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Pour une mise en valeur du patrimoine oral en Belgique francophone : la plate-forme "Mémoire orale" (analyse n°33, publiée le 2/9/2008)
Par Lionel Vanvelthem

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Valorisation de la culture populaire, entre héritage et renouvellement"


Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Lionel Vanvelthem, « Pour une mise en valeur du patrimoine oral en Belgique francophone : la plate-forme "Mémoire orale" », Analyse de l'IHOES, n°33, 2 septembre 2008,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Lionel_Vanvelthem-Memoire_orale.pdf.


En guise d’introduction : mémoire orale et éducation permanente

À l’heure actuelle, les entreprises de numérisation, de conservation et de diffusion du patrimoine culturel et immatériel de l’humanité ont la cote, tant aux niveaux international, européen, national que régional.

Cet intérêt pour la valorisation du patrimoine et sa diffusion via le Web constitue une aubaine en matière d’éducation permanente. La Toile mondiale, de plus en plus facile d’accès pour le public européen, permet en effet aujourd’hui de mener à bien d’innombrables projets coopératifs et citoyens, et ceci à différents niveaux :

- centralisation d’inventaires divers, avec la possibilité pour l’internaute de consulter des sources en ligne : voir une photo, consulter une vidéo, lire un document, écouter une musique ou un témoignage ;
- vulgarisation et mise en valeur de l’histoire patrimoniale au travers d’articles de fond ;
- mise en place plus aisée de réseaux entre historiens professionnels, historiens amateurs et toute autre personne intéressée ;
- facilitation de la collaboration transdisciplinaire...

Il convient néanmoins de ne pas sous-estimer le nombre de personnes ayant des difficultés pour accéder au Web pour des raisons matérielles, financières mais aussi tout simplement culturelles : ce média relativement nouveau demande en effet une prise en main et un apprentissage particuliers, qui peut rebuter plus d’un néophyte. La plate-forme "Mémoire orale" est donc également un moyen simple d’accéder au patrimoine.

Le présent article s’intéressera à un aspect particulier de cette valorisation patrimoniale, celui des sources orales, et plus particulièrement à un projet de diffusion en ligne du patrimoine oral en Belgique francophone (incluant donc la Wallonie et la région bruxelloise) : la plate-forme Web "Mémoire orale". Cette dernière a été commandée à l’initiative de Madame Fadila Laanan, ministre de la Culture, de l'Audiovisuel et de la Jeunesse de la Communauté française de Belgique et est actuellement portée par l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale (IHOES) à Seraing (en région liégeoise). Elle s’insère dans un projet beaucoup plus large de valorisation du patrimoine en Communauté française connu sous le nom de "plan PEP’s" (Préservation et exploitation des patrimoines).

L’objectif principal de ce site Web est de valoriser et de diffuser de la manière la plus large possible le patrimoine oral présent en Communauté française de Belgique dans les centres d’archives privées, les musées et toute autre association effectuant un travail de collecte ou de traitement sur les sources orales... La plate-forme Mémoire orale est avant tout un vecteur de diffusion et n’a donc pas l’ambition de s’occuper de la conservation à long terme de documents numériques.

Un des principaux objectifs du projet "Mémoire orale" est donc de réaliser aussi une plate-forme ergonomique et facile d’accès pour les milieux non académiques, dans le cadre de l’éducation populaire : vulgarisation de l’histoire orale, écoute de sources orales dans toute leur diversité, éléments de critique des médias et, pour les plus assidus, possibilité de participer au projet (notons au passage que de nombreuses archives orales sont encore détenues de nos jours par des particuliers ou de petites associations et que leur collaboration, sous diverses formes, est la bienvenue, voire souhaitée).

Par ailleurs, il convient de noter que le terme "patrimoine oral" est ici à prendre au sens large et fait en réalité référence à deux grands types d’objets. D’une part les documents oraux bruts, enregistrés sur un support audio donné (disque microsillon, bande audio analogique, support numérique...), tels que discours, récits de travail, récits de vie et témoignages, chansons, interviews radiophoniques... D’autre part, les exploitations de documents oraux, tels que les retranscriptions écrites ou les études scientifiques.

Enfin, le développement des mémoires informatiques de masse et l’évolution de l’Internet ont permis depuis une dizaine d’années le stockage et la communication d’une quantité impressionnante de documents. Dès lors, le défi à relever en matière de numérisation est aujourd’hui davantage d’ordre qualitatif que quantitatif : comment retrouver un objet de recherche pertinent dans cet océan d’informations hétéroclites et disparates que sont les banques de données en ligne ? Comment donner un sens, une signification au contenu brut numérisé ? Comment centraliser les informations, réduire la dispersion des résultats et éviter la multiplicité des moteurs de recherche ?

Origine et histoire du projet

L’idée de la création d’un portail Web consacré au patrimoine oral en Communauté française de Belgique a été mentionnée pour la première fois de manière concrète et précise lors d’un colloque sur les "mémoires orales" organisé au Bois du Cazier à Marcinelle, les 21 et 22 octobre 2005. L’objectif de l’événement était de réunir les différents acteurs spécialisés dans le domaine des archives orales (personnes "de terrain", archivistes, techniciens, spécialistes du son et des médias, journalistes, etc.) afin de faire le point sur la question et d’évoquer les (nombreux) secteurs encore à défricher.

À l’occasion de ce colloque, plusieurs intervenants ont mentionné l’importance de disposer d’un site Web – ou tout au moins d’un inventaire en ligne – permettant de centraliser virtuellement les sources orales disséminées sur le territoire wallon et bruxellois. C’est notamment le cas de Sven Steffens qui, lors d’une communication intitulée "Inventorier quoi et comment ?", y exposa clairement l’intérêt d’une mise en ligne d’inventaires numériques, "complétés d’une part par une partie bibliographique (...), d’autre part (...) par des fiches analytiques constituées d’une indexation thématique et séquencée du contenu de la source".

À la suite de ce colloque fondateur, le projet fut pris en main par le ministère de la Culture de la Communauté française et, au début de l’année 2007, la coordination du projet fut confiée à l’IHOES, centre d’archives privées et service d’éducation permanente, qui disposait des moyens humains et techniques nécessaires pour porter ce projet à son terme. Aujourd’hui, la plate-forme Mémoire orale est visible dans une version test, au contenu réduit. Dans sa version finale, elle proposera deux grandes fonctionnalités : la consultation d’inventaires et la publication de dossiers.

La consultation d’inventaires de sources orales en ligne

L’idée est de permettre, à travers ce portail Web, la consultation d’inventaires de sources orales brutes, en donnant aux différents acteurs de la mémoire orale (les musées, les centres d’archives privées, les associations de récolte de témoignages, etc.) la possibilité d’encoder leurs collections à travers un module de catalographie professionnel connu sous le nom de PALLAS.

PALLAS est un système de gestion en ligne d’archives, de livres et de photos conçu au sein du CEGES. Il est actuellement géré par l’asbl BruDISC et utilisé dans de nombreux centres d’archives et bibliothèques en Belgique. L’ambition du système PALLAS est de réunir virtuellement en un inventaire centralisé des documents qui se trouvent, par la force des choses, physiquement décentralisés.

En ce qui concerne la plate-forme Mémoire orale, un moteur de recherche permettra de retrouver en une seule demande, pour tous les centres participant au projet et disposant du système PALLAS, les sources orales déjà inventoriées sur le territoire de la Communauté française.

Il sera également possible de placer chaque source décrite au sein d’une hiérarchie archivistique (fonds, série, dossier...) et de la lier à un ou plusieurs documents annexes, tels que la source orale brute ou séquencée (au format audio Web, de type mp3 ou Ogg), une image (par exemple l’éventuelle photo du support), un fichier texte (PDF ou autre) contenant la transcription écrite de la source orale, ou encore à un dossier ou à un article scientifique explicitant ladite source.

Sur le plan de l’éducation permanente, proposer un tel inventaire centralisé n’est pas dénué d’intérêt : le procédé permet en effet à tout un chacun de disposer d’un aperçu des fonds et collections sonores proches de sa commune ou en rapport avec une thématique de prédilection.

Les dossiers

À côté des inventaires de sources orales brutes, la plate-forme Mémoire orale dispose d’une seconde fonctionnalité qui consiste à publier des études de fonds, des dossiers ou tout autre texte en rapport avec le monde des sources orales et leur exploitation scientifique : dossier sur tel ou tel aspect de l’histoire orale, aperçu critique des collections d’une institution donnée, compte-rendu d’un colloque ou d’un livre, étude sur un corpus particulier de sources orales, etc.

Ainsi, le premier dossier actuellement en ligne est un article de Sven Steffens (responsable du musée communal d’histoire locale à Molenbeek-Saint-Jean) intitulé "La mémoire orale du travail en Wallonie. Bilan et perspectives", qui brosse un tableau général de la question des sources orales en Wallonie : qu’entend-on réellement par "mémoire orale" et "sources orales" ? Qui produit ces dernières et où les trouve-t-on ? Comment appréhender une archive orale ? Quelles sont les perspectives en matière d’histoire orale ?

Le second dossier est consacré au colloque sur les "mémoires orales" organisé au Bois du Cazier en 2005 (voir plus haut). Il contient un résumé de nombreuses interventions avec, dans certains cas, la possibilité de les écouter en ligne.

Les trois autres dossiers actuellement en ligne sont en rapport direct avec les collections d’institutions actives en matière d’histoire orale : il s’agit des courts articles d’Annick M’Kele, "Les fonds d’archives de la Fondation Auschwitz", d’Isabelle Sirjacobs, "L’histoire orale à l’Écomusée du Bois-du-Luc" et enfin de Jean-Jacques Van Mol (Écomusée du Viroin à Treignes), "Enquête et témoignages, auxiliaires précieux pour écrire l’Histoire". Dans un futur proche, d’autres études et dossiers agrémenteront la plate-forme.

Chaque dossier publié dispose en outre de son lot d’informations et d’options, tels qu’un petit résumé du contenu, des renseignements complémentaires sur l’auteur, un sommaire, la lecture par chapitres thématiques, d’éventuelles notes de bas de page (pour les renvois scientifiques), l’impression du texte complet ou d’un chapitre, des liens vers des sources brutes inventoriées ou vers d’autres documents multimédias (sons, images, textes...).

Autres fonctionnalités

À côté des dossiers, des fiches techniques en ligne permettront à terme aux acteurs de la mémoire orale (comme les intervieweurs, les archivistes, les historiens locaux, etc.) de se renseigner sur les divers sujets qui les préoccupent directement comme le bon référencement d’une source orale, l’utilisation de métadonnées, la multiplicité des supports, les techniques de conversion de l’analogique au numérique, les nouvelles techniques numériques de capture de l’information, la bonne conservation d’une source orale (analogique ou numérique), les erreurs à éviter, etc. Actuellement nombreux sont en effet ceux qui, au sein des centres d’archives privées et des petites associations, se sentent pris au dépourvu quant à l’évolution récente en matière d’enregistrement ou de traitement audio. Ces fiches ont l’ambition de leur servir de guide.

À ce niveau, nous sommes aujourd’hui demandeurs du savoir-faire de techniciens et d’autres spécialistes de l’enregistrement sonore (voire audiovisuel), afin de créer des fiches techniques cohérentes et correctes.

D’autres rubriques sont également présentes sur la plate-forme, comme une page dédiée à l’actualité qui reprendra les dernières nouvelles en matière d’histoire orale : colloques, nouveaux articles ou publications, nouveaux inventaires (en ligne ou non), etc. ; une page de contact permettant de joindre les responsables du projet ; une page de liens reprenant les sites Web dépendant de la Communauté française de Belgique (comme les Archives d'architecture XIXe - XXe, autre projet de valorisation du patrimoine en régions wallonne et bruxelloise), les différents centres d’archives privées francophones (CARHOP, CArCoB, Mundaneum, Saicom...) les institutions muséales (Musée de la vie wallonne, écomusées...) et les autres associations actives en matière d’histoire orale (groupe "Histoire collective" à Rossignol, Fondation Auschwitz...).

En guise de conclusion : un pas de plus vers la mise en valeur des sources orales en Communauté française

En comparaison d’autres projets beaucoup plus avancés de mise en ligne de sources orales, la présente plate-forme est encore au stade d’ébauche mais elle constituera, nous l’espérons, une avancée non négligeable dans la diffusion beaucoup plus étendue du fabuleux patrimoine oral de Wallonie et de Bruxelles.

À terme donc, ce portail permettra, d’une part, au chercheur de trouver plus facilement - voire de découvrir ! - une source orale présente dans telle ou telle institution (c’est tout l’intérêt de l’inventaire centralisé en ligne), d’autre part, à l’internaute non spécialiste de prendre toute la mesure de l’importance d’un aspect du patrimoine immatériel présent en Communauté française de Belgique.

Ouvrir une plate-forme Web consacrée à ce patrimoine, c’est, somme toute, permettre au plus grand nombre de mieux comprendre l’histoire industrielle, rurale, sociale et vivante de nos régions.