner aujourd’hui face à nos difficultés. L’animatrice de l’IHOES a été questionnée sur les liens personnels qu’elle entretient avec l’histoire de l’immigration. Savoir qu’elle était elle-même « d’origine étrangère » (à savoir italienne) semblait en rassurer plus d’unes. Dans ce contexte, nous avons proposé aux participantes de partir tout d’abord à la découverte du récit d’autres migrantes, arrivées avant elles en Belgique. Nous avons ainsi préparé et mené l’interview d’Ines Micelli-Saccomano, une Italienne ayant « débarqué » à Liège en 1957. Son interview a pris la forme d’un entretien hybride, essentiellement centré sur le recueil du récit d’Ines et parsemé de premiers éléments du vécu des autres personnes présentes. Nous partions à la découverte de « l’autre », parfois avec étonnement. Nous avons par la suite décortiqué les étapes du recueil d’un témoignage et échangé sur les ressources qui ont permis à Ines de traverser ses problèmes dont son caractère, les valeurs qui lui tiennent à cœur (la solidarité, la justice, l’égalité), son implication dans la vie associative. Fin novembre, nous prolongions cette découverte de l’immigration italienne en allant voir la pièce de théâtre Montenero présentée par la troupe « En Compagnie du Sud » qui met en scène les témoignages de migrantes italiennes venues s’établir en Belgique dans les années 1940-1950. S’en est suivie une rencontre avec des membres de la troupe à La Bobine.

À partir du mois de juin 2013, le projet s’est aussi construit autour de l’histoire des participantes elles-mêmes. Elles ont été conviées à établir des lignes du temps indiquant les dates clefs de leurs parcours et, à partir de septembre, à entamer une phase de collecte de « récits de vie » au sein même du groupe. Les modalités ont été décidées en commun, chacune ayant rempli une fiche précisant si elle voulait témoigner ou pas et dans quelles conditions (thèmes de l’interview, enregistrement sonore ou audiovisuel, en sous-groupe ou en « grand groupe », en français ou dans une autre langue, etc.). Trois participantes ont décidé de partager des « bouts de leur vie ». Seule une femme d’origine kurde a accepté d’être filmée, tandis que toutes les autres préféraient s’en tenir à une captation sonore. À l’unanimité, il a été décidé que chacune des interviews aurait lieu en « grand groupe » de manière à faciliter l’échange de réactions, de réflexions et d’analyses. Des règles éthiques ont été fixées dès le départ et elles ont régulièrement été rappelées par les animatrices, mais parfois aussi par les participantes entre elles. De septembre 2013 à mars 2014, des séances mensuelles nous ont permis de préparer, puis de récolter ces trois récits de vie. Il est apparu que ces femmes n’avaient pas réellement fait le choix de venir en Belgique : Hasina, d’origine kurde, avait fui la Turquie ; Khadija avait suivi son mari et de ce fait quitté le Maroc ; dans ce même pays, Najat rêvait de devenir journaliste ou écrivaine mais les circonstances en avaient décidé autrement… En mai 2014, alors que semblait se clôturer la phase « se dire, se raconter… », une séance d’évaluation a été organisée. Les participantes se sont déclarées très satisfaites du projet et ont affirmé leur envie de le poursuivre, l’une des dames déclarant : « Je voudrais m’adresser aux gens d’ici, à ceux qui disent que les immigrés profitent et expliquer pourquoi on est venues en Belgique, en parlant des obligations qui nous ont poussées à venir ici ». Or, cette attente rejoignait l’une des ambitions initiales du projet : convier les participantes à se dire, se raconter au-delà du groupe lui-même.

À partir de ce moment, deux pistes complémentaires ont été suivies : celle d’engager la réflexion sur l’histoire collective, au-delà des trajectoires individuelles et familiales et celle de co-construire une (puis plusieurs) production(s) témoignant des parcours des participantes de manière à aller à la rencontre de publics tiers pour en discuter.

Il est important de signaler qu’un troisième partenaire associatif, l’asbl Voix de femmes (VDF), s’est intéressé au projet dès 2013 par l’intermédiaire d’Anne De Clerck qui animait alors des ateliers d’Art & Expression autour de la notion de « trajets quotidiens » (dans la ville et dans la vie), et ce, avec le même groupe de participantes. En juin de cette année-là, les journées portes ouvertes de La Bobine ont permis de présenter à un plus large public le projet « Récits de vie ». C’est à cette occasion que les animatrices des ateliers « Récits de vie » et d’Art & Expression ont discuté des points de convergence possibles entre les démarches et les deux modes d’expression. Nous remarquions que l’expression artistique peut être une façon complémentaire de « témoigner » de son parcours, notamment pour des personnes qui éprouvent des difficultés à s’exprimer avec des mots. L’exposition valorisant le projet « trajets » quotidiens, à VDF en juin 2014, est venue confirmer que certaines femmes qui partageaient assez peu leur vécu lors des séances « Récits de vie », étaient particulièrement expressives par le biais des formes et des couleurs.

Anne a demandé à assister en tant qu’observatrice aux ateliers de collecte de témoignages, ce que les participantes ont immédiatement accepté. Lors de la séance de mai 2014, elle y a proposé le démarrage en septembre à VDF d’un atelier d’Art & Expression sur les « trajets de migration ». Il s’inscrirait dans la continuité des ateliers « trajets quotidiens » et tisserait davantage de liens avec les séances « récits de vie ». Déjà, nous imaginions que les deux projets puissent, à un moment donné, converger et donner lieu à une exposition commune relative aux vécus et trajets de ces femmes.

Lors des ateliers « Récits de vie » de 2014 à 2017, nous allions aussi faire des étapes régulières d’exploration et d’analyse de différents pans de l’histoire collective, au cœur desquelles peuvent se dessiner des trajectoires individuelles et familiales.

En 2014, ce volet a été nourri, en juin, par une rencontre avec Ivo Saccomano venu témoigner de son parcours de mineur, de syndicaliste et de militant en faveur des droits des étrangers, des réfugiés puis des sans-papiers, et en septembre, par une visite de l’exposition Nass Belgica sur les étapes clefs des 50 ans d’immigration marocaine en Belgique. L’histoire collective du « temps présent » s’est aussi engouffrée dans nos moments de partage, lorsque les femmes d’origine kurde nous ont parlé des massacres perpétrés contre les Kurdes, et en particulier, contre la communauté des Yézidis par l’État islamique (EI).

En février et mars 2015, nous allions aussi découvrir les parcours Les émigrants belges d’hier, un miroir pour aujourd’hui, puis celui consacré aux Grandes résistantes contemporaines.

En 2016, nous sommes allées visiter quatre expositions : Et si on osait la paix ? Le pacifisme en Belgique d’hier à aujourd’hui (à La Cité Miroir) ; Femmes en colère sur la grève de la FN en 1966 (au Pré-Madame à Herstal) ; Exil, présentant des peintures et sculptures de l’artiste Jean-Marie. Pieron (à la Bibliothèque George Orwell) et Homo Migratus : comprendre les migrations humaines (au Musée de la Vie wallonne). L’occasion nous a ainsi été donnée d’enrichir nos connaissances et nos débats sur différents sujets : celui des mobilisations contre la guerre, celui de l’égalité de droits entre hommes et femmes, ou encore, sur le phénomène millénaire de la migration. Lors de la rencontre avec J.-M. Pieron, plusieurs participantes ont osé donner leur avis, devant un assez large public, concernant ces œuvres réagissant à l’arrivée actuelle de nombreux réfugiés en Europe avec des réactions parfois peu humanistes de la part des membres de l’Union.

En 2017, ce sont des films qui ont servi de supports pour sonder de nouvelles pages d’histoire collective : La terre promise de Pascal Verbeken, Perdus entre deux rives, les Chibanis oubliés de Rachid Oujdi et Kurdistan Kurdistan de Bülent Gündüz. Le premier documentaire aborde le thème de l’immigration économique de Flandre en Wallonie, il y a plus de cent ans. Les deux autres supports concernent l’histoire et/ou la culture de communautés représentées au sein du groupe : le documentaire sur les « chibanis » donne la parole à des Algériens arrivés en France pour y travailler à partir des années 1950, tandis que le film kurde met en scène le « retour au pays » d’un chanteur ayant connu l’exil forcé pour avoir chanté dans sa langue natale lors d’un mariage. L’enjeu était de convier les participantes à réagir et à échanger autour de ces témoignages croisés.

Parallèlement, de fin 2014 à juin 2015, nous avons œuvré à construire une exposition à partir des différentes formes d’expression des parcours de vie des participantes. Nous y croiserions différentes formes d’expression émanant des ateliers « Récits de vie » et ceux d’Art & Expression sur les « trajets de migrations ». En janvier et en avril 2015, des séances communes ont été organisées pour bien articuler ces deux approches. Les participantes ont été associées à chacune des étapes de préparation de cette production collective : depuis un brainstorming permettant d’identifier les envies et attentes vis-à-vis d’un tel événement, jusqu’aux discussions sur la façon de forger l’invitation, en passant par une séance de sélection des extraits transcrits d’interviews à projeter aux visiteurs. Il a aussi été convenu de mettre sur pied, au cœur même de l’expo, deux animations autour des « récits de vie », l’une des participantes ayant fait remarquer qu’il est important de parler directement aux gens « pour faire bouger les sensations ». Plusieurs ont demandé à y convier leurs enfants afin d’organiser un échange autour de leurs histoires auxquelles ils s’intéressent peu habituellement. Ce cheminement a abouti à une première exposition, ayant pour titre « Des trajets et des mots », du 4 au 26 juin 2015 au siège de l’asbl Voix de femmes, alors situé en Neuvice à Liège. Elle croisait peintures, dessins, extraits de témoignages écrits ou transcrits. Des échanges avec un public tiers y ont été favorisés lors de l’inauguration (le 4 juin), et plus encore, lors des animations « Rencontres avec les créatrices » (les 10 et 17 juin). Ces événements ont remporté un beau succès avec respectivement une soixantaine, une trentaine et une vingtaine de participants d’horizons divers : des personnes de l’environnement immédiat des participantes (leurs enfants, des travailleurs de La Bobine et leurs apprenants en alpha), mais également des personnes qu’elles ont moins l’habitude de côtoyer (des migrants arrivés en Belgique il y a plusieurs décennies, des Belges, des enseignants et étudiants, des travailleurs du monde associatif, des passants de la rue Neuvice). Lors du débriefing, les retours des participantes étaient enthousiastes, exprimant leur satisfaction quant au succès rencontré et aux échanges vécus. Elles étaient particulièrement heureuses de l’effet produit par cette réalisation sur leurs enfants, estimant que le regard de plusieurs d’entre eux avaient changé depuis ce moment. Cela s’est exprimé par des phrases telles : « Ma fille a dit : "maman, elle peint aussi, elle n’est pas seulement à la cuisine" » ; « Maintenant, mes enfants me demandent ce que j’ai fait ce jeudi-ci, ils sont contents pour moi que j’aille aux ateliers » ; « Ma fille et ma famille, ont rigolé toute la journée quand ils ont appris que je faisais des dessins, des peintures. À la maison, avant, on ne parlait pas de peinture » ; « Ma grande fille m’a dit : "Maman, c’est super cette expo" ». Le débriefing a aussi permis de déterminer que les participantes souhaitaient poursuivre le projet en montant un second parcours, mais cette fois au sein même de leur quartier, à l’Espace Georges Truffaut à Droixhe, afin de faire venir plus de personnes : leurs voisins et voisines, davantage de membres de leurs familles, les écoles toutes proches… Elles se sont aussi montrées intéressées à l’idée de réaliser un montage sonore reprenant plusieurs extraits de leurs témoignages, précisant que cela permettrait de faire découvrir le projet « par les oreilles et pas seulement par les yeux » (principal canal d’entrée de l’exposition à VDF).

Si nous n’avons jamais perdu de vue l’option de mettre sur pied une seconde expo au cœur du quartier de vie des participantes, nous entendions compléter préalablement les supports à y présenter pour que le parcours ne soit pas identique à celui de juin 2015 à VDF. Nous nous sommes donc attelés à la réalisation d’un CD compilant des extraits sonores des « récits de vie » collectés. La démarche a été rendue possible grâce au soutien de l’Échevinat de la Culture et de l’Urbanisme - Service des relations interculturelles de la Ville de Liège. Le travail de montage sonore a été confié à des ingénieurs du son de Ressac post-production, Didier Tcheuileu et Sébastien Vanderborght, avec l’appui d’Anne De Clerck. En mai 2016, Didier et Anne sont venus présenter le montage sonore auquel ils étaient arrivés lors d’une séance « Récits de vie ». Ils ont eu l’occasion d’expliquer leur volonté de présenter, via le futur CD, quelques sujets clefs des témoignages (l’éloignement du pays d’origine, l’accès aux études, le travail, le port du voile…) mais également de rendre compte des objectifs et de l’ambiance des ateliers de collecte. Les participantes ont fait part de leurs remarques de manière à réajuster certains éléments. Pour illustrer la pochette, il a été collectivement décidé de se servir d’œuvres réalisées par les participantes lors des ateliers d’Art & Expression « trajets de migration » à Voix de femmes.

En début d’année 2017, il a été décidé de clôturer cette belle aventure avec comme point d’orgue une dernière exposition intitulée « Récits de vie : des migrantes se racontent » à l’Espace Georges Truffaut de Droixhe. Celle-ci aura lieu du 17 au 21 octobre prochains. Oxana Vande Velde, travailleuse sociale remplaçant Valérie au SIS, nous a rejointes dans cette « dernière ligne droite ».

Avant cet événement de finalisation, une réflexion a été entamée sur la manière de diffuser largement le CD pour échanger avec de nouveaux publics. Plusieurs pistes ont été évoquées. Le 25 avril, l’occasion nous a été donnée de présenter le projet dans son ensemble, et le CD en particulier, à Isabelle Simonis, e.a. ministre du Droits des femmes et de l’Égalité des chances, en visite à La Bobine. Puis, une rencontre a été co-organisée avec Barricade en Pierreuse : le 4 mai, cette asbl nous a accueillies en ses lieux pour un « salon d’écoute » autour des extraits sonores puis un débat avec un public venu nombreux, empathique et intéressé. Plusieurs femmes du SIS ont osé alimenter le débat et prendre la parole devant la cinquantaine de personnes présentes, parmi lesquelles se trouvaient des « migrants » qui ont commencé à témoigner à leur tour.

Depuis, les ateliers sont consacrés à la finalisation de l’expo « Récits de vie : des migrantes se racontent ». Pour ce faire, nous avons renoué notre partenariat avec Voix de femmes qui nous fait le plaisir de programmer l’exposition et les activités qui y auront lieu dans le cadre de son Festival d’octobre 2017. Des œuvres réalisées par les participantes lors des ateliers d’Art & Expression « trajets » y seront présentées, mais également les étapes clefs du projet « Récits de vie », des extraits sonores et transcrits des témoignages, des « objets témoins » du vécu des participantes…

Le « pourquoi » d’un tel projet

Les enjeux d’une nouvelle exposition « Récits de vie : des migrantes se racontent » sont multiples et s’entrecroisent : valoriser des traces de l’histoire sociale qui se construit aujourd’hui dans un quartier comme Droixhe, témoigner de la diversité des parcours de vie des femmes migrantes et de ce fait lutter contre les représentations simplistes que certains peuvent avoir d’une femme (d’origine) étrangère, favoriser le dialogue entre allochtones et autochtones tout en ouvrant au débat sur l’évolution des conditions de migration et sur le devenir de nos démocraties interculturelles.

Par le biais du projet « Récits de vie », nous entendions donner la parole et récolter le témoignage de personnes qui laissent peu de traces de leur histoire. Or, tel est le cas des migrants, et plus encore, des migrantes. Au sein du groupe, trois femmes ont accepté de témoigner longuement de leur parcours, mais toutes ont fait part d’éléments de leur vécu. La collecte a servi d’outil d’échanges, d’analyses et de débats contradictoires, y compris entre les communautés présentes. Nous avons aussi voulu ouvrir les questionnements du groupe à la dimension collective de l’histoire de l’immigration, en prenant connaissance d’une série d’éléments d’histoire sociale, tout en conviant les participantes à réfléchir au dépassement de leurs difficultés, ici et maintenant. Le « temps long de l’histoire » permet d’observer combien les droits sociaux sont le fruit de démarches collectives qui connaissent des avancées et des reculs, mais qui ne tombent jamais du ciel. Nous faisons le pari que réaliser cette observation peut encourager à poursuivre le chemin. Qu’elles en soient (devenues) conscientes ou pas, les participantes de ce projet sont des « actrices actuelles de l’histoire sociale ». L’objectif consistait à favoriser leur expression, à leur faire prendre conscience de leur rôle en tant que porteuses de mémoire et les amener, à travers le témoignage de leurs trajectoires, à faire entendre leur voix au sein des discours tenus sur l’immigration. Tout autre allochtone, mais aussi autochtone de ce pays, est un « acteur actuel de notre histoire sociale » et ce n’est qu’en partant à la découverte de l’autre qu’il nous est possible de construire un mieux vivre ensemble.

Poursuivre ce cheminement et ce débat avec vous nous intéresse. Nous vous convions donc à découvrir cette exposition ! Elle peut être librement visitée chaque après-midi (de 13h à 17h) et le samedi toute la journée (de 10h à 19h). Des rencontres avec les témoins et actrices de ce projet sont organisées en matinée à destination de publics scolaires ou associatifs, mais celles-ci sont d’ores et déjà complètes. Sur réservation (et sous réserve de places disponibles), il vous est possible de partager un moment convivial avec les créatrices de cette exposition lors de l’inauguration, le mardi 17 octobre à 13h, ou lors du moment de clôture le samedi 21 octobre à partir de 15h, avec un récital par « En Compagnie du Sud ». Plus d’informations via la page www.ihoes.be/recitsdevie.