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L'esprit de résistance aux autorités (analyse n°35, publiée le 11/12/2008)
Par Jean-Marie Lange

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Sensibilisation au pacifisme et aux résistances d'hier et d'aujourd'hui"

Il traite des sujets suivants :
Résistance (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Jean-Marie Lange, « L'esprit de résistance aux autorités », Analyse de l'IHOES, n°35, 11 décembre 2008,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Jean-Marie_Lange-esprit_resistance_autorites.pdf.


L'homme est un être de raison mais également un être de pulsion de domination, le pire des prédateurs qui s'attaque aux membres de sa propre espèce (ainsi qu'à toutes les autres bien entendu).

Pendant l'horreur de la tuerie de la seconde guerre mondiale, outre les millions de soldats et de civils tués au front ou sous les bombes, il y eut un génocide monstrueux : la Shoah, soit 6 millions de Juifs exterminés dans les camps de concentration allemands sur les 30 millions de morts. Pourtant, sur les 44 millions d'Allemands, tous n'étaient pas nazis mais "ils ne faisaient qu'obéir aux ordres".

Les militants de la laïcité ont créé l'association "Les Territoires de la mémoire" pour se souvenir de la résistance à la bête immonde du fascisme externe mais aussi des barbaries qui sont en potentiel en nous-mêmes. Nous arborons ainsi à la boutonnière un triangle équilatéral rouge en mémoire à ce double triangle de l'étoile jaune qui identifiait les juifs sur leurs vêtements avant leur déportation (ou comme pour les Rwandais le fait qu'ils portent sur leur carte d'identité leur groupe ethnique) : il s'agit d'un engagement éthique pour la résistance à toutes les barbaries, à tous les dogmatismes totalitaristes. Pourtant, les génocides ont continué au Cambodge, en Bosnie, au Kosovo de la Grande Serbie...

L'Afrique n'est pas en reste avec les diverses guerres tribales et/ou de religion mais en particulier avec les micro-pays du Rwanda et du Burundi où les massacres interethniques ont été instillés par une haine fabriquée de toute pièce par les Pères Blancs colonisateurs (le "diviser pour régner"). Dans un ouvrage intitulé "L'homme né d'un cœur de vache", l'auteur (dont j'ai oublié le nom) évoque l'histoire d'un test : une calebasse de lait confiée successivement à trois gardiens. Le premier est Tutsi (les éleveurs Hamites) et n'a pas touché au lait, car "le plus intelligent" diront les bons Pères, le deuxième est Hutu et lui, il a bu la moitié de ce qu'il devait garder (donc "on ne peut pas lui faire confiance, c'est comme les autres Bantous : de grands enfants" diront encore péjorativement les bons pères) et quant au Twa (pygmée, "lui il a tout bu ! ha ha !"). Aujourd'hui les pygmées sont toujours des quasi-esclaves des bantous. Voilà comment les belges et leur Eglise catholique dominant encore le Royaume ont introduit le ver dans le fruit d'une cohabitation entre cultivateurs et pasteurs remontant au Néolithique. "En 1959, dans le contexte général de la décolonisation de l'Afrique, les Hutu avaient pris le pouvoir et massacré une partie des Tutsi, provoquant la fuite d'un grand nombre d'entre eux vers les pays frontaliers (Burundi et Ouganda). Des crises politiques en miroir se sont alors succédées entre le Burundi, dirigé par des Tutsi, et le Rwanda, dirigé par des Hutu, combinées aux crises internes propres à chacun de ces pays."

Ces génocides réciproques (au Rwanda et au Burundi) à la machette ont en plus introduit le meurtre du père devant sa famille et le viol de sa femme ; ainsi, l'enfant à naître ne sera jamais accepté par la famille du fils qui réclame l'IVG ou le départ de la mère "impure". Au-delà de la dénonciation écrite de l'appartenance ethnique par les cartes d'identité, même s'il s'agissait de Hutu estampillés, les milices interhamwés obligeaient les villageois à tuer des Tutsi sous la menace de complicité s'ils ne les exécutaient pas. Les forces françaises sont intervenues après les trois mois de boucherie avec l'opération Turquoise d'un prétendu couloir humanitaire pour que plus de 2000 tueurs interhamwés s'enfuient au Kivu de la RDC voisine. Le grand massacre de 1994 à Kigali a pu ainsi se poursuivre en terre du Congo où depuis 1996, selon les sources, on dénombre de 4 à 5,5 millions de victimes congolaises. L'histoire de l'horreur se répète et alors qu'Angela Merkel, chancelière allemande réitère ses excuses au peuple juif, les leaders et ex-leaders français se préparent-ils - en compagnie du Ministre Karel De Gucht, Ministre belge des Affaires Etrangères – à des excuses nationales aux populations du Rwanda, du Burundi et du Congo RDC ? Après combien de millions de victimes innocentes a-t-on droit à des excuses nationales ? A qui profitent les crimes de ce climat de terreur maintenu depuis 14 ans ? Mais aux multinationales occidentales, américaines et chinoises qui exploitent le coltan et autres matières premières minérales dans ces régions sans foi, ni loi.

En Europe, nous sommes passés au niveau de l'inconscient collectif par le stade des sorcières, puis des possédées puis des hystériques (l'élément féminin étant le plus réceptif d'une réaction à la répression des instincts par la civilisation) et puis par une hystérie collective de 30 millions de morts et devant l'effroi de notre barbarie, nous nous sommes tus. Selon l'ethnopsychiatre Georges Devereux, nous ne sommes pas les seuls à développer un inconscient collectif réactionnel à la frustration qu'imposent les contraintes de civilité, les malais ont l'Amok, une crise de démence individuelle et de folie meurtrière envers toutes les vies à proximité de la personne atteinte. "La civilisation est construite sur la répression des instincts" disait Freud, alors où vont les frustrations, sinon vers une folie meurtrière ? La folie du nazisme et la planification des meurtres de masse dans les camps de concentration (6 millions de morts) ne sont plus la seule tâche noire de l'Allemagne, il y a eu depuis les Khmers rouge, les Serbes, le Rwanda, le Burundi, l'Indonésie, le Timor, etc. Nous ne pouvons nous satisfaire de cette seule théorie lapidaire que les récurrents génocides seraient peut-être une manifestation collective de ces refoulements induits par l'aliénation du travail ?

Depuis l'indépendance de 1962, le Rwanda comme le Burundi sont donc les victimes de folies meurtrières de groupe. Les Hutu se révoltent et massacrent les Tutsi et l'armée Tutsi réagit à son tour avec beaucoup de violence pour elle-même occire le plus possible de gens de la tribu conjointe ? La politique actuelle très sage de la réconciliation pourra-t-elle faire l'économie de ces répétitions historiques de meurtres ?

Certes, les Allemands ont "pété les plombs" avec le nazisme et leurs camps de concentration et d'extermination des Juifs mais une barbarie industrielle ne peut servir d'argument pour les autres massacres et génocides. Il est troublant que leurs anciennes colonies allemandes comme le Rwanda et le Burundi perpétuent en fait ces sacrifices sanglants et totalement irrationnels par des génocides réciproques à répétition. Ce sont les hommes eux-mêmes qui sont responsables du mal et de la mort par la jalousie et la mesquinerie des femmes ? Par le pouvoir et la volonté de puissance de leurs chefs ? C'est la rivalité entre humains qui tue et il n'y a pas de ciel, ni de Dieu, ni d'ange, ni de démon, ni de culpabilité. Les hommes sont responsables de leur sort.

Comment un être humain peut-il "réussir" à en massacrer des milliers d'autres qui sont à son image ? Il le pourra en instrumentalisant sa tuerie (le "travail" disaient les tueurs rwandais en 1994) et en se réinventant l'histoire, par exemple qu'il n'est qu'un bon exécutant.

Léon Festinger (1959) a forgé le concept de la dissonance cognitive, cette théorie nous dit que lorsqu'un évènement est dérangeant aux oreilles de notre conscience, nous allons le réécrire avec "rationalisation" et non raison. "Je n'ai fait qu'obéir aux ordres !" disait Eichmann à son procès de Jérusalem. Quelle que soit l'efficacité à court terme de ces justifications a posteriori, il n'empêche que ces tueurs-massacreurs seront intérieurement (psychiquement) déstabilisés par leurs crimes.

Les travaux de Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité nous montre que nous pourrions tous être des nazis car dans une expérience fictive de chocs électriques punitifs, nous tuons l'autre (un jeu d'acteur de sa part) à environ 66% sur la simple requête d'une autorité en blouse blanche. Notons que pour tuer, il faut une distanciation ; si Milgram demande à son cobaye humain d'envoyer la décharge en direct à l'acteur, il n'y aura plus que 33% qui s'y soumettront. Extrapolons, un militaire américain par exemple ne saurait pas égorger un bébé à l'arme blanche sans séquelle immédiate pour lui-même mais il peut en tuer des milliers par l'intermédiaire d'un bouton de largage d'un bombardier. Il en allait de même chez les nazis : ils tondaient les Juifs et les déshabillaient pour en faire un matériel uniformisé et faciliter ainsi le travail d'abattage des tueurs. Le système fut perfectionné avec le gaz Zyklon B car il n'y avait plus ainsi de contact direct entre les exécuteurs et les victimes. Ce système de mise à mort industriel sera encore affiné avec les Sonderkommandos : des groupes de prisonniers chargés de préparer les futures victimes puis d'extraire les cadavres des chambres à gaz, de récupérer les dents en or et de brûler les corps. Après quelques semaines/mois, ils seront eux-mêmes exécutés et remplacés par d'autres.

Comment des Juifs pouvaient-ils servir d'exécuteurs pour leur propre ethnie ? Le psychosociologue Jean-Léon Beauvois (université de Genève) a particulièrement étudié ce phénomène lié aussi à l'obéissance. Pour être résistant par exemple, il fallait une personnalité bien trempée car selon ses travaux, nous adorons obéir et nous soumettre à un quelconque supérieur pour ne prendre ainsi aucune responsabilité.

Mais la dynamique du meurtre de masse ne se limite pas à l'axe vertical de l'obéissance aux ordres, il y a aussi l'axe horizontal de la conformité au groupe selon l'idéologie diffusée en propagande pour tous.

Salomon Asch a étudié cette pression au conformisme : si tout le monde le fait, l'individu hésitant doit le faire aussi. Le sujet est inséré en permanence dans un dispositif modèle qui le déséquilibre. C'est pourquoi au Rwanda, on forçait les paysans à tuer aussi l'un ou l'autre Tutsi pour avoir comme les autres du sang sur les mains. Donc dans une dynamique de groupes (Kurt Lewin) appliquée à la psychologie des foules (Serge Moscovici), cela laisse peu de marge au refus.

Un autre élément du conditionnement par la peur et la propagande est la rumeur. Par exemple, l'ennemi va égorger vos enfants et violer vos femmes aura comme effet que le groupe ainsi conditionné va lui-même commettre ces horreurs en pensant que celles-ci ont eu lieu sur les propres membres de leur ethnie. Attention, il n'est pas ici question d'absoudre ces assassins par une quelconque explication mais de les distinguer avec leur banalité des vrais sadiques (Sade) et tueurs en série pour qui faire souffrir et tuer est une vraie jouissance. Il y en avait bien entendu dans les SS et la Gestapo mais, selon Jacques Semelin, en proportion réduite par rapport à la majorité des tueurs "suiveurs" des ordres.

Hitler et les nazis restent incontestablement les champions du mal et de la destruction humaine mais les nouveaux génocidaires ont perfectionné encore la machine à purifier et détruire par les viols systématiques (les Serbes, les Khmers, les Hutus) des femmes de l'autre camp. Cette pratique laissera des traces (les "bâtards" disent les Serbes) et empêchera ainsi toute réconciliation ethnique future. Remarquons que je prends trois ethnies en exemple mais que les responsabilités sont collectives par non assistance à humanité en danger.

Des régimes politiques tueurs élèvent la racaille à des positions de pouvoir et déconstruisent les hommes simples. Ceux-ci en général sont des honnêtes hommes tant que l'ordre règne dans la communauté mais deviennent des fous furieux sans repères moraux lorsque le désordre surgit et que la société perd de sa cohésion. L'humanité perd son sens et tous vont chavirer dans le délire du meurtre encouragé par le pouvoir, déculpabilisé sur un bouc-émissaire de groupe et récompensé par les pillages.

Notre seul antidote humanitaire n'est sûrement pas dans les gouvernements qui sont soit coupables de profiter des crimes génocidaires soit complices ; pensons aux déclarations de l'ONU lors de la dénonciation des tueries du Rwanda en 1994, la porte-parole disant que ce n'était pas un génocide mais un massacre, c'est un cauchemar d'entendre de pareils pseudo-arguments pour ne rien faire. Non, notre seul antidote humaniste serait dans la prévention avec des cours dans les écoles où l'on expliquerait l'éthique et le devoir de désobéissance civile si nos consciences nous le disent.