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Les affiches de sécurité, une conception très particulière de la prévention des accidents du travail (analyse n°177, publiée le 18/12/2017)
Par Eric Geerkens

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Santé/hygiène (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Eric Geerkens, « Les affiches de sécurité, une conception très particulière de la prévention des accidents du travail », Analyse de l'IHOES, n°177, 18 décembre 2017,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_analyse177.pdf.



En dépit de la mise en application d’une législation imposant, dès la sortie de la Seconde Guerre, des comités de sécurité, d’hygiène et d’embellissement des lieux de travail aux plus grandes entreprises, le risque d’accident ne cesse de croître dans des secteurs emblématiques de l’industrie lourde belge, comme la sidérurgie ou les charbonnages. Dans le premier de ces secteurs, le taux de fréquence des accidents chômant (assortis d’une incapacité de travail d’un jour calendrier au moins, en sus du jour de l’accident) et le taux de gravité (approché par le nombre de jours d’incapacité de travail), stagnent durant les Trente Glorieuses. Chez le principal sidérurgiste belge, le taux de fréquence est supérieur au milieu des années 1970 à ce qu’il était vingt ans plus tôt. Dans les charbonnages, la fréquence des accidents mortels ne diminue guère depuis l’Entre-deux-guerres jusqu’au milieu des années 1950, mais la fréquence des accidents chômant, qui traduit mieux la réalité du risque professionnel dans le secteur, est quasiment multiplié par cinq au cours de la même période.

Or ces deux secteurs, et plus particulièrement les charbonnages, font alors face à un déficit chronique de main-d’œuvre, qu’une mauvaise image en termes de risque professionnel pourrait aggraver alors même que le turn-over de la main-d’œuvre renforce la survenance du risque.

Dans ce contexte, nombre de grandes entreprises, relayées par les assureurs contre les accidents du travail, vont déployer des stratégies de prévention, illustrées notamment par les affiches de Peretti.

Fils d’un ouvrier mineur d’origine italienne, formé à la publicité à l’Académie des Beaux-Arts de Mons, avant de travailler pour un temps comme chronométreur du fond au Charbonnage de Tertre (bassin de Mons), Calisto Peretti (29.03.1937–18.06.2015) est sollicité par le chef du service de sécurité pour dessiner des affiches de sécurité. Un fils de mineur immigré au service de la prévention des accidents auxquels sont particulièrement exposés les nouveaux mineurs, pour la plupart immigrés, l’image est belle. Trop peut-être.
En effet, ces affiches participent d’une conception toute particulière de la prévention, qui a prévalu pendant près de quarante ans.

Alors que la responsabilité en matière d’accidents du travail est imputée, au titre de risque professionnel, aux seules entreprises invitées (mais non obligées) par la loi de 1903 à contracter une assurance, les campagnes de prévention vont d’abord durablement reporter vers les travailleurs la responsabilité de leur protection. Dans le prolongement du mouvement de prévention des accidents connu depuis les années 1920 sous le nom de Safety First, va s’imposer l’idée que 80% des accidents du travail peuvent être attribués au facteur humain. Cette idée, – reprise par le Bureau International du Travail et tôt relayée en Belgique par le médecin dirigeant le Service médical du travail –, va se répéter à l’identique, comme un mantra, pendant quatre décennies. Alors que la notion de faute a, partiellement, été écartée de la loi sur les accidents du travail, l’idée de la faute persiste toutefois ; comme l’écrit Nadia Blétry : « le danger ne vient pas du travail qui crée des richesses mais de celui qui n’a pas respecté la consigne ou la règle, ou bien d’une attitude irresponsable ».

En découle une conception éducative de la prévention visant à inculquer aux travailleurs l’esprit de sécurité ; dès 1937, un dirigeant de l’organisation patronale interprofessionnelle belge (le CCI, ancêtre de la FEB) déclarait : « l’action la plus efficace à exercer consiste donc essentiellement en une action éducative ». La panoplie, très stéréotypée, des moyens mis en œuvre consistera notamment à organiser des tournois de sécurité entre ateliers ou établissements d’une même entreprise ou d’entreprises d’un même secteur, à instaurer des « semaine/mois de la sécurité », à afficher la statistique des accidents, à éditer un bulletin de sécurité et à mener des campagnes d’affichage. C’est dans de telles campagnes, menées à l’initiative notamment des deux principales organisations patronales de sécurité [l’Association des Industriels de Belgique (AIB) et l’Association Nationale pour la Prévention des Accidents du Travail (ANPAT)], que Peretti s’est illustré.

Le corollaire immédiat de cette politique psychologisante de prévention est l’immunisation complète de l’organisation du travail qui peut ainsi demeurer un domaine de prérogative patronale exclusive. L’affiche ci-dessus illustre bien cette occultation de la responsabilité patronale : l’imprudence des travailleurs est seule la cause de leur malheur et rien n’est dit, ni supposé, de la pression productive qui pourrait les avoir conduits à ne pas interrompre le fonctionnement de leur machine, pas plus que ne serait en cause un défaut du dispositif de protection.

Il convient de souligner que les organisations syndicales ont longtemps adhéré à cette représentation du risque et de la prévention. Dès les années 1930, une organisation comme la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) a ainsi mené des campagnes de prévention qui puisent étonnement au même registre, reproduisant notamment certaines brochures éditées par le National Safety Council (USA). Les illustrations y mettent principalement l’accent sur la responsabilité individuelle du travailleur.

Il faudra attendre le tournant des années 1970, marqué par la contestation du modèle de concertation sociale de l’après-guerre – principalement focalisé sur l’octroi d’avantages pécuniaires –, pour enregistrer une remise en cause radicale de cette analyse. Ainsi le secrétaire du Conseil supérieur de sécurité, d’hygiène et d’embellissement des lieux de travail (CSSHE) invite à « démystifier cette légende de la victime responsable que l’on retrouve dans certains ouvrages de vulgarisation où les auteurs n’hésitent pas à répartir les causes d’accidents en attribuant 20 % de ceux-ci à des conditions dangereuses et 80 % à des actions dangereuses » ; et un représentant de la FGTB, siégeant à ce même conseil, considère que « la vieille légende du facteur humain responsable de la majorité des accidents a eu la vie trop longue et a fait trop de mal ». La remise en cause des attitudes et pratiques en matière de sécurité n’est pas propre à la Belgique et se rencontre en Italie, en France autant qu’en Angleterre. En Belgique, cette contestation se traduira notamment dans un arrêté royal du 20 juin 1975, amorce d’une politique qui impose aux employeurs d’assumer plus largement la responsabilité de la prévention, à travers le rôle dévolu à des chefs de sécurité désormais mieux formés.