IHOES PRODUCTIONS Articles / analyses en ligne
Collections
Productions
Historique
Infos pratiques
Contacts
Liens
L’Union des Femmes de Wallonie, entre revendications féministes et maintien du rôle traditionnel de la femme dans l’entre-deux-guerres (analyse n°185, publiée le 21/6/2018)
Par Iris Flagothier

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Iris Flagothier, « L’Union des Femmes de Wallonie, entre revendications féministes et maintien du rôle traditionnel de la femme dans l’entre-deux-guerres », Analyse de l'IHOES, n°185, 21 juin 2018,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse185.pdf.


Au début du XXe siècle et plus particulièrement dans l’entre-deux-guerres, la naissance et le développement de groupements ayant porté l’émancipation féminine ont suscité de fortes réactions de la part de l’opinion publique belge. Décisifs pour l’évolution du rôle et de l’image de la femme dans la société, les associations et autres groupuscules menés par des figures féminines engagées semblent néanmoins avoir laissé des traces inversement proportionnelles à l’importance des luttes qu’ils menèrent en termes aussi bien idéologiques que pratiques et des résultats qu’ils obtinrent à force de revendications.

Possédant chacune leurs caractéristiques propres, ces associations agirent sur des terrains variés, montrant ainsi l’étendue de la volonté d’une implication et d’une prise de parole féminine dans des domaines socio-économiques, politiques, artistiques et culturels. Parmi les quelques groupes recensés en Belgique francophone, l’Union des Femmes de Wallonie demeure un cas de figure à la fois archétypal et empli de contradictions. Dès la création de l’Union en 1912, son axe idéologique principal concerna l’intégration des femmes au sein du Mouvement wallon. Revendiquant une plus grande implication dans les problématiques régionales linguistiques, politiques, socio-économiques et culturelles qui agitaient la Belgique au début du XXe siècle, les Femmes de Wallonie investirent aussi de nombreux autres fronts. Parmi ceux-ci, on note le combat en faveur de l’obtention du suffrage féminin et bien d’autres. Néanmoins, en parallèle à cette avancée à première vue inexorable vers l’émancipation féminine, le bris de certains stéréotypes et la lutte contre les discriminations, l’Union sembla malgré tout encore empreinte de schémas traditionnels, auxquels la population féminine se voyait alors assujettie. Reflétée dans les colonnes de La Femme wallonne, organe de presse de l’Union paru entre 1920 et 1936, cette position contrebalancée et qu’on qualifiera de « semi-émancipée » tend à s’expliquer par une série de facteurs internes du groupe ou inhérents au rôle attribué à la femme dans la société encore largement patriarcale. L’objectif de cet article sera d’analyser cette tension entre des revendications féminines et féministes que l’Union qualifia dès le départ de « modérées », « sans excès, sans outrances », et le maintien du rôle traditionnel de la femme dans cette sphère féminine wallonne, bourgeoise et intellectuelle.

S’inscrivant au confluent entre l’histoire du Mouvement wallon et l’histoire des femmes, l’Union des Femmes de Wallonie généra, outre La Femme wallonne, une quantité limitée de documents. À cela viennent s’ajouter les difficultés liées à la conservation fragmentaire dont ces sources firent l’objet. Aussi, bon nombre des conclusions tirées de cette analyse demeurent à l’état d’hypothèses.

L’Union des Femmes de Wallonie dans l’avant et l’entre-deux-guerres

Née le 28 octobre 1912 à l’initiative de Léonie de Waha et de Marguerite Horion-Delchef, l’Union connut une histoire en trois temps, interrompue par les deux conflits mondiaux. Influencée par le contexte wallon de 1912 et notamment par la publication de la Lettre au roi de Jules Destrée et par la création de l’Assemblée wallonne, elle était adressée à « toutes les femmes qui pensent » et à toutes celles qui souhaitaient prendre part à « l’admirable réveil wallon » de l’avant-guerre. Se destinant à la défense de la langue, de la culture et du folklore wallon, elle proposait aux femmes de faire office de soutiens aux sphères militantes wallonnes essentiellement masculines de l’époque. Elle se montra également sensible à la question de la misère sociale, à laquelle elle répondit par la mise en place de plusieurs œuvres philanthropiques. Se présentant comme apolitique, elle conserva néanmoins une forte connotation bourgeoise et libérale. Aussi, un bulletin parut de manière périodique entre 1913 et 1914 dans le but de relayer les informations pratiques que le groupe souhaitait communiquer à ses adhérentes.

Léonie de Waha de Chestret de Haneffe (1836-1926) :
descendante du révolutionnaire liégeois Jean-Rémy de Chestret de Haneffe, elle capta dès son enfance des idéaux progressistes et républicains. Après des études à l’Institut d’Éducation pour Demoiselles de Liège et quelques années en Flandre et à Bruxelles, elle épousa Victor de Waha de Baillonville. À la suite du décès de ce dernier ainsi que de leur fille en bas-âge, elle s’impliqua dans de nombreuses œuvres philanthropiques et prit part à l’Assemblée wallonne. L’aboutissement des combats menés dans son principal domaine d’action, l’éducation des jeunes filles, fut la création de l’Institut des Demoiselles de Liège. Aussi, elle créa l’Union des Femmes de Wallonie en 1912 et en fut présidente jusqu’à son décès, en 1926.


Marguerite Horion-Delchef (1874-1964) :
née dans une famille libérale progressiste, elle fut la première étudiante à s’inscrire dans la section de philologie romane de l’Université de Liège et la première à y obtenir un doctorat. Sensibilisée à la condition des populations défavorisées, elle contribua à créer l’Union, dont elle fut la secrétaire de 1913 à 1936. Elle s’engagea également dans la Fédération belge des Femmes universitaires, dans laquelle elle représenta la ville de Liège. Dès le début de l’entre-deux-guerres, elle se montra concernée par les activités du Mouvement wallon et fut représentante de l’arrondissement d’Arlon-Marche-Bastogne à l’Assemblée wallonne de 1919 à 1923. Tissant de profonds liens entre les thématiques féministe et wallonne, elle exposa ses idéaux dans La Femme wallonne, qui lui servit de tribune jusqu’à la fin de l’entre-deux-guerres.


Interrompue par la Première Guerre mondiale, l’Union reprit ses activités dès décembre 1920 et lança son nouveau périodique, La Femme wallonne. Celui-ci entendait s’ériger comme le reflet d’une idéologie plus élaborée tendant vers la défense de la Wallonie, la lutte pour l’émancipation féminine et surtout vers une plus grande implication des femmes dans le Mouvement wallon. En effet, à travers cet organe, l’Union émit des considérations concernant notamment le rejet de certaines revendications flamandes comme le bilinguisme en Wallonie, et soutint la valorisation de la culture et des dialectes wallons. Ces prises de position étaient sous-tendues par une affirmation globale selon laquelle les femmes pouvaient également prendre part aux combats qui occupaient alors les militants wallons. Néanmoins, au tournant des années 1930, La Femme wallonne sembla s’orienter vers un contenu davantage dicté par des articles à teneur moins régionale et plus féministe. Bon nombre d’articles témoignent d’une envie globale de briser certains stéréotypes sexués en revendiquant notamment l’obtention du droit de vote pour les femmes, l’accès des jeunes filles aux études supérieures ou à un emploi qui corresponde à leur diplôme, ainsi que le droit d’exercer des fonctions au barreau ou de réaliser des carrières académiques. En parallèle à ces articles progressistes luttant ouvertement contre ces discriminations, le périodique fit cependant paraître des billets contradictoires au contenu érigé comme un contre-discours au féminisme de l’Union. Véritables pieds-de-nez aux diverses revendications d’essence féministe, ces articles prônèrent le rôle fondamental « naturellement » dévoué à la femme, en écho au discours tenu par la société patriarcale de l’entre-deux-guerres. Le rappel de la nécessité du maintien du rôle de la femme dans le foyer, auprès d’enfants et au service d’un mari causa cette oscillation, inhérente au discours de La Femme wallonne, entre deux images idéales : celle de la « ménagère » ayant renoncé à exercer une profession rémunérée pour se consacrer entièrement au confort et au bien-être de sa famille, et celle de la femme émancipée, travaillant et prenant part à la vie publique. Si cette dualité est susceptible de susciter l’interrogation voire l’incompréhension, elle peut néanmoins s’expliquer par divers facteurs, autant liés à la période de transition dans laquelle s’ancra l’Union qu’à sa composition et à l’identité de ses membres.

Double discours en période de transition

Durant l’avant et l’entre-deux-guerres, les carcans emprisonnant le rôle de la femme et les stéréotypes sexués affirmant son manque d’intérêt pour les domaines publics, voire son incapacité à saisir les enjeux politiques ou socio-économiques n’étaient que faiblement contrebalancés par la lente évolution d’un féminisme encore vacillant. Dans un tel contexte, une implication féminine dans les milieux militants wallons semblait impensable et il serait aisé d’en déduire le manque d’attrait des femmes pour les questions wallonnes. Véritable contre-exemple à ces considérations, l’Union des Femmes de Wallonie eut tendance à revendiquer la nécessité de l’implication féminine dans la question wallonne et à s’affirmer comme un vecteur de conscientisation et de positionnement de la femme dans un domaine militant.

Cependant, une nuance de taille contrebalance ce positionnement à première vue très progressiste. En effet, la lecture de La Femme wallonne comme des journaux militants wallons liégeois de l’entre-deux-guerres est révélatrice du regard que ces milieux et l’opinion publique portaient sur ce type d’initiative. Tout d’abord, force est de constater que l’existence de l’Union sembla passer assez inaperçu dans les sphères wallonnes. Alors que certains organes de presse tels que La Barricade, La Vie wallonne ou La Défense wallonne se limitèrent à quelques mentions de leurs activités, d’autres, comme Le Tocsin, L’Opinion wallonne ou L’Action wallonne ignorèrent jusqu’à leur existence. D’un autre côté, les domaines dans lesquels les femmes étaient plébiscitées par les militants corroboraient avec les carcans qui leur étaient jusque-là imposés par la société. Globalement, ils se montrèrent favorables à une implication culturelle, artistique, folklorique et caritative de la part des femmes dans la thématique wallonne. Cependant, ils se gardèrent bien d’encourager des incursions dans les polémiques linguistiques et continuèrent à rejeter massivement leur implication dans la vie publique. Ainsi, la presse wallonne contribua à renforcer une image de la femme-artiste ou philanthrope dont les œuvres laissaient transparaître la fonction maternelle, esquissant ainsi le portrait de l’idéal féminin de l’époque. A contrario, la prise de parole des quelques rares figures féminines à l’Assemblée wallonne se vit systématiquement accueillie par une indifférence généralisée, ou même par des railleries de la part des militants. En écho à ce phénomène, les Femmes de Wallonie semblaient elles-mêmes adopter une posture « semi-émancipée » et les rédactrices du périodique, se protégeant de l’hostilité que des propos trop virulents susciteraient dans l’opinion publique, se qualifiaient elles-mêmes de « modérées » et se positionnaient loin des « amazones » et autres « féministes échevelées ». Tenant à l’égard de l’émancipation féminine des propos relativement contradictoires, elles semblèrent donc, malgré leur envie d’émancipation, toujours veiller à maintenir leur discours à la lisière d’une image conforme aux attentes des militants et de l’opinion publique.

L’Union des Femmes de Wallonie, tribune d’une liberté d’expression féminine et individuelle

Au cours de son existence, le comité de rédaction de La Femme wallonne et l’Union en elle-même semblèrent dominés par quelques figures-phares. Aussi, une approche biographique semble indispensable pour comprendre le fonctionnement interne de ce microcosme, la teneur des articles et la construction de certaines idéologies prônées.

Créée par Léonie de Waha, figure de proue symbolique, et Marguerite Horion-Delchef, secrétaire officielle et cheville ouvrière organisant dans l’ombre le tirage du journal et la majorité des activités, l’Union fut rejointe par Emma Lambotte, qui signa les articles à teneur culturelle, et Marie Delcourt, figure féministe par excellence. D'emblée liées par leurs origines socio-économiques ancrées dans la bourgeoisie wallonne, libérale et lettrée, elles furent également conscientisées par un parcours académiques parsemé d'embûches inhérentes à leur sexe. Aussi, ces femmes trouvèrent, dans leurs divers engagements politiques et sociaux, les raisons de se rassembler sous un front commun. Néanmoins, la prise de conscience féminine et les revendications wallonnes qui les animèrent furent bien plus affirmées pour certaines que pour d’autres. En somme, chacun de leurs apports personnels multiplia et diversifia les sujets abordés par La Femme wallonne. En effet, la lecture des articles permet de cerner leurs identités individuelles, leurs fers de lance, leurs domaines d’action mais aussi de comprendre la manière dont chacune percevait l’Union, le périodique et envisageait son propre rôle dans ceux-ci. Conséquence de cette diversité, les multiples sujets abordés virent presque systématiquement s’affronter des positions contradictoires. En outre, le suivi global d’une ligne éditoriale et d’une idéologie unifiées, qui auraient traduit le regard de l’Union de manière globale, ne sembla pas la priorité de La Femme wallonne.

Emma Lambotte (1876-1963) :
elle fit ses études à l’Institut supérieur pour Demoiselles de Liège, qui furent interrompues par une maladie la contraignant à recevoir des cours particuliers. Après son mariage avec le médecin Albin Lambotte, elle quitta Liège pour Anvers en 1895. Là, elle se lia d’amitié avec James Ensor, qui la soutint dans sa démarche artistique et notamment dans la peinture, qu’elle abandonna par la suite pour privilégier l’écriture. Dès 1913, elle intégra le comité de l’Union. Entre 1921 et 1925, elle fit également partie de la délégation liégeoise présente à l’Assemblée wallonne. Le couple s’installa par la suite à Esneux, avant de regagner Anvers quelques années plus tard. Elle entretint la rubrique culturelle de La Femme wallonne jusqu’en 1936.


Marie Delcourt (1891-1979) :
après un examen devant le Jury Central, elle entra en philologie à l’Université de Liège et devint docteur en 1919. Durant la Première Guerre, elle participa au service de renseignements de « La Dame blanche ». Dès le début de l’entre-deux-guerres, elle intégra l’Union et s’investit dans La Femme wallonne, où elle écrivit des articles féministes. Elle obtint en 1922 le poste de professeur de grec à l’Institut des Demoiselles de Liège. Là, elle rencontra l’écrivain Alexis Curvers qu’elle épousa en 1932. En parallèle, elle reçut l’autorisation d’ouvrir un cours libre d’histoire de l’humanisme à l’université de Liège. S’ajoutèrent progressivement à sa charge d’autres cours de littérature grecque et latine. Elle accéda à l’ordinariat en 1940. Par ailleurs, elle collabora à des journaux tels que La Meuse ou Combat et fit également paraître plusieurs ouvrages concernant, entre autres, l’antiquité grecque ou l’histoire de l’humanisme. Admise à l’éméritat en 1961, elle décéda en février 1979.


En somme, les membres du comité de rédaction investirent globalement l’Union et son périodique comme tribunes d’une liberté d’expression qui leur permirent de défendre des opinions qui n’allaient pas systématiquement dans le même sens, voire se contredisaient. La signature des billets est donc surtout révélatrice des opinions personnelles plus ou moins progressistes de certaines, plus traditionnelles pour d’autres, qui transparaissaient, cohabitaient voire même s’opposaient à travers les colonnes du périodique. Ainsi, parmi les thématiques les plus sujettes au débat, une illustration symbolique reste l’obtention du droit de vote des femmes. Représentatifs de la tension entre discours progressiste et traditionnel, les échanges qui ponctuèrent les colonnes du périodique au cours de l’année 1924 opposèrent notamment Marie Delcourt et d’autres rédactrices, parmi lesquelles Emma Lambotte.

« Le vote des femmes est inéluctable en logique (…) toutes les Belges paient l’impôt et 40 p. c. d’entre elles travaillent sans que leurs intérêts soient représentés ; elles n’ont ni les écoles qu’il leur faudrait, ni les salaires qu’elles méritent. Il n’y a aucune raison pour que cette exploitation cesse aussi longtemps que les femmes n’auront pas voix au chapitre politique » - Marie Delcourt, juillet 1924.
« Il est juste que les femmes votent ; elles le feront tôt ou tard, c’est fatal. De là à le souhaiter personnellement… (…) que les jupons votent ! la justice – plutôt la manie d’égalité – sera sauve, mais les choses n’en iront guère mieux (…) » - Emma Lambotte, octobre 1924.


En conclusion : l’enjeu de la prise de parole dans l’espace public

La lecture analytique de La Femme wallonne permet in fine de constater que les diverses luttes dans lesquelles les Femmes de Wallonie s’illustrèrent convergèrent systématiquement vers un seul et même enjeu lancinant, celui de la prise de parole des femmes dans l’espace public. En effet, quelles que soient les thématiques abordées, les combats menés par l’Union semblèrent avant tout se diriger contre un oppresseur à l’identité quasi-générique. Qu’il s’agisse des militants flamands ou des dictats du patriarcat, les Femmes wallonnes semblaient surtout vouloir se libérer des carcans qui limitaient volontairement leur prise de position publique. Ainsi, l’Union et son périodique firent avant tout office d’espaces d’expression ad hoc, de tribunes qu’érigèrent une poignée de nanties lettrées et sensibilisées à l’actualité régionale de leur temps et dans lesquelles elles prétendirent donner libre cours à leurs opinions individuelles.

Néanmoins, en pratique, les nombreux stéréotypes sexués portés par la société patriarcale de l’entre-deux-guerres contribuèrent à freiner leurs idéologies les plus progressistes et à les cantonner dans une image idéalisée, reflétant le conditionnement social qui emprisonnait encore les femmes dans les années 1920 et 1930. Ainsi, parmi les raisons pour lesquelles la « semi-émancipation » des Femmes de Wallonie ne devint jamais une émancipation à part entière, entrent en compte le poids des stéréotypes sexués mais aussi la faiblesse numérique et idéologique de l’Union. En effet, le manque d’homogénéité et les nombreuses contradictions internes au groupe démontrent que malgré ses idéaux féministes et en faveur d’une certaine égalité entre hommes et femmes, il n’était pas encore prêt à porter le poids d’une idéologie en faveur de l’émancipation du statut de la femme, idée à l’état de germe dans la période de l’entre-deux-guerres.