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Changement d'organisation du travail, accroissement du risque professionnel et silence statistique : l'exemple des charbonnages belges des années trente (analyse n°26, publiée le 19/11/2007)
Par Eric Geerkens

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Santé/hygiène (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Eric Geerkens, « Changement d'organisation du travail, accroissement du risque professionnel et silence statistique : l'exemple des charbonnages belges des années trente », Analyse de l'IHOES, n°26, 19 novembre 2007,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Eric_Geerkens_changement_organisation_travail.pdf.


S'il peut paraître prévisible qu'un changement d'organisation du travail s'accompagne, dans un premier temps, d'une augmentation du nombre d'accidents du travail, l'accroissement du risque est régulièrement occulté par l'absence de données permettant de le mesurer, en particulier lorsque ce changement conduit à une intensification du travail et qu'il est introduit dans un contexte de crise économique habituellement défavorable à la défense organisée des intérêts des travailleurs.

Une étude historique permet de mettre en évidence les trois composantes du phénomène, observées dans les charbonnages belges des années trente soumis à un sévère processus de rationalisation. Rejoignant d'autres travaux historiques montrant des formes d'occultation statistique ou de sous-déclaration de pathologies professionnelles, il conduit à s'interroger sur la visibilité du risque au travail dans nos sociétés elles aussi en rationalisation, restructuration et privatisation depuis trois décennies.

Dans la première moitié du XXe siècle, l'industrie charbonnière belge, défavorisée par les conditions géologiques d'exploitation, en particulier dans les bassins du sud du pays, n'a pas cessé de devoir relever ses rendements pour rencontrer la concurrence étrangère. Cet effort a d'abord reposé sur la mécanisation de l'abattage et du transport souterrain des charbons, ensuite sur la concentration externe, mais surtout interne des exploitations. La rationalisation, qui n'est réductible ni à l'un ni à l'autre de ces processus considérés isolément mais repose au contraire sur leur combinaison, désigne le passage d'une mécanisation partielle et d'abord fragmentaire à une organisation d'ensemble de l'extraction conçue comme un flux continu, aspiration ininterrompue du charbon par une sorte de chaîne, depuis les fronts d'un nombre très limité de longues tailles jusqu'aux triages d'un nombre également réduit de sièges d'exploitation. Cette concentration va rendre nécessaire une organisation qui coordonne abattage, remblayage et transport en vue d'une production intensive, en s'appuyant notamment sur des études chronométriques. Paradoxalement, cette organisation va faire craindre aux exploitants une réduction de l'effort ouvrier moyen, parce que moins individualisé que dans les petites tailles ; aussi le chronométrage se fera rapidement facteur d'intensification de l'effort en taille. Si la progression des rendements du fonds traduit une efficacité organisationnelle globale, le rendement à veine (qui s'accroît en moyenne de 28 % pour l'ensemble du Royaume entre 1929 et 1936) traduit directement un accroissement de l'effort ouvrier.

L'intensification du travail va s'accompagner d'un accroissement du nombre d'accidents du travail, mais celui-ci ne se verra guère dans la statistique publique qui mesure avec le plus de régularité le risque professionnel dans les mines. En effet, l'article 5 de l'arrêté royal du 20 décembre 1904, impose aux exploitants de charbonnage la déclaration à l'Administration des Mines des "accidents graves arrivés dans les mines" ; par accident grave, l'arrêté entend "ceux qui ont occasionné ou qui sont de nature à occasionner soit la mort, soit une incapacité permanente, totale ou partielle, ainsi que ceux qui compromettraient la sûreté des travaux ou celle de la mine". La statistique issue de cette obligation de déclaration fournit un relevé exhaustif des décès dans les travaux souterrains des mines, mais il n'en va pas de même du nombre des blessés. En effet, ne sont comptabilisés que les blessés relevés lors de déclarations dans le cadre de cet article 5, donc pour l'essentiel les blessés comptés lors d'accidents mortels. Ainsi, à travers les statistiques officielles, seuls les accidents mortels apparaissent comme des indicateurs pertinents de la sécurité dans les mines. La mortalité par accident dans les mines de charbon belges a été étudiée par R. Leboutte ; les données qu'il relève pour l'Entre-deux-guerres montrent, par période quinquennale et en nombre de tués par million de journées (entre parenthèse : nombre de tués pour 10 000 ouvriers), l'évolution suivante : 1921-1925 : 3,33 (10,0) ; 1926-1930 : 3,88 (11,9) ; 1931-1935 : 3,82 (10,6) ; 1936-1940 : 3,98 (11,8). Quel que soit le dénominateur considéré (journées ou ouvriers), l'évolution traduite par la statistique publique n'accuse qu'une légère progression entre le début et la fin de la période considérée. Seul le nombre des accidents mortels par éboulements — qui renvoient à la question du soutènement et du remblayage — a connu une progression significative entre les années vingt et quarante. De même, les nombre de blessés relevés lors de déclarations d'accidents mortels semblent dérisoires et nettement inférieurs à ceux enregistrés par les organismes d'assurance évoqués au point suivant. Dans le Hainaut par exemple, en 1930, l'Administration des mines compte 0,002 blessés pour 1000 journées de présence, alors que la Caisse Commune d’assurance des Charbonnages du Couchant de Mons en dénombre 1,128, la Caisse du Centre 1,12 et celle de Charleroi 1,04, soit 1,09 en moyenne pondérée pour le Hainaut.

Comme le rappellent deux historiens britanniques : "Bien qu'il soit habituel d'associer les décès et accidents miniers avec de grandes catastrophes comme des affaissements de terrains et des coups de grisou, il est plus réaliste d'évoquer un flux hebdomadaire continu de petits accidents faisant de nombreuses victimes : les mineurs risquent 460 fois plus d'être blessés dans un accident que tués par un coup de grisou".Or suivant les propos d'un contemporain, "les statistiques des Annales des Mines ne nous apprennent rien au sujet des accidents non mortels. C’est aux documents communiqués par les Caisses communes d’assurance qu’il faut faire appel pour être renseignés".

En effet, avant la Première Guerre mondiale, une statistique publique des accidents du travail était publiée annuellement ; après la guerre et avant 1937, elle ne le fut que de manière ponctuelle (1921, 1922, 1931). En l'absence de séries continues, les statistiques dressées par les caisses communes d'assurance présentent dès lors un très grand intérêt. La loi du 24 décembre 1903 sur la réparation des accidents du travail impose (art. 24) la déclaration de tout accident mortel ou entraînant une incapacité d'un jour au moins ; la déclaration doit être faite à l'inspecteur du travail, ainsi qu'au greffe de la justice de paix ou auprès d'une commission arbitrale compétente. La mesure la plus pertinente paraît être le nombre d'accidents par 1000 journées de travail, rapport de la survenance de l'accident à la durée d’exposition au risque. Cette mesure ne rend cependant encore qu'imparfaitement compte du phénomène, car elle ne prend nullement en considération la gravité des accidents, qu'elle comptabilise de manière uniformément unitaire, alors que leurs conséquences s'étagent depuis l'incapacité de travail limitée à quelques jours jusqu'à l'incapacité permanente. Pour plus satisfaisante qu'elle soit, cette mesure ne donne a fortiori pas la mesure de l'importance des drames humains inhérents à la survenance du risque, dont les séquelles peuvent aller de la perte de capacité de gain jusqu'à la perte définitive d'emploi, avec son cortège de privations matérielles et de souffrances psychologiques liées à la rupture du lien social au travail.

Même si les rapports d'activité des caisses communes sont publiés, ils ne sont pas largement diffusés et il n'y a pas d'agrégation des données sur un plan national, après l'exercice auquel s'est livré le Directeur général des Mines Lebacqz en 1930.

Dans les deux bassins pour lesquels nous avons disposé d'une série couvrant tout l'Entre-deux-guerres (le Centre et Mons), il apparaît clairement que le nombre d'accidents rapportés aux journées de travail connaît un quasi triplement ; cette évolution diffère donc fortement de celle de la mortalité par accident qui ne connaît qu'un léger accroissement. On doit évidemment se demander si l'accroissement du nombre de blessés (rapporté à la durée d'exposition au risque) n'est pas une fonction croissante du volume de charbon extrait bien plus qu'un résultat de l'adoption de nouvelles méthodes d'exploitation. Les graphiques suivants, mettant en rapport un indice du nombre de blessés (par 1000 journées de travail) et un indice de la production pour les bassins de Mons et du Centre, montrent une relation positive entre ces variables tout au long des années vingt mais un découplage net à partir du début et tout au long des années trente, durant lesquelles précisément sont introduites les nouvelles méthodes d'exploitation : la production décroît ou stagne mais les accidents se multiplient.

Cette concordance chronologique ne suffit peut-être pas pour imputer directement aux nouvelles méthodes d'exploitation cet accroissement du risque professionnel. Si l'organisation en longues tailles n'est pas intrinsèquement source de risques professionnels nouveaux, son introduction en période de crise s'accompagne de pratiques qui augmentent le risque. La pression exercée sur les travailleurs soumis à des normes de production plus exigeantes les conduit à négliger certaines mesures de précaution. Le fonctionnement ininterrompu des couloirs oscillants oblige parfois les ouvriers à prendre des risques lorsqu'ils doivent aller chercher du matériel de boisage déposé derrière les couloirs ; par ailleurs, les charbonnages en crise ont imposé des économies aux dépens de la sécurité, dont un boisage moins soigné ; de même, l'introduction du foudroyage a pu quelquefois s'opérer sans égards suffisants pour la sécurité, comme le relève l'Administration des Mines.

Pour les travailleurs auxquels sont imposées diverses mesures de rationalisation des travaux peut prévaloir un sentiment global d'insécurité, vécu de manière quotidienne lorsque par exemple le nombre de blessés par 1000 journées de travail atteint l'unité. Cela signifie concrètement qu'un charbonnage qui occupe mille ouvriers enregistre en moyenne un accident impliquant du chômage chaque jour de travail, cette fréquence donne une idée de la familiarité du risque dans lequel vivaient les ouvriers mineurs. Le syndicaliste chrétien Thomassen donne un ordre de grandeur nettement supérieur pour le charbonnage de Limbourg-Meuse à la fin des années vingt : "kleinere ongevallen gebeuren er gewoonlijke 5 per dag". La statistique détaillée par charbonnage pour le Couchant de Mons montre que les chiffres moyens par bassin peuvent masquer des situations particulièrement dramatiques dans certaines exploitations. Comme l'indique le tableau suivant, la sécurité aux charbonnages du Levant et des Produits du Flénu à Cuesmes, le plus important du bassin, apparaît durablement dégradée par rapport à la moyenne du bassin.

Cette dangerosité accrue était certes bien perçue par les travailleurs et leurs organisations, dont elle nourrissait les critiques et les revendications ; l'Administration des Mines disposait également d'informations de première main, à travers les visites des travaux qu'effectuaient ses ingénieurs et grâce aux enquêtes spécifiques menées sur des questions de sécurité dans les longues tailles. Mais à aucun moment des rapports entre employeurs, syndicats et administration, les discussions ne s'appuient sur une connaissance statistique précise du risque d'accident dont seul le patronat dispose, par sa gestion des caisses d'assurance contre les accidents du travail. Son examen des données le conduit toutefois à une analyse déjà stéréotypée qui voit dans le facteur humain la cause principale de survenance de l'accident. La connaissance précise, et notamment statistique, du risque professionnel lié aux changements d'organisation du travail constitue donc un véritable enjeu dans la "longue marche" pour la santé au travail, hier déjà et certainement encore aujourd'hui.