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L’image de l’ouvrier flamand en Wallonie (analyse n°28, publiée le 26/11/2007)
Par Yves Quairiaux

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense de la multi-culturalité, de la multi-ethnicité et de la citoyenneté"

Il traite des sujets suivants :
Arts et culture (sujet principal)

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Pour citer cet article :

Yves Quairiaux, « L’image de l’ouvrier flamand en Wallonie », Analyse de l'IHOES, n°28, 26 novembre 2007,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Quairiaux_image_ouvrier_flamand_Wallonie.pdf.


La Belgique en crise ne saurait être comprise sans décrypter les images intériorisées, sources de frustrations qui influencent les positions des différentes communautés. Du côté flamand, le souvenir de la déconsidération affligeant la langue flamande laisse des traces vivaces. Jusqu’à l’institution du suffrage plural en 1894, cette stigmatisation fut partagée par nombre de parlementaires flamands qui adhèrent, comme leurs collègues wallons, à la conception d’un statut linguistique distinguant les dialectes wallons et flamands du français, langue officielle devant s’imposer à la mosaïque des parlers populaires. Les premières lois en faveur du flamand, pour la procédure pénale (1873) et en matière administrative (1878), sont adoptées dans cette optique. Cette législation n’accorde que des droits passifs aux justifiables et administrés du nord du pays, sans remettre en cause la faculté des francophones de se faire juger et administrer dans leur langue partout en Belgique. L’extension du suffrage en 1894 marginalise les élus francophones de Flandre et donne une impulsion décisive au mouvement d’égalité linguistique. La loi votée en 1898 sur la publication des textes officiels en flamand revêt une valeur symbolique énorme. Cette loi, dite d’ "égalité", "gelijkswet", ou loi "flaminde" fournit la base juridique pour de nouvelles revendications. Nonobstant quelques faveurs réservées aux minorités francophones en Flandre, il faudra pourtant attendre le début des années 1930 pour que l’égalité linguistique soit effective. Ce long parcours ajouté à la conviction persistante de la supériorité naturelle du français, toujours ancrée dans certains milieux francophones, aiguise les aigreurs flamandes.

En Wallonie ouvrière, ce sentiment de supériorité est conforté par le remarquable développement industriel affirmé comme une évidence dans le premier couplet du "Chant des Wallons" écrit en 1900. Cette fierté repose aussi sur le spectacle de l’immigration qui draine les populations rurales flamandes vers les zones industrielles wallonnes. Ce phénomène se maintient jusqu’aux années 1960. L’origine de cette migration remonte à l’aube de l’indépendance, lorsque s’ouvrent les premiers grands chantiers d’infrastructure hydraulique et ferroviaire. La plupart des terrassiers qui s’y emploient proviennent de Flandre. Ils font rarement souche en Wallonie. Il en va autrement à partir du milieu du 19e siècle avec la crise qui frappe les régions où se pratique l’industrie textile à domicile. Elle ouvre la voie à l’exode vers le Nord et vers le bassin wallon. Le mouvement devenu structurel prend de l’ampleur à partir des années 1880 et revêt plusieurs formes. A côté des migrations définitives et temporaires, il faut signaler les migrations alternantes engendrées par le système des abonnements ferroviaires. Dans les campagnes wallonnes, ce sont les ouvriers agricoles flamands qui fournissent l’essentiel des bras saisonniers. Dans tous les cas, ces Flamands occupent les emplois sous qualifiés délaissés par la main d’œuvre locale.

La littérature et la tradition orale wallonnes reflètent à leur manière cette réalité. Il est possible sur cette base de dresser et d’analyser l’état de l’opinion. Jusqu’à la deuxième guerre mondiale le dialecte est le mode d’expression privilégié des milieux populaires. Pour la période de 1830 à 1914, on ne compte pas moins de 4800 pièces de théâtre et un nombre encore plus élevé d’oeuvres lyriques. Jusqu’aux années 1850, les écrivains patoisants émanent de la bourgeoisie aisée peignant le peuple dans le langage du peuple. Plus tard se produit une véritable démocratisation avec l’apparition d’auteurs ouvriers et artisans dont certains délaissent l’usine ou l’échoppe pour vivre de leur plume. Les cercles dramatiques ouvriers prolifèrent. On en trouve au sein des Maisons du Peuple et des coopératives. La plupart adhèrent à la Fédération nationale des cercles socialistes constituée en 1909, qui compte 74 sociétés quatre ans plus tard. On assiste à un mouvement semblable, quoique moins important, chez les catholiques où se côtoient auteurs ouvriers et bourgeois bien pensants. Ajoutons aussi les troupes financées par le patronat. Quoiqu’il en soit, la plupart des sociétés affichent plutôt leur neutralité politique.

L’ouvrier flamand au théâtre wallon

Le théâtre wallon cultive avec plus ou moins de bonheur la recherche du réalisme et l’exploitation burlesque ou mélodramatique de personnages convenus, à l’image de ceux qui peuplent la scène du boulevard ou des comédies de Marivaux. Le profil de l’ouvrier flamand s’inscrit dans cette double tradition. Sur les 180 rôles identifiables sur le plan professionnel, on ne rencontre que 21 ouvriers dont 6 mineurs, 4 terrassiers, 3 maçons, un typographe, un éboueur et 6 "ouvriers". Cette répartition ne traduit nullement la réalité de l’immigration flamande en Wallonie où les mineurs représentent le groupe de loin le plus nombreux. Quant aux ouvriers saisonniers, ils ne sont même pas cités. Certains acteurs ne manquent pourtant pas de vérité. C’est le cas du "logeur", pensionnaire d’une maison de logement souvent annexée à un débit de boisson. Vivant en marge de la population wallonne, il se distingue fâcheusement par ses débordements éthyliques et violents au point d’alimenter avec constance les rubriques de faits divers de la presse. Ce phénomène grossi à l’excès aboutit à conférer aux immigrés flamands une réputation de violence imméritée. L’analyse ciblée des statistiques et des archives judiciaires ne révèle pas chez eux un taux criminogène supérieur à des autochtones. Parmi les autres clichés, il faut relever l’absence de solidarité ouvrière. Elle est mise en exergue de manière particulièrement caricaturale dans Grisou, "grand drame naturalisse è 4 ackes" (1894) du liégeois L. Volont. Au cours de l’action un coup de grisou provoque l’emmurement de houilleurs. L’ingénieur forme une équipe de sauveteurs volontaires parmi les rescapés. Tous se présentent … sauf un Flamand. Ce qui nous vaut une belle tirade sur l’héroïsme et le dévouement naturel du travailleur wallon. L. Volont, comme d’autres auteurs prolétaires, n’hésite pas à affirmer que l’ouvrier wallon est tout simplement le "meilleur au monde". Soucieux de sa dignité, il refuse de se faire traiter comme les Flamands satisfaits d’un salaire et d’un travail médiocres. Ce cliché correspond à une réalité attestée, notamment, par les rapports des commissions d’enquêtes charbonnières : la présence massive des Flamands dans les postes de nuit et les fonctions les plus subalternes entraîne le maintien des salaires au plus bas. On reproche aussi aux Flamands leur manque de combativité lors des luttes sociales les amenant parfois à jouer le rôle de briseurs de grève. Si l’on connaît plusieurs cas d’interventions de jaunes flamands, ils ne permettent cependant pas de généraliser cette attitude.

Bien souvent, le rôle flamand s’oppose au héros wallon, personnification idéale des vertus de la "race". Au-delà des individus, ce sont deux communautés qui s’affrontent dans leurs représentations. Ce diptyque est utilisé de manière quasi systématique dans le cadre d’une compétition amoureuse et dans nombre de comédies militaires où les portraits des miliciens flamands et wallons divergent radicalement. Dans les pièces se déroulant sur fond de conflit du travail ou de catastrophe minière, l’abnégation, la solidarité, l’héroïsme même du travailleur wallon sont opposés à l’attitude pleutre et soumise de son homologue flamand. Cette dualité inspire plusieurs scénarios. Dans Li Fordjeû (1908) d’H. Thuillier, le "tchéron flamind" Van Bone a laissé son attelage sans surveillance aux portes d’un estaminet où il s’enivre. Son cheval emballé renverse une jeune fille qui aurait succombé sans l’intervention de Piére, un ouvrier wallon dont la figure héroïque apparaît en contrepoint. De même, G. Thiriart dans Ine rivinche dé galants (1889) campe deux Flamands chômeurs et ivrognes implicitement comparés à Jules et Joseph, vigoureux et sobres ouvriers wallons. Dans Les Ploqu’resse (1893) de L.-J. Etienne, le "varlet" Jaspar, fourbe, ingrat, ivrogne s’oppose aux franches et laborieuses ouvrières wallonnes. Même contraste dans Li roë des péheus (1892) d’H. Baron, où Van Molle, lourdaud, bâfreur et peu respectueux de la pudeur féminine, prend le contre-pied d’Hinri, qui brille par sa galanterie et sa gaieté sans vulgarité.

Une spécialité lyrique wallonne : l’imitation flamande

L’originalité du genre de l’ "imitation flamande" consiste à incarner un Flamand le temps d’une chanson ou d’un monologue. Dès la fin du 19e siècle, l’habitude est prise de faire suivre le titre de ces morceaux par "Imitation flamande" ou "Tchansonete à flam’ziguer". Des recueils spéciaux sont édités par des auteurs interprètes comme C. Dhaes, J. Marchand et F. Dieperinck. Sur le plan statistique, 111 auteurs ont produit ensemble 311 spécimens qui relèvent de ce genre. Pour O. Gilbart, après le pékét, c’est, chez les chansonniers wallons, le second thème d’inspiration qui "provoque des plaisanteries énormes où les Flamands sont l’objet de plantureux brocards. Ils attirent sur eux toutes les aventures niaises. On leur fait endosser les situations les plus ridicules et on leur confie les rôles benêts". L’imitation ne manque pas d’intérêt sur le plan des représentations sociales. La plupart de ces œuvres étaient destinées à être chantées et vendues par des interprètes parcourant villes et villages. Pour "accrocher" le chaland, elles proposent des figures immédiatement identifiables. À Liège, les personnages les plus fréquents sont ceux rencontrés dans ce cadre urbain : le militaire, le commerçant, le travailleur manuel et, d’une manière générale, le "paysan", qu’il porte la tunique militaire ou la cotte de l’ouvrier. Leur représentation fonctionne souvent de manière comparative avec un Wallon idéalisé, et à qui ils servent de faire valoir. Si la chanson ne se prête pas aux développements et aux décors variés imaginés par les dramaturges, cette absence de complexité ne nuit pas à la force narrative : si l’on se réfère au phénomène de l’immigration flamande en Wallonie, l’imitation burlesque illustre les différentes phases de cette aventure humaine de manière plus réaliste qu’au théâtre. De même, les physionomies féminines ne se réduisent pas aux rôles de "Bécassines" peuplant la scène.

Une vision burlesque

La catégorie la plus typée est celle du paysan flamand quittant sa campagne pour la Wallonie. Vasse pu vitte (1911) de H. Phillipet présente le portrait d'un "sinci" fuyant ce "maudit pays flamand" pour devenir mineur. Le passage vers l’industrie peut se faire par l’intermédiaire du service militaire. Après avoir fêté l’événement en se soûlant, un paysan démobilisé compte s’installer à "Lidze", se placer dans un charbonnage et faire venir sa "crapaute" . Mais la Wallonie n’est pas toujours l’Eldorado rêvé. C’est l’amère découverte d’un vacher, embauché comme mineur. Ce travail harassant l’amène à retourner dans son "payis flamind". La silhouette de l’ouvrier flamand excite les moqueries. Sa physionomie est dépeinte en vers burlesques ou apitoyés, selon les intentions de l’auteur. En 1909, H. Lemaître décrit les affres d’un paysan transplanté. Le héros d’Onk cwâré tyesse (J. Humblet, 1907), un ancien porcher, finit par se retrouver éboueur. D'ailleurs, on ne prend "Po s'mèsti là ?que? des cwarés tyèsses". Les chansonniers pratiquent volontiers l’autodérision. Comme dans Ji sos Honteu d’est-ce Flamind ! de F. Dieperinck. Ses compatriotes wallons, constate-t-il, ont de bons métiers, le gousset bien rempli et des vêtements confortables, alors que les Flamands coltinent les ordures. Les industries fleurissent en Wallonie tandis que la Flandre se contente d’une agriculture primitive. Certaines visions s’inscrivent dans un climat de tension communautaire. C’est le cas dans Li Polka des Flaminds où T. Monseur dépeint toutes les facettes de l’immigré flamand : sa physionomie rustique, son tempérament bagarreur, son statut professionnel médiocre et son absence de solidarité ouvrière. L. Lagauche les décrit cruellement dans S’on n’aveut nin les Flaminds! . Ils sont bien utiles car "Qui prindeût-on po ramasser les batches". Il termine par une allusion scatologique : "Kimint freût-on po z’ècrahî les téres [fumer les terres]/ S’on n’aveût nin les Flaminds ? ". Des publicistes s'acharnent à démontrer l'antipathie "naturelle" opposant les communautés belges en citant l’abondance d'expressions brocardant les Flamands. I. Paul entend ainsi prouver que "toujours, bien que voisins et parfois sujets d'un maître commun, Wallons et Flamands vécurent en constant état d'inimitié". A. Colson trouve dans ce florilège la preuve du mépris foncier de l’ouvrier wallon pour son homologue flamand.

Il faut mettre en exergue, comme classique de l’imitation flamande, une œuvre, simplement intitulée L’Flamind, qui connaît une diffusion exceptionnelle. Composée par un auteur du Pays noir, le docteur Arthur Culot ?pseud. Th. Luc], elle paraît d’abord en feuillet à la fin du 19e siècle et est régulièrement rééditée jusqu’à une époque récente. Fait peu courant, elle est adoptée sans grand changement dans le nord de la France. On peut presque parler à son propos d’un phénomène de "folklorisation". Sa vogue s’explique peut-être par le réalisme du personnage et par son langage facilement compréhensible. Sur le plan du contenu, retenons l’origine rurale et l’intention affichée de trouver du travail en Wallonie. Quant à l’hébergement, notre Flamand s’installe dans une maison où il compte bien devenir le "maize lozeur", chéri des dames. Tous les clichés y passent : vantardise, ivrognerie, goût pour la bagarre, à l’aide du couteau s’il le faut !

Logeurs et maîtres logeurs

H. Phillippet dans C'est po l'logeu met en scène un ouvrier flamand travaillant comme un damné pour entretenir sa femme et ses treize enfants. Ce qui n'empêche pas son épouse de réserver toute son affection au logeur, qui est peut-être le père de certains enfants. Le héros d'Ine plinte d'on flamind (1914) de J. Geuns partage la même infortune. Trinette, "baesine", le trompe et accapare son salaire au profit du maître logeur. Lassé, il tente de se rebeller. Mal lui en prend. Le couple adultère lui flanque une correction magistrale. Ze na strouck de J. Gorissen présente un personnage d'une autre trempe. Ce mineur, habituellement placide, devient violent sous l'emprise de la boisson. Jusqu'alors, il avait toléré la présence d'un "maisse logeu" wallon choyé par son épouse. Un soir, imbibé de pékét, il se précipite sur son rival. Plus prompt, le Wallon s'empare d'un balai et assomme le furieux. Généralement, le "baes" flamand ignore ou subit passivement son infortune. Dans deux chansons perce la colère impuissante de maris bafoués. L'un est trompé par le cousin de son épouse, logeur. L’autre, Jefkè, mineur, incarne le cocu lamentable ; sa femme l'a quitté avec Colas, un logeur, le laissant seul avec leur enfant. Désespéré, il sombre dans l’alcool. Quand ze la quitté mon vellaze (1904), de F. Lekeu, met en scène un jeune campagnard aisé se rendant à Liège pour y prendre femme. Ce qui n'enchante guère ses parents craignant les attraits de la ville. Le curé et la servante interviennent également pour l’en dissuader. Mais il s’entête. A Liège, il fait la connaissance d'une jeune Wallonne attirée par ses "censes" et qui réussit à se faire épouser. Un jour, elle lui demande de prendre un logeur. On devine la suite… Il n'est pas rare qu'un Wallon soit victime d'un maître logeur flamand ; situation décrite par V. Malcorps dans Li feume saveye et dans la complainte d'E. Liétard, Les amours da Jef qui raconte en vers poignants la douleur d'un Wallon dont la femme succombe au charme d'un terrassier flamand.

Une Wallonie nourricière. Une violente satire sociale

Les chansonniers fustigent les flamingants qui dénigrent la Wallonie pourvoyeuse d’emplois pour les populations appauvries de Flandre profitant de la réussite économique de la Wallonie. Avant le vote de la "gelijkswet", Li Clabot agite la menace de la séparation qui pénaliserait les Flamands "tant pis po les Flaminds ! Ka, on sét di qué costé s’trouve l’industreie dè pays". Le mal étant fait, Ph. Vidal annonce les représailles : "Dimorez bin, flaminds, d’vins vos brouwîres,/ Nos veurans bin l’ci qu’ rèyerè l’mi pus’ tard/Wallons ! n’wâdrans nos ouhènes, nos houyîres/Nos v’s’el frans veie, divant qui n’seuye trop târd". En 1907 F. Deprêtre rappelle aux Flamands ce qu’ils doivent aux : "grandes industries, qué les Wallons, tout seus, ont implantés". Dans Mouv’mint wallon ! (1913), L. Dupuis interpelle les flamingants : "A ces d'gins là, crions què l'Wallonie/S'avance première dins l'tchemin d'l'instruction Comme elle est riche, pa toutè s'n’industrie,/ C'est li qui païe el l'grosse contribution". Cette supériorité s’expliquerait par différents facteurs matériels, mais aussi par les qualités de l’ouvrier wallon : "C’est dans le sang de la race". L. Dupuis montre tout ce que l’industrie du Centre apporte aux Flamands: "Nos ateliers vont comme ils n’ont jamais stés. Ravisez nie due d’vin no Louvière, elle population augmente tous les d’jous, ayés nos avons douci des flaminds in quantité qui viennent-té travailli dins nos usines".

Certains auteurs trouvent matière à description de types populaires sous forme de satire sociale féroce. Ces oeuvres paraissent surtout à partir de 1898 en réaction à la loi "flaminde", à l’exemple de T. Monseur, qui inscrit dans Rèvintons nos ! une allusion hostile aux travailleurs flamands. L’auteur d’ A qwârreiès tiesses ! les menace des représailles de la "Wallonie ouvrière". L. Sauveur énumère les tares de ces tâcherons satisfaits de travaux dégradants et de salaires misérables. L. Tilkin se préoccupe des fléaux accablant la classe ouvrière wallonne, parmi lesquels figurent les Flamands, accusés d’avilir les salaires. Ch. Bartholomez s’inquiète des nuées de Flamands qui à Liège "Vinèsse magnis l’bour ju d’nost pan". L’ivrognerie et l’ignorance expliquent cette "invasion". La revue Tout Montignies passera ! (1904) le constate "Gn-a pu qu’des Etrangers ! … des flamins, des prussiens ! ". Lîdje, wis vas-s ? (1912) de J. Duysenx exprime des sentiments xénophobes à propos de ces étrangers italiens, russes, allemands… et Flamands : "Qui v’nèt magnî noss’ boket d’pan, Prind’ nos mèstîs". Li Walloneie ax Wallons ! (1912) de P. Westphal engage le public à réagir contre "totes ces qwâreyes tiesses affamées".

Une langue, deux idiomes régionaux

L’ouvrier flamand est également moqué par sa langue. Aucun document recensé n’envisage le flamand autrement que sous l’aspect d’un parler primitif. F. Massart dans Li mouvemint wallon (1886) et Th. Colette dans As Flaminds (1886), conseillent de revenir à la raison en considérant l’impossibilité de transformer le "patois" flamand en idiome moderne. J. Hannay ne comprend pas la reconnaissance légale d’un langage qui lui semble mieux convenir au genre animal qu’humain. On espère que la généralisation du français ressoudera l’unité nationale en conduisant la Belgique vers la voie du progrès. Fidèle à son engagement démocratique, J. Pirard annonce ces bienfaits dans Les Progrès dè l'civilisation (1879) : "C'est l'instruction obligatwére/Qui fret aimer Flaminds, Wallons/Comme des frés quand i s'comprindron". La connaissance d’une langue de culture commune assurera à la fois l’émancipation populaire et opèrera la fusion des deux "races". Ph. Vidal formule le même espoir. J. Crochet estime ridicule d’initier les enfants wallons au flamand alors qu’ils ignorent le français.

Une fraternité ouvrière

La chanson wallonne est loin de présenter un portrait univoque du travailleur flamand. La solidarité se manifeste à son égard à l’occasion des crises économiques qui l’affligent, mais aussi lors de conflits sociaux, de revendications démocratiques et même de catastrophes. L’affreuse misère engendrée par la crise des Flandres inspire plusieurs chansonniers. Parmi eux J.-J. Dehin qui, dans son poème L'anôz'mint dè peûpê (1846), se désole du sort des ouvriers gantois que les "gros hèrs" voudraient mener comme les Irlandais. A. Clesse, dans Le Flamand (1847), critique l’égoïsme des citadins qui laissent le paysan mourrir de faim et de froid. On lui doit d’autres poésies sur ce thème. Dans Aidons nos les onk les autes (1862), A. Hock invite ses concitoyens à la solidarité en faveur des ouvriers gantois ruinés par la crise du coton En 1895, H. Baron soutient Les grévisses gantoës. Li bon moumin d'l'ovri de Joseph Sauvage engage les ouvriers mineurs à s'unir pour faire valoir leurs droits. Et, de conclure en encourageant les travailleurs flamands à s’unir, car ils sont fils d’un même père et donc frères de sang (1890). Dans Li crâmignon dè prumi d’maie, Jean Jamar prévoit le triomphe des "socialisses". En attendant : "Flaminds, Wallons" doivent se donner la main. Sa chanson Li victoére dè Pârti Ovrî ou Li novai Projet dè loè réclame l’unité des "flaminds et des wallons" pour obtenir la représentation proportionnelle. Les Ovrîs r’bahis, "chanson socialiste" d’A. Dingens proclame la primauté de l’unité ouvrière des Flamands et des Wallons. A. Henno, chantre du mouvement socialiste à Mouscron, a exprimé en vers émus sa compassion à l’égard des travailleurs flamands. Il témoigne à nouveau de sa solidarité dans En petite consolasion à m’n-ami Camile en félicitant Auguste Debunne (1872-1962), élu du POB à Courtrai aux élections législatives de mai 1906. Enfin, les chansons de conscrits contiennent maints couplets en faveur de l’amitié wallo flamande. Elles dénoncent la loterie militaire qui opprime la jeunesse pauvre ou cultivent la bonne humeur résignée et l’exaltation de la fraternité d’armes.

Conclusion

Ce florilège de documents dialectaux, que l’on pourrait d’ailleurs compléter par les expressions populaires, dictons, proverbes et sobriquets illustre l’enracinement de clichés peu flatteurs à l’égard des populations ouvrières flamandes en Wallonie. Il serait cependant excessif d’y voir une attitude résolument raciste. D’autant plus que la plupart des auteurs poursuivent des objectifs burlesques sans chercher à stigmatiser une population que l’on jugerait indigne de rentrer dans la communauté wallonne. Dans la réalité le Flamand incriminé est celui de la première génération, non encore assimilé, et qui se distingue par son barbarisme linguistique et un statut socioprofessionnel médiocre. Dès la deuxième génération cette visibilité disparaît et l’on ne compte plus les représentants d’origine flamande élus en Wallonie qui témoignent d’une intégration réussie. Il n’empêche que le souvenir des humiliations subies par ces premiers immigrés a laissé des traces douloureuses. Ces blessures ne sont pas encore complètement cicatrisées. Encore s’agit-il souvent de l’exploitation abusive d’une situation aujourd’hui révolue.