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Hygiène, art et ordre social. Le confort du home ouvrier de 1830 à 1930 (analyse n°38, publiée le 18/12/2008)
Par Camille Baillargeon

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Santé/hygiène (sujet principal)

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Pour citer cet article :

Camille Baillargeon, « Hygiène, art et ordre social. Le confort du home ouvrier de 1830 à 1930 », Analyse de l'IHOES, n°38, 18 décembre 2008,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/C_Baillargeon-Hygiene_art.pdf.


Cet automne 2008, Liège honorait la mémoire de Gustave Serrurier-Bovy (1858-1910), architecte et décorateur liégeois. L’homme, reconnu pour le style novateur de ses meubles, avait acquis une partie de sa notoriété pour avoir envisagé une certaine démocratisation du luxe de l’habitation. Celui-ci comptait d’ailleurs, parmi ses réalisations, l’ameublement d’une des maisons ouvrières construites à Cointe lors du concours de l’Exposition universelle de Liège en 1905. C’est précisément son ambition de mettre l’art à la portée de tous et de faciliter l’accès au beau (toutes notions questionnables par ailleurs) qui servait de prétexte à l’ouverture d’une discussion sur la question de "l’art social hier et aujourd’hui". Craignant que le ton ne soit à l’éloge sans condition, c’était pour nous l’occasion de considérer cette tendance artistique, sous un angle un peu critique, en prenant comme exemple le développement du confort du home ouvrier de 1830 à 1930.

Promu par des créateurs idéalistes, l’art à visée sociale, ici appliqué à l’habitat ouvrier (architecture et décoration), participait de ces mesures visant l’amélioration progressive des conditions de vie ouvrières. Comme instrument mis au service du progrès social, son intention était donc on ne peut plus louable. Mais cependant, à la lumière du cadre théorique qui l’enserrait et lui permettait d’avoir un écho grandissant dans la vie publique, on pouvait se demander s’il ne confortait pas en même temps le système et ses travers ? Le progrès du confort n’était-il, en définitive, autre chose qu’un processus visant à garantir l’ordre social sans fondamentalement modifier l’ordre des choses ? Cette réflexion, que nous nous proposons de poursuivre dans cette analyse, veut attirer l’attention sur l’ambivalence de l’action qu’exerçait, à cette époque, cette application sociale de l’art. Elle rappelle l’importance de questionner l’action de chaque chose, le rôle de chacun, au sein des valeurs dominantes. Elle permet de ne pas oublier que tout acte posé est foncièrement politique.

Concours d’habitations à bon marché et esthétique sanitaire

Dans le cadre de l’Exposition universelle de 1905, un comité présidé par l’ancien bourgmestre de Bruxelles et ami des arts, Charles Buls (1837-1914), lance un concours d’habitations à bon marché. Seize sociétés et trois établissements industriels y participent. Les projets retenus sont construits aux abords du parc de Cointe, boulevard Montefiore à Liège. Une vingtaine de petites maisons modèles s’offrent à la vue des visiteurs, mais aussi, puisqu’elles sont toujours en place, à celle des promeneurs contemporains. A ce concours, s’en joint un autre, pour la décoration intérieure et l’ameublement de ces habitations. Gustave Serrurier-Bovy, qui a déjà recueilli de nombreux compliments (et quelques critiques) pour ses créations précédentes, notamment pour la conception d’une "Chambre d’artisan" (exposition de la Libre esthétique, 1895), s’y illustre une fois de plus. Il réalise alors le décor de la maison construite par la Caisse générale d’épargne et de retraite. Serrurier-Bovy propose une conception de mobilier avant-gardiste (mobilier Silex) comme réponse aux exigences du concours : exigences liées à la recherche de confort de l’habitation, aux notions d’hygiène et d’économie de moyens.

Dans le journal La Meuse, Jules Destrée (1863-1936), avocat de formation, homme politique, promoteur du socialisme en Belgique et esthète, s’enthousiasme pour son projet. Rien d’étonnant. Les conceptions d’art pour (et plus tard "par") le peuple sont activement soutenues par le POB dès la fin du XIXe siècle. Elles rejoignent, par là, la volonté de démocratisation de l’art portée par des mouvements artistiques réformateurs, comme l’Art & Craft, en Angleterre, dont s’inspire d’ailleurs Serrurier-Bovy. Dans sa critique, Jules Destrée souligne, plein d’admiration, l’ "impression de fraîcheur, de santé, de joie et d’énergie" qui semble se dégager de l’intérieur ouvrier conçu par l’artiste. Fraîcheur, santé, joie, énergie : qualificatifs signifiants qui s’ajoutent à ceux donnés quelques années plus tôt par d’autres critiques pour désigner l’esthétique de l’artiste : simple, saine, sincère, conforme à l’idéal sanitaire... Par ces mots, l’ameublement ouvrier de Gustave Serrurier-Bovy se trouve tout à coup mené au confluent de plusieurs problématiques tant esthétiques, que morales, sanitaires, économiques ou sécuritaires. Toutes investissant la question ouvrière pour tenter de résoudre un sentiment (ou un pressentiment) de dérèglement social. Pour le comprendre, il faut rappeler le contexte qui permet à ce concours de 1905 d’avoir lieu et à cette expression esthétique d’être entendue.

Épidémies, misère et risque sanitaire

C’est à partir du début des années 1830, au moment précis où les premières grandes épidémies de choléra frappent l’Europe, que les pays industrialisés commencent à considérer la question ouvrière et à établir une corrélation entre les conditions de vie misérables des travailleurs et le développement des maladies. Il a fallu, pour cela, qu’on se soit libéré de l’explication mystique qui menait à percevoir la maladie comme une punition divine. C’est à la fin du XVIIIe siècle, avec Johan Peter Frank, médecin hygiéniste allemand, fondateur de l’hygiène en tant que science, mais aussi (pour l’anecdote) médecin de Beethoven, que s’est opérée cette mutation. Son affirmation selon laquelle "la misère est mère de la maladie" marquait un changement des mentalités et annonçait une responsabilisation de l’homme face à la réalité. Dans les années 1830-1840, les enquêtes sur la santé et la salubrité publique se multiplient et rejoignent celles menées en parallèle sur les conditions de vie et de travail des classes laborieuses. Très attentives à l’influence qu’exerce l’environnement sur l’individu, elles soulèvent alors pour la première fois la question de la qualité de l’habitat ouvrier (Edouard Ducpétiaux, 1843).

Les premiers rapports d’enquêtes identifient la misère, les conditions d’hygiène déficientes et le surpeuplement de certains quartiers comme vecteurs de propagation des maladies. Il faut dire qu’avec le développement industriel les populations rurales sont venues gonfler la démographie des villes où tend à se concentrer le travail salarié. Or, les infrastructures urbaines évoluent peu et peinent à s’adapter à ces brusques mutations. Les populations les moins aisées, et parmi elles les populations ouvrières, s’entassent dans des secteurs aux rues étroites quand ce n’est dans des entrelacs d’impasses. L’accroissement de la population urbaine qui entraîne une pénurie de logement, puis des hausses de loyer, force les habitant les plus pauvres à rentabiliser au maximum l’espace habitable. Il est fréquent de voir plusieurs familles ouvrières se partager des logements exigus et vétustes. Et il n’est pas rare que cuisines, caves ou greniers fassent aussi office de chambre. A cela s’ajoute que les habitations sont souvent d’anciennes constructions humides, froides et mal ventilées. Et qu’il n’y a encore ni égout ni eau potable, aucun système efficace d’évacuation des déchets, que souvent même les latrines sont inexistantes.

Forcée de porter attention à ces secteurs souvent dérobés à la vue, la bourgeoisie découvre avec dégoût, peur et/ou indignation, la saleté, le délabrement et les atmosphères délétères des quartiers ouvriers qui tranchent avec le confort accru dont elle commence à profiter grâce aux progrès techniques. Les descriptions littéraires qui en émanent sont fort expressives et traduisent de façon éloquente la découverte du monde ouvrier comme une découverte de l’inconnu. Mais, si les constats dressés éveillent l’imagination, ils n’en appellent pas moins à la raison et à la nécessité d’une correction. Ils entraînent un premier éveil des consciences. Dans leur suite, s’énoncent des directives aspirant à rénover l’habitat ouvrier. Les grandes réformes se dessinent. Le tout encadré par une multitude d’instructions visant à assurer la santé publique et qui bientôt diffusent les principes d’un véritable idéal sanitaire où la notion d’ordre (dans toutes ses dimensions symboliques) prévaut.

Santé, rentabilité et sécurité

Dès 1848, en Belgique, les premières mesures prises par les pouvoirs publics (d’abord municipaux) portent sur l’interdiction d’habitation des logements insalubres. Au même moment, et sous l’influence de ce qui se fait en Angleterre, sont lancés les premiers concours pour la construction d’habitations ouvrières, que les autorités veulent saines et à bon marché. En s’impliquant dans la question de la construction de l’habitat ouvrier, l’État prend alors le relais des initiatives du même type initiées par les industriels et les organismes de bienfaisance. C’est surtout à partir des lois de 1858 et 1867 qui autorisent l’expropriation que l’État belge s’engage dans une réelle politique de rénovation urbaine en s’attaquant notamment à la destruction des taudis. Nécessitées par la volonté de limiter les ravages du choléra, ces dernières lois, font progressivement disparaître les quartiers misérables des centres urbains. Mais les zones modernisées sont rapidement investies par la bourgeoisie et l’objet d’un jeu spéculatif provoquant une nouvelle hausse des loyers. Ces lois ont donc le travers de repousser les populations les moins nanties vers la périphérie. Par convenance, les autorités tenteront plus tard de corriger ce travers, mais en réalité peu de voix s’élèvent contre cette situation. Les autorités et une part de la bourgeoisie s’y font d’autant plus facilement que cette mise à l’écart de la misère éloigne une population potentiellement dangereuse pour l’ordre public. Le contrôle sanitaire n’a, d’ailleurs, de cesse de s’entremêler à une volonté de contrôle social. Et, on remarque que si la législation pour l’amélioration de l’habitat ouvrier suit très exactement le rythme d’apparition des épidémies de choléra en Belgique (1832-33, 1848-49, 1853-54, 1866...), elle n’est pas moins étrangère à l’actualité des luttes politiques et ouvrières.

Les épisodes répétés d’épidémies affectent toutes les couches de la population, y compris la bourgeoisie, c’est pourquoi ils poussent les autorités à réfléchir à des moyens de prévention rapides. Cependant, si les enquêtes ne conjuguaient pas un raisonnement à la fois économique et politique à cette conjoncture sanitaire particulière, les résolutions prises en temps d’épidémie se seraient progressivement dissolues au retour à la normale comme elles avaient tendance à le faire. Une prise en compte du contexte de concurrence internationale en matière de progrès économique et un calcul politique incitèrent les autorités à agir sur le long terme.

Les enquêtes sur la situation ouvrière constatent un taux de mortalité anormalement élevé parmi la population ouvrière, qu’on explique, notamment, par les conditions d’hygiène déplorables qui règnent dans les quartiers qu’elle occupe. Or, très vite, les spécialistes invoquent la menace que cela fait peser sur la productivité. Les interruptions de travail voire la perte d’un ouvrier sont considérées comme une perte de capital pour l’entreprise et une entrave à la croissance économique de la nation. Dans un contexte, où il faut, du point de vue de la production industrielle, soutenir la concurrence internationale, le coût lié à la mauvaise santé des travailleurs commence à être considéré avec attention et influe sur la prise de mesures curatives. Jusqu’en 1920, seule l’amélioration de l’habitation des familles ouvrières préoccupe les autorités, le sort des plus défavorisés, celui des pauvres sans emploi, des personnes invalides, des filles-mères, etc., n’est pas encore pris en compte. Il faut dire que le bénéfice que la société peut en tirer est beaucoup moins évident. L’élan philanthropique pour l’amélioration de la condition ouvrière et le souci de résoudre le problème sanitaire se mêlent donc à une vision très pragmatique de la valeur de l’individu dans l’ordre économique. A ce calcul s’ajoute le poids de la menace révolutionnaire.

Parmi les arguments utilisés pour convaincre les autorités de résoudre le problème d’hygiène des quartiers ouvriers, les auteurs d’enquêtes font aussi référence aux révoltes populaires antérieures. Les révolutions de 1848, les grèves ouvrières récurrentes et la montée en puissance des idées socialistes révolutionnaires, "des doctrines subversives de l’ordre social", sont autant d’arguments invoqués par les médecins hygiénistes, les industriels, les autorités politiques et ecclésiastiques, pour appuyer l’implantation d’un habitat ouvrier rénové. Qui n’a pas appris que derrière la modernisation de Paris souhaitée par Haussmann, sous le Second Empire, se cachait une volonté de détruire le Paris révolutionnaire ? "C’était l’éventrement du vieux Paris, du quartier des émeutes, des barricades... L’achèvement de la rue Turbigo fit disparaître la rue Transnonain de la carte de Paris", écrivait-il dans ses mémoires. Il faut se rappeler en effet, 1834, la contestation républicaine contre la limitation du droit d’association notamment, la barricade de la rue Transnonain et la répression sanglante qui avait suivi. Le Baron Haussmann, préfet de la Seine, souhaitait faire disparaître les zones où se concentrait la misère et élargir les rues pour faciliter l’intervention de la cavalerie en cas de soulèvement. Il fallait appliquer les théories hygiénistes, il fallait aussi mettre de l’ordre... La volonté d’assainissement des quartiers ouvriers ne pouvait être de façon plus évidente un acte politiquement orienté.

En Belgique, ce furent les grèves de 1886, ces émeutes ouvrières durement réprimées, qui avaient pris naissance lors de la commémoration de la Commune par quelques anarchistes liégeois, pour bientôt embraser les principaux bassins miniers wallons, qui menèrent le roi Léopold II à se prononcer dans un discours du trône pour l’amélioration du sort des plus démunis et pour "la construction d’habitations ouvrières convenables". Promulguée sous un gouvernement catholique, mais énoncée en partie sous l’influence de rapports dressés par des défenseurs des idées socialistes, la loi de 1889, fut une réponse directe à ces événements. Elle fut la première à avoir un impact majeur sur la construction d’habitations sociales, en facilitant l’accès à la propriété aux ouvriers. Cette loi donnait à la Caisse générale d’épargne et de retraite, récemment créée, la possibilité d’accorder des prêts pour la construction ou l’achat de maisons ouvrières. C’était là une nouveauté, bien que certains industriels aient déjà auparavant œuvré en ce sens de manière à fidéliser leur main d’œuvre (et à contourner les demandes d’augmentations salariales). Tout en encourageant l’épargne (ou plus exactement, la tempérance), cette loi renforçait, à travers la propagande des comités de patronages constitués à l’occasion, le respect et la promotion de l’hygiène dans l’habitat. S’assurer de la propreté du cadre ouvrier, c’était protéger la vitalité de la main d’œuvre, c’était en même temps proposer une discipline de vie et permettre la restauration (ou l’instauration) d’une relation de confiance entre les individus. C’était, une fois de plus, une réponse éminemment politique et pragmatique qui se posait dans l’adoption de mesures d’amélioration sociale. Or, c’est très exactement de l’esprit de cette réforme qu’émanait le concours d’habitations ouvrières de l’exposition de 1905. L’amélioration du bien-être ouvrier, à travers la rénovation de son habitation, ne pouvait s’envisager en dehors d’une volonté de contrôle social. N’est-il pas, en outre, significatif que le premier concours belge d’habitations ouvrières en 1849 ait été institué par le Ministère de l’Intérieur ?

L’idéal sanitaire dans l’habitation : des mesures symboliques

Jusqu’au XXe siècle bien entamé, l’idéal sanitaire domine la régulation des conditions d’hygiène publique et privée, et bientôt même les règles de vie. Se mêlant très souvent à quelques diktats moraux, il est promu par les représentants du corps médical et relayé par tous les autres champs du savoir. Les prescriptions émises touchent trois aspects principaux : le contrôle de l’air, de la lumière et de l’eau.

La théorie des miasmes qui a longtemps prévalu, et qui reste prégnante même après le démenti des découvertes de Koch et Pasteur en bactériologie, confère une importance toute particulière à la qualité de l’air. On croit encore longtemps en l’influence des émanations malsaines provenant des substances organiques en décomposition et transportées par l’air. Les théoriciens privilégient donc la construction d’habitations sur les hauteurs, sur des sols drainés, à proximité d’éléments naturels et éloignées des cimetières, des eaux stagnantes et des entreprises polluantes, etc. De même, le goudronnage des rues est préconisé pour éviter les soulèvements de poussières. Et l’on porte une attention de plus en plus marquée au contrôle et au développement des systèmes d’évacuations des eaux ménagères et des déjections humaines. Bientôt on prônera le tout à l’égout. Parce que les spécialistes considèrent l’eau et la lumière comme primordiales à la santé, d’autres recommandations les touchant sont émises. La largeur des rues, l’orientation et la hauteur des habitations doivent permettre un éclairage adéquat des logements nouvellement construits. De même, les villes instaurent ou améliorent les systèmes de distribution d’eau potable et mettent en place des bains publics et des lavoirs communs.

Les hygiénistes recommandent aux constructeurs de maisons ouvrières de favoriser les ouvertures extérieures et d’éviter de créer des coins sombres. Ils insistent sur l’aération fréquente des demeures, même la nuit, renversant par là les vielles croyances qui faisaient craindre l’air nocturne que l’on croyait vicié. Pour une bonne circulation de l’air, ils demandent aux architectes de reconsidérer la distribution des pièces et de réaliser des espaces dont les dimensions permettent un cubage d’air suffisant (consommation d’oxygène par individu et par heure passée dans une pièce versus mètres cubes d’air disponibles dans la pièce). Pour l’aménagement intérieur, on préconise les couleurs claires. On proscrit les tentures qui obturent la lumière et retiennent la poussière. Les vitraux sont à cet égard considérés comme une solution de substitution idéale. On encourage le mobilier aux formes simplifiées qui facilitent l’entretien. On milite pour supprimer les meubles inutiles qui encombrent l’espace et amassent la saleté, et on décourage l’acquisition de meubles d’occasion qu’on croit susceptibles de propager les maladies. Finalement, on considère avec attention les installations de chauffage et d’éclairage par combustion qui vicient l’atmosphère, et on milite dès son apparition pour l’éclairage électrique. Toutes ces prescriptions vont dans le sens d’une modernisation des modes de vie et de l’abandon des usages anciens souvent hérités de la vie rurale. La conception moderne de l’habitat citadin a comme ambition de "civiliser" l’individu.

L’idéal sanitaire teinte sinon la création architecturale et la décoration intérieure au moins leur réception. Gustave Serrurier-Bovy, qui préfère les pochoirs aux décorations complexes, qui conçoit un mobilier aux formes épurées, un mobilier fonctionnel, solide et utilisant des matériaux à bon marché, cadre parfaitement avec cet idéal. Ses créations sont citées en exemple bien que les critiques se rendent compte que sa conception du mobilier bon marché est encore très loin d’être abordable aux travailleurs. De même, les maisons modèles présentées aux divers concours d’habitations ouvrières sont pressées de correspondre à cet idéal. Bien peu de projets sont cependant jugés satisfaisants. Malgré cela, les nombreux concours organisés au cours des années 1920-1930 pour la création d’un mobilier ouvrier et l’aménagement du logis ne cesseront de reprendre dans leur programme ces exigences hygiéniques en même tant qu’ils voudront placer l’art au service d’une réforme de l’hygiène de vie des ouvriers.

Il n’est dès lors pas inintéressant de reconsidérer l’idéal sanitaire d’un point de vue symbolique. A ce titre, le rapport à l’air et à la lumière est parlant. Les hygiénistes s’inspirent de l’influence bénéfique et fondamentale qu’exercent ces deux éléments sur la nature. De même qu’ils constatent que la lumière permet à la nature de produire ses fruits et de se régénérer, que sans elle tout dépérit, ils pensent que le manque de lumière entraîne pour l’homme l’affaiblissement de ses forces productives. On le soupçonne, en outre, d’être à l’origine des dépressions et des mauvais sentiments. Au contraire, la lumière confère le sentiment de liberté et de bonheur, et annihile celui d’oppression. On voit bien là s’établir la liaison sémantique entre les avantages qu’elle procure et ce qu’on attend de l’individu en société. De même, on attribue à l’air des vertus d’apaisement moral. Outre d’assurer la santé des travailleurs dont la première cause de décès était la tuberculose ("la maladie du prolétaire"), l’air pur, qu’on dit calmant, semble tout indiqué pour la pacification des individus. De même, la propreté et l’ordre du logis incarnent le devoir accomplit, la bienséance, et semblent ainsi prouver la bonne moralité des individus.

Esthétique, éthique et considérations hygiéniques dans l’habitation ouvrière

D’un point de vue esthétique, les considérations hygiéniques valorisent l’épuration des formes et l’économie du décor, tout comme les promoteurs de l’art social. Ici se mêlent des questions plus complexes où l’éthique valorisée par cette esthétique change diamétralement de sens selon qu’on l’applique à la maison bourgeoise ou à la maison ouvrière. Cette esthétique de l’humilité, qui concorde avec l’idéal sanitaire, vise une rénovation du goût prétentieux et banal de la bourgeoisie. Mais elle décourage aussi, chez l’ouvrier, toute ambition au superflu, à l’accessoire et aux formes du luxe. Le fait de vouloir s’élever au-dessus de ses moyens est perçu comme une faute de goût (ne l’est-il pas encore aujourd’hui ?). C’est l’authenticité qui est valorisée, c’est-à-dire le fait d’être soi-même ou plus exactement d’être de sa condition. Morale pernicieuse, on s’en rend compte, qui finalement conforte la stabilité de la hiérarchie sociale et encadre le désir "d’émancipation économique" de l’ouvrier, réduisant pour ainsi dire à néant ses aspirations à la jouissance matérielle. Or, l’ouvrier irait volontiers, s’il en avait les moyens, vers le luxe bourgeois, les surcharges du décor, les tentures, tapis et bibelots qui caractérisent l’intérieur bourgeois de la fin du XIXe siècle. Dès qu’il le peut d’ailleurs, il en acquiert les pastiches. Or, la bourgeoisie éclairée les a en horreur. Peut-être à cause du malaise que créent ces grossiers ersatz, formes vulgaires enfantées par l’industrie, qui illustrent si ironiquement l’illusion d’une progression sociale ? L’art social, et l’éducation au goût encouragée en parallèle, semble participer d’une entreprise de sublimation. Dans la revue Savoir & Beauté, organe de promotion de ces notions, on peut ainsi lire : "L’art compensateur doit ici jouer son rôle. Il fera comprendre que le luxe restera l’apanage des classes riches, alors que le développement du goût seul peut faire apprécier les charmes de la beauté, les seules jouissances gratuites puisqu’elles sont au-dessus du plan matériel." Il n’y a qu’un pas avant que la catharsis opérée par l’art serve à pacifier les masses et à contrecarrer les envies de révolution.

Influencés par la démonstration faite par les sciences sociales de l’influence du milieu sur l’individu, l’architecture sociale et l’esthétique du logis se présentent bientôt comme des instruments visant à éduquer l’individu. Le désir d’améliorer le foyer de l’ouvrier va donc rapidement de pair avec celui de corriger son hygiène de vie. Un home ordonné et agréable se conçoit non seulement comme le garant de la santé de l’ouvrier, mais aussi de sa vertu. Ainsi, de façon à voir disparaître "l’hideuse promiscuité" qui caractérise les maisons surpeuplées, suspectée de développer l’immoralité des ouvriers et leurs dispositions criminelles, les hygiénistes moralistes prescrivent aux architectes de prévoir au moins deux chambres pour chaque ménage de façon à séparer les individus des deux sexes. Par ailleurs, l’embellissement du logis par l’art vise à créer un foyer accueillant qui tienne l’ouvrier éloigné du cabaret. On espère qu’abandonnant ce plaisir "vulgaire", il aille tout naturellement vers des loisirs sains qui élèvent sa morale et son intelligence. Les théoriciens croient ainsi pouvoir limiter les ravages de l’alcool et renforcer la cellule familiale en assurant à l’ouvrier une descendance forte et sereine, et à la société une future génération laborieuse et disciplinée. La morale catholique et l’idéologie libérale sont donc rassurées, mais les socialistes y trouvent aussi leur compte en ce qu’ils espèrent que plus instruit l’ouvrier agisse en toute conscience pour une société plus juste. Le cabaret, cependant, est à cette époque (et encore aujourd’hui) un espace de sociabilité affranchit de toute autorité. Insidieusement donc, cette politique anti-alcoolique, en tentant de résoudre un problème de santé publique s’attache à détruire le dernier refuge de liberté de l’ouvrier. A l’aube de la loi sur les trois huit (1921) et dans les années qui suivent sa mise en application, les autorités politiques, morales et intellectuelles n’auront de cesse de songer à la manière d’occuper les temps "libres" de l’ouvrier. Tant le jardinet mis à disposition que les divertissements artistiques proposés seront utilisés pour maintenir le travailleur à la maison.

Ordre, confort et propriété : une conversion de l’élite ouvrière aux valeurs de la bourgeoisie ?

Il convient, en dernier lieu, d’ajouter quelques mots sur la notion de propriété associée après 1889 au développement des maisons à bon marché. Car elle aussi est pensée en terme d’influence morale. Tout comme la propreté du logis, la propriété implique des devoirs : devoirs notamment liés à l’économie, mais aussi à la préservation du bien personnel. Avec elle, l’ouvrier s’initie au respect de la propriété individuelle, principe de base de la bourgeoisie. L’idée de développer des maisons individuelles, valorisée pendant un temps, avant que par mesure d’économie on revienne, après la Première Guerre mondiale, à des habitations collectives, entraîne l’ouvrier vers une vie plus individualiste. On craint d’ailleurs les agglomérats ouvriers où tendent à se fomenter les soulèvements et l’ "aise" qu’on tente de procurer à la famille ouvrière, et qui étymologiquement définit "l’espace vide à côté de quelqu’un", semble bien en effet vouloir isoler l’individu. Si la propriété assure une fin de vie plus confortable et une sécurité certaine une fois acquise, son achat immobilise un capital pouvant permettre à ceux qui parvenaient à le constituer une certaine liberté d’action. Il faut rappeler que quelques rapports reprochaient aux initiatives anciennes des industriels qui fournissaient à bas prix ou même gratuitement un logement à leurs ouvriers de ne favoriser chez eux ni la prévoyance ni la mesure, ni non plus ce rapport de dépendance pouvant être assurer par le crédit. L’accès à la propriété et au confort a donc un prix.

Bien que la demeure confortable souhaitée pour l’ouvrier procure un bien-être incontestable à ceux qui en bénéficient (souvent l’élite de la classe ouvrière), elle ne se pense pas moins comme un mécanisme visant à régenter son existence. Tout s’y traduit en qualités qui ont une incidence sur sa vie matérielle, morale et intellectuelle : tant le contexte qui la voit naître que sa disposition formelle et les règles de son appropriation. L’accès au confort, doit, pour les uns, les moralistes, contribuer à "civiliser" l’ouvrier, pour les autres, les socialistes notamment, œuvrer à le faire "citoyen". (Il est intéressant de se rendre compte à quel point ces notions sont liées à la notion d’intégration à la société urbaine, voire au progrès de la civilisation). C’est pourquoi, aussi bien la bourgeoisie éclairée que les moralistes chrétiens, que les socialistes s’y retrouvent. Tous sont déjà fondamentalement liés au "bourg". Voilà peut-être la clé du problème. Cette amélioration des conditions de vie matérielles de l’ouvrier correspond en définitive à un "embourgeoisement" d’une partie de la classe ouvrière. Le Petit Robert ne résume-t-il pas l’esprit bourgeois en trois termes : "goût de l’ordre, du confort, respect des conventions" ? Et n’est-ce pas précisément ce qu’incarne la maison ouvrière saine, confortable et harmonieusement décorée ? La démocratisation du confort semble donc aussi intimement liée au processus d’assimilation des valeurs bourgeoises par une partie sélectionnée de la classe ouvrière.

En plus de promouvoir les bases morales de la bourgeoisie et le respect de l’ordre, l’architecture ouvrière et le design social sont mis à contribution dans une sorte d’amélioration de façade de la pauvreté. Les maisons conçues pour l’ouvrier ont beau reprendre des codes esthétiques de la bourgeoisie, elles sont toujours proportionnellement beaucoup plus petites que celles des mieux nantis. D’ailleurs, les prêts octroyés aux ouvriers le sont à la condition que la maison à laquelle ils prétendent corresponde aux critères que doit avoir une maison ouvrière. Il n’est pas question de la confondre avec une habitation bourgeoise.

Oscar Wilde disait ainsi que "parmi les propriétaires d’esclaves, les pires étaient ceux qui se montraient bons pour leurs esclaves, et ainsi empêchaient l’horreur du système d’être sentie par ceux qui en souffraient, et comprise par ceux qui le considéraient." Des exemples connus contredisent le fait que le sentiment d’horreur d’un système mène plus facilement à son renversement. Et on ne peut nier l’influence positive qu’ont exercé les différentes mesures prises en faveur des ouvriers (notamment pour la question de l’habitat) dans l’amélioration progressive de leur condition de vie. Néanmoins, on peut se demander à quel point la procuration d’un environnement plus confortable ne neutralisait pas les appels à une société plus juste en rendant acceptable un système qui ne l’était pas ? Car enfin un meilleur salaire et plus de temps donné aux ouvriers pour se consacrer aux tâches ménagères n’auraient-ils pas, plus simplement, résolu la misère et le problème de l’hygiène ?

Quelques pistes pour en savoir plus

"Lave-toi... !", une histoire de l’hygiène et de la santé publique, Luxembourg, Musée d’histoire de la ville de Luxembourg, 2004, 367 p.

Miller, J., Cassiers, M., Forti, A. [et al.], De l'habitation ouvrière au logement social de 1850 à nos jours, Houdeng-Aimeries, Ecomusée régional du Centre, 1990, 80 p.

Van Hecke, Willy, Histoire du logement en Belgique de 1830-1889, Bruxelles, Willy Van Haecke, 1985, 93 p.

Watelet, Jacques-Grégoire, L’œuvre d’une vie Gustave Serrurier-Bovy, architecte et décorateur liégeois, 1858-1910, Alleur-Liège, Éditions du Perron, 2001, 352 p.