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La société selon Henri La Fontaine (analyse n°41, publiée le 29/12/2008)
Par Guénaël Vande Vijver

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Socialisme/communisme (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Guénaël Vande Vijver, « La société selon Henri La Fontaine », Analyse de l'IHOES, n°41, 29 décembre 2008,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Societe_Henri_Lafontaine.pdf.


Préambule

L’éclatement de la bulle financière permet d’offrir actuellement une petite tribune aux associations ou aux personnalités qui proposent des modes de fonctionnement de la société qui divergent de ceux communément acceptés. Jusqu’il y a peu, les voix dissonantes qui remettaient en cause le système financier étaient rares. Hubert Vedrine, l’ancien ministre français des Affaires étrangères de 1997 à 2002, est une des seules personnalités d’envergure à avoir critiqué le fonctionnement des Hedge Funds et à s’interroger sur le pilotage des fonds souverains. Ces personnes qui réfutent les discours consensuels se voient généralement exclues du paysage médiatique. Ainsi, l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l'aide aux citoyens (Attac) est loin - comme les responsables du mouvement l’ont très justement fait remarquer très régulièrement à travers le Monde diplomatique - d’avoir bénéficié d’un traitement médiatique objectif. Cette organisation présente dans 36 pays (dont la Belgique) qui vient de fêter ses dix ans d’existence, avance pourtant régulièrement des propositions constructives qui vont à l’encontre du capitalisme sauvage qui s’est développé ces dernières années.

A la fin des XIXe et XXe siècles, Henri La Fontaine défend lui aussi un modèle de société différent de celui alors en vigueur. Le modèle préconisé est celui d'une société collectiviste.

Le collectivisme de La Fontaine, produit de son époque et d’une génération

Henri La Fontaine montre une attirance profonde pour le collectivisme qui prône une éducation pour tous et avance un nouveau projet de société. Cette doctrine connaît un grand succès auprès de personnalités belges comme Emile Vandervelde et Hector Denis. Il faut distinguer trois types d’auteurs d’essais collectivistes : les grands tribuns, les propagandistes ouvriers, qui écrivent des brochures de vulgarisation à destination des organisations ouvrières, et les intellectuels. La Fontaine et son œuvre collectiviste se rattachent à la troisième catégorie. Ce dernier diffuse sa conception du collectivisme, en vingt-trois articles, dans les colonnes de La Justice du 24 août 1893 au 15 juillet 1895, ainsi que plus sporadiquement au sein du Journal de Charleroi - l’un des principaux journaux socialistes de l’époque - en une dizaine de textes publiés au cours de l’année 1894. Il approfondit ses conceptions pour les publier dans Le collectivisme, en 1897, ouvrage tiré à quelques centaines d’exemplaires.

Le collectivisme est un produit représentatif de son temps, influencé par le positivisme d’Auguste Comte, d’autres écrits collectivistes mais aussi des œuvres sur la société, La Question sociale et Société nouvelle, sa nécessité de Colins qu’il a très longuement étudiées. Colins ouvre la voie au socialisme utopique en Belgique tout en accordant une place importante aux libertés individuelles. Pour La Fontaine, Saint-Simon et Charles Fourier sont des penseurs secondaires par rapport à Karl Marx, Ferdinand Lassale et surtout Auguste Comte qui permettent au socialisme de se développer sur des bases scientifiques et positives s’appuyant sur des faits et des statistiques. A cette époque, La Fontaine est animé par un véritable esprit révolutionnaire. Il n’est guère intéressé par une simple amélioration de la société qu’il veut radicalement changer. L’entrée au Parlement du P.O.B. n’est qu’une phase vers la révolution et ne représente certainement par la "voie parlementaire capitaliste car les révolutions bourgeoises, faites à coup de fusil et sur des barricades, étaient de sinistres parades qui n’ont en rien modifié l’évolution".

La Fontaine prône la suppression des intermédiaires entre les consommateurs et les producteurs car l’outillage commercial (postes, télégraphes, chemins de fer, banques…) doit appartenir à tout le monde. Conscient de son appartenance bourgeoise, il précise le rôle des intellectuels dans la révolution. Il clame haut et fort que "c’est toujours dans les rangs des classes dirigeantes que se sont recrutés les démagogues et les politiciens qui soulèvent les classes déshéritées". Dès lors, pour assurer la victoire et instaurer les principes d’égalité et de fraternité que la révolution de 1789 n’a pu obtenir, il lance un appel unioniste, affirmant l’égalité entre l’ouvrier et le savant car " les travailleurs manuels et travailleurs intellectuels ont trop besoin les uns des autres pour qu’ils ne cherchent pas à se donner un mutuel appui et à se confondre en une classe unique".

Le collectivisme de La Fontaine a pour point commun avec Vers le collectivisme de Vandervelde, ou les essais sur le collectivisme de De Paepe, d’annoncer la fin du capitalisme moderne. Ils sont tous influencés par Proudhon car ils affirment que la propriété ne peut être légitimée dans son principe. Cependant, l’œuvre d’Henri La Fontaine diffère par son approche historique inspirée de la théorie évolutionniste de Darwin, les autres auteurs insistant beaucoup moins sur l’origine de la société. Pour La Fontaine, la société féodale est la première à avoir existé, suivie par la société capitaliste pour aboutir finalement à l’avènement de la société collectiviste. Il développe donc une histoire téléologique qui peut être mise en parallèle avec le matérialisme historique de Marx où la société féodale laisse la place à la société bourgeoise capitaliste vouée à disparaître pour l’établissement d’une société sans classe.

La Fontaine décrit sa future société, très idéalisée. L’organisation du travail occupe une place prépondérante au sein de la société collectiviste. Mais ici, comme l’établit la doctrine collectiviste, le travail est vu comme un plaisir régulateur de la société. Il affirme l’équivalence des fonctions qui permet d’établir ainsi un organisme social parfait car La Fontaine trouve que la fonction publique est très mal conçue et que tout le monde n’y a pas sa place. Dans son système, l’homme qui sera placé à la direction agira dans une optique de dévouement et d’abnégation et non par intérêt personnel. Selon le fonctionnarisme, il s’agit d’assurer l’administration de la société la meilleure possible et la plus économique où le luxe ne tient aucune place. Ce dernier, dans la société est considéré comme un instrument de démoralisation car il suscite la tristesse chez ceux qui en sont dépourvus. D’ailleurs, jusqu’en 1900, La Fontaine donne des conférences dénonçant ce "vice". Il règle également le sort des industries. Elles devront être dirigées par des syndicats volontairement constitués tout en veillant à les empêcher de se transformer en groupes capitalistes. Le collectivisme ne détruit pas la famille, au contraire, il la revalorise car elle se trouve dégagée de toutes contraintes matérielles. Sa vision de l’évolution du mariage est directement influencée par Darwin, il clame que l’union "est passée de la promiscuité des origines, jusqu’au mariage actuel en passant par le matriarcat, la polygamie et le conciliant". Dans la future société, l’union sera uniquement fondée sur l’estime et l’amour. Pour défendre sa conception collectiviste, il renverse tous les arguments jugés néfastes par ses adversaires et les considère au contraire comme favorables. Ainsi, il se dit enthousiasmé par "l’éventrement des coffres-forts, l’expropriation des propriétaires, la confiscation de l’épagne et les vols légaux". Paradoxalement, le révolutionnaire qui s’attaque à l’épargne et à la haute finance est, en même temps, capable de payer au comptant, grâce à ses rentes, une maison pour s’établir avec sa future femme.

A la fin de sa vie, il écrit, démontrant son attirance pour la doctrine collectiviste : "J’ai toujours regretté que mes occupations professionnelles et autres m’ont empêché de réunir les faits qui confirmaient mes convictions. Lawley vient démontrer à tous que la collectivisation mondiale de la production, de la distribution, de la circulation des richesses est la solution salvatrice des problèmes qui hantent à l’heure actuellement l’humanité angoissée". Mais il se plaint également du "modeste train de vie" qu’il doit mener car, suite à la crise économique, ses actions gérées par son cousin hollandais ont perdu de leur valeur. Il est ainsi privé de toute aide dactylographique et de secrétariat.

Henri La Fontaine développe une attirance pour les idées de son temps qui circulent dans les milieux dont il est proche. En réalité, il souhaite une solidarité qui passe par les structures étatiques, le modèle révolutionnaire ne restant qu’au stade de l’idée. La révolution russe, par exemple, ne suscite aucun enthousiasme particulier de sa part pour la société qui pourrait être instaurée. Il exprime au contraire une grande crainte par rapport au régime susceptible d’être mis en place par Trotski et Lénine. La Fontaine souhaite d’ailleurs que ces hommes abandonnent rapidement le pouvoir. Il ne croit pas à la réussite du communisme en Russie car il estime que le peuple russe n’est pas assez mûr pour ce régime. Cette attitude diffère de celle exprimée par Emile Vandervelde qui lui se déclare soulagé par les événements. Henri La Fontaine, dans une vision idéaliste, entrevoit une égalité par le haut où tout le monde aurait accès aux plus grandes richesses, ce qui s’oppose au projet de Lénine. De plus, il craint que les hommes ou les penseurs ne soient pas respectés. Ce discours est représentatif d’une partie du P.O.B. qui ne souhaite pas entretenir des relations continues avec les communistes.