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Histoire de vie & aide sociale (analyse n°42, publiée le 29/12/2008)
Par Jean-Marie Lange

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Jean-Marie Lange, « Histoire de vie & aide sociale », Analyse de l'IHOES, n°42, 29 décembre 2008,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Histoire_de_vie-aide_sociale.pdf.


Comment le travailleur social et/ou l'accompagnateur pédagogique peuvent-ils aider une personne à assumer sa liberté, son autonomie, sa dignité ? En lui montrant que son existence en elle-même a une valeur et qu'une fraternité humaine est possible par la solidarité ?

Le processus énergétique, selon Jung, est un mouvement, un travail qui ne songe qu'au repos, à une régulation que l'on appelle "homéostasie". Nos histoires de vie ne se conscientisent pas assez avant la retraite et la mort. L'agitation du devoir faire et nos soucis quotidiens occupent notre esprit qui n'est jamais calme et on ne voit pas le temps passé dans l'aliénation du faire.

"Tout n'est que vanité et poursuite du vent", dit l'Ecclésiaste. Nous sommes dans l'hyperactivité cérébrale et corporelle. Nous ne voyons pas que la société est une institution imaginaire (Castoriadis) et que le côté obscur de la libido est dans le pouvoir de domination des autres : par l'exploitation économique de leur force de travail, par la guerre et la violence télévisuelle et par les religions consolatrices (l'alliance du goupillon et du sabre). Les religions exploitent l'angoisse existentielle, la crainte de la mort et notre "vouloir vivre" animal (Schopenhauer) s'active non dans la jouissance mais dans l'aliénation pour le regard des autres. Être reconnu dans le regard de l'autre est notre salaire subjectif pour ne pas disparaître, la confirmation de notre identité sociale au prix d'une souffrance répétée, celle du déni.

La résistance de l'éducation permanente

Le développement technique et économique actuel est inversement proportionnel à notre épanouissement personnel et à notre émancipation sociale.

Nous assistons à un sous-développement psychique et moral en même temps qu'à la dégradation de notre biotope. Selon la dialectique d'Edgar Morin, il y a l'ordre qui produit du désordre d'où naît, par institutionnalisation, l'organisation. Mais celle-ci reste soumise au mouvement oscillatoire des contraires au fil de l'histoire qui n'est pas que progrès mais l'alternance progression/régression. Un peu partout dans le monde, nous voyons les ravages de l'emprise de l'empire néolibéral, malgré la résistance de mouvements citoyens en voie de structuration : l'altermondialisation d'ATTAC, Greenpeace, Amnesty International, Survival International (pour les peuples minoritaires menacés de génocides culturels), etc.

Les tyrannies d'aujourd'hui ne consistent plus en la propagande d'une image (Hitler, Staline, Pol Pot, Saddam...) mais les tyrans sont impersonnels, cachés derrière une force cachée, diffuse et malsaine : la spéculation pour le diable profit avec le médium argent. Nous sommes à l'ère de l'inféodalisation des politiques à l'économie, du détricotage des sécurités sociales, des privatisations bénies par l'Europe des services publics, de l'agriculture intensive (hier les hormones et les antibiotiques humains dans l'élevage, aujourd'hui les OGM pour modifier la nature des plantes cultivées), des délocalisations du travail et/ou des travailleurs. Nous sommes à l'ère de la destruction des écosystèmes, du climat, du laminage des cultures spécifiques par la fadeur de la culture Coca Cola pour tous. Nous pensons petit comme les séries télévisuelles nous y invitent de façon quasi-hypnotique, nous pensons individualiste et basta les solidarités, nous pensons égoïste et tant pis pour les famines au tiers monde.

Les mots clés de notre troisième millénaire naissant sont donc : dégradation de la biosphère et régression de la sociosphère (sociabilité, diversités culturelles). Nous assistons au progrès du sous-développement mental, affectif et culturel produit par le néolibéralisme économique mondial.

L'éducation permanente (EP) a été détruite au profit d'une part de l'intoxication des loisirs câblés TV et d'autre part d'activités d'éducation populaire désuètes et récréatives avec des activités occupationnelles.

J'aime bien le batik, le chant choral, le brame du cerf, les danses orientales et le théâtre wallon mais non lorsque ces baumes occupent, dépècent et remplacent l'EP et son contenu révolutionnaire car conscientisateur. Le combat de Paolo Freire dans le Nordeste brésilien pour l'alphabétisation conscientisante, et chez nous les éducateurs du mouvement ouvrier ont été dévitalisés par les organes culturels des partis dominants (PAC du PS par exemple).

La positivité de la résistance est dans le désenchantement, il nous faut retrouver le libre examen et la liberté d'esprit. La majorité des peuples ne croit plus au bonheur par l'exploitation sans frontière par délocalisation. La citoyenneté responsable n'est pas à réduire au grand guignol de la partitocratie et du clientélisme politique mais elle s'étaye sur une volonté d'application de la charte des Droits de l'homme et du citoyen de 1789 à Paris et de 1948 à l'ONU.

Travail social, formation et éducation permanente

Le travail psychosocial est distinct de l'exploitation mécanique de la force des travailleurs aliénés. Il s'agit d'un travail sur une matière éthérée : le travail d'abord sur soi-même.

La récupération pédagogique fait aussi partie de l'offensive mondiale de dégradation culturelle. On n'a jamais tant parlé d'évaluation pour en fait vider ce mot de son contenu : y a-t-il ou non un travail de qualité pour autrui grâce à la société par l'entremise de formateurs ? Ceci est peu objectivable dans des orientations non productives par exemple de matières premières. Avec certains collègues enseignants, nous nous sommes donné une formation longue et structurée de plus de vingt ans : une autoformation psychosociale et dans nos sphères d'action, peu de jeunes collègues doutent de notre technologie de savoir-faire. Mais le leurre, c'est que ce ne sont pas les quelques techniques d'animation que nous avons apprises qui ont changé notre travail sur autrui mais nos remises en question, nos développements internes en savoir-être. En effet, comme disait l'autre, "on n'enseigne pas ce que l'on sait mais ce que l'on est !"

Les grilles d'évaluation peuvent être d'une grande sophistication, elles ratent l'essentiel. L'institution est dans un déclin apparemment sans retour. Par exemple, les enseignants de mon PO reçoivent un "appel à projets" avec une offre de majoration de salaire s'ils travaillent en plus de leurs cours sur un programme institutionnel TIC (Technologies de l'information et de la communication), un fantastique déni pour nos investissements bénévoles en pédagogie pendant vingt ans sans la moindre reconnaissance de nos structures de tutelle et de gestion. Il s'agit de participer à la conception de séquences d'apprentissage multimédias interactives (c'est-à-dire entre un ordinateur et un apprenant) pour l'école virtuelle. Notre richesse enseignante et formative dans la modernité se nidifie dans l'exact contraire de l'esprit technocratique : la relation empathique de face à face et celle-ci est rendue impossible dans des auditoires de 400 places construits au nom d'une rentabilité mal définie mais sûrement pas pour l'intérêt des jeunes apprenants.

La relation d'aide à autrui et/ou la relation éducative et formative se féminisent et se codifient dans des rapports d'inspection jouant sur la peur de perdre son emploi et donc sur la soumission de jeunes collègues qui sont en principe chargés d'autonomiser les apprenants avec esprit critique. C'est un énorme paradoxe qui ne dérange nullement les fossoyeurs politiques des écoles.

Le concept de travail recouvre trois époques historiques :

1. Celle du "contrat social" (Rousseau) : le sujet vend sa force qualifiée de travail en échange d'un salaire. A cette époque, nous, formateurs d'adultes du mouvement ouvrier, nous donnions des formations aussi bien de qualification technique que d'émancipation sociale pour accroître les compétences ET l'autonomie.

2. La réalisation de soi ou créativité humaine : c'est l'ornière dans laquelle nous sommes toujours englués dans nos refus de la rédemption par la technologie informatisée. Tous les travailleurs en sciences humaines cherchent dans leur travail une forme d'accomplissement personnel, c'est pourquoi ces catégories de travailleurs sont à ce point sous-payées.

3. Le travail comme solidarité sociale : subtilement interdit par le décret sur la neutralité de l'école car le formateur peut donner une matière ou former à des techniques mais non s'impliquer pour faire réfléchir, une nouvelle façon de concevoir le monde par les échanges de pratique en dépassant les statuts académiques.

Avec la pratique autoformative et réciproque, j'apprends par exemple avec une autochtone malienne à préparer le fonio et en échange, je travaille contre l'illettrisme pour les gens du village qui le souhaitent. Cette nouvelle perspective reste encore à développer, à s'inventer par exemple après la mort de l'institution des diplômes pour un renouveau de l'éducation permanente non populeuse.

Que sont devenus les formateurs d'adultes d'antan ?

Les formateurs d'adultes, éducateurs, enseignants, assistants sociaux ou en psychologie et toutes personnes à vocation de psychologie relationnelle et de relation d'aide dans la dignité sont confrontés avec une logique gestionnaire reliquat du déclin de l'institution (Dubet) où il faut faire du chiffre, "gérer" des problèmes pour remettre des gens dans le tissu socio-économique du travail et rien d'autre. En gommant cyniquement les défavorisés culturels (certains formateurs Forem appellent les gens des "produits") au profit de leur formation technocratique imposée parfois sous la menace de l'Onem, on oublie qu'il s'agit ici d'êtres humains qui ont besoin en priorité de vivre, d'aimer, de jouer, d'espérer, de découvrir... et pourquoi pas de créer.

Lorsqu'on leur répond par la pression qu'il n'existe que le système binaire d'une école virtuelle et la technocratie ambiante avec des concepts comme adaptation, qualification, formation, on leur ment. Il s'agit en fait de leur vendre des valeurs de résignation : la normalisation et la soumission à l'ordre néolibéral.

Les services publics perdent leur âme en même temps que l'instrumentalisation et la prévalence des moyens prennent le pas sur la finalité première de l'institution. Il y a glissement par exemple d'une écoute respectueuse d'une histoire de vie vers la logique du bilan de vie et de l'aveu des impuissances par des questionnaires codifiés et orientés en ce sens. On privilégie la normalisation sur l'altérité, le quantitatif sur le qualitatif, l'assistance sur la reconnaissance, la dépendance sur l'autonomie, le pouvoir de l'intervenant sur les échanges de compétences et l'individualisation du parcours sur la solidarité. On parle beaucoup d'insertion socioprofessionnelle et peu d'insertion sociale.

Selon Vincent de Gaulejac, ces divers glissements sont tout particulièrement sensibles dans la récupération de notre outil privilégié "la méthodologie des histoires de vie" par les technocrates de la formation continue tout au long de la vie à la source du mémorandum CCE de Lisbonne de 2000, un texte plein de TIC qui entre les lignes propose que l'intervenant :

- évacue les aspirations de l'usager,
- propose de façon paternaliste des solutions "clé sur porte" en évacuant l'écoute de la problématique,
- reformule les propos de l'usager là où une portion du discours peut être utilisée par l'institution,
- invite l'usager à penser un projet de vie induit par les formations que son organisme est à même d'offrir,
- désenchante les espérances de la personne au nom du réalisme et de la modestie des projets,
- réduise le rêve (le souhaitable) et les variantes des possibles à un probable conformiste en phase avec l'institution politique : le projet devient un programme téléphoné.

Il faudrait non seulement pouvoir mourir dans la dignité grâce par exemple aux soins palliatifs mais aussi et surtout vivre sa vie sans l'humiliation dans toutes ses formes, dans le droit de l'homme au respect et à la dignité humaine. Cela signifie qu'un humain ne peut se réduire à ses capacités productives, à un salaire ou à une allocation trop serrée, à une carrière ou à une exclusion sociale stigmatisée.

Il nous faut reconstruire des contacts relationnels positifs et valorisants avec l'ensemble de la fraternité humaine en respectant pour chacun son choix de vivre sa seule vie en toute liberté... tout en étant solidaire avec sa collectivité sociétale.

Les retraités, les stressés et les stigmatisés

Nous sommes tellement focalisés sur la consommation que nous avons tendance à oublier qu'à côté d'une minorité de gens qui travaillent, il y a ceux qui ne travaillent pas, ceux qui ne travaillent plus et ceux qui n'ont jamais travaillé sur plusieurs générations.

Dans les milieux populaires, il y a ceux qui s'éclatent avec des portables de dernière génération, des téléviseurs à écran plasma, des MP3 et des WE à Walibi, des vacances à Euro Disney sans compter les caravanes et les journées au littoral et puis il y a ceux qui se replient sur eux-mêmes, qui se font discrets, effacés et vivent à la campagne dans un temps redondant et qui sont quasi-invisibles pour les autres.

Krisnamurti nous dit qu'il faut s'accepter et "être ce que l'on est" mais on peut aussi se créer et s'inventer - par des prises de risque - pour sortir du destin tout tracé, sortir du soi programmé par notre milieu pour s'inventer comme sujet particulier si nous faisons nôtre la devise de Castoriadis : la société est une institution imaginaire. Nous pouvons également penser que notre ego dépend pour partie de l'imaginaire et que nous pouvons nous donner un élan pour modifier notre histoire de vie. Notons toutefois que "si nous n'avons pas les moyens" de notre politique, cette explosion peut retomber en un fiasco existentiel, une dépression, un effacement.

Donc, deux voies sont toutes les deux possibles selon les circonstances de l'existence : ne pas vouloir se battre pour changer notre vie par un projet et accepter de n'être que ce que la vie a fait de nous est une sagesse par rapport aux divers jeux de notre civilisation (études, compétition, enrichissement, dépassement de soi...) mais cela peut aussi nous faire basculer dans un vide intérieur et trouver "le temps long" à vivre même avec l'hypnose de la télévision. Vivre dans l'action mais sans trop nous tracasser des succès obtenus (ou non) pour pouvoir rester soi-même (authentique) et non apparatchik est le conseil de l'Ecole de Francfort et c'est également la philosophie du zen. Nous sommes dans une maladie de l'individualisme consommatoire. L'humain jeune et beau, qui a réussi économiquement et qui le montre par des signes ostentatoires de richesse, voilà notre pauvre idéal du moi. La modernité, ce n'est que la jungle de la compétition interindividuelle, nous dit Kaufmann, alors que dans des villages de brousse en Afrique, là où les blancs n'ont pas encore tout gâté, existent encore le clan et la solidarité sociale.

Vers la fin des années 1980, j'ai commencé une recherche sur la méthode des histoires de vie appliquée à la formation de soi ; après des interviews de vieux sages dans plusieurs pays africains, j'ai rapidement abandonné car il n'y avait aucune histoire personnelle, juste celle du lignage, des ancêtres et du clan présent avec ses traditions orales. Ces gens prudents essayaient - malgré les invasions coloniales - de rester fidèles à eux-mêmes en tant que groupe. C'était en quelque sorte une défense protectrice des agressions déstabilisantes des objets et des effets de la domination économique mondiale. J'ai abandonné cette orientation de recherche sur l'évolution du sujet car il n'y avait pas de sujet mais une âme collective. En Europe, nous nous inventons un sens individualisé à notre histoire de vie avec un ego surdimensionné et puis nous l'exportons. Je me promène aujourd'hui en Afrique et c'est une catastrophe.

Je vois des jeunes avec des mobylettes, des Ray Ban avec l'étiquette du prix en ostentation et des déracinés qui cherchent, comme les blancs, de l'argent en n'écoutant plus les anciens qui meurent avec ce qui reste d'âme. Il n'y a plus d'âme et les histoires de vie sont toujours des projections idéalisées et romancées qui in fine renforcent chez les gens leur ressentiment de ne pas posséder autant que leurs désirs le souhaiteraient; avec notre subjectivité exacerbée, nous faisons nous-mêmes notre propre malheur. Nous aurions intérêt, comme le disait Epicure, à avoir moins d'intérêt, avoir moins, être moins et à limiter nos désirs à des plaisirs simples (comme boire un verre d'eau fraîche) pour moins souffrir. On n'a plus d'espérance politique ou d'engagement humanitaire car les institutions démocratiques se sont émoussées et vidées de leur substance active : la révolution permanente. Il y a dans nos sociétés ceux qui se renferment sur les statuts et/ou rôles d'assujettis du système, fidèles à la soumission à "n'importe qui" et qui se réfèrent à nos lambeaux d'institutions faites au départ pour le bien des citoyens (plus d'écoles, d'hôpitaux, de services sociaux et publics, de seniories à prix raisonnable pour les anciens, etc.).

A côté des maîtres et des esclaves modernes, il y a les désabusés qui travaillent pour faire leurs heures ; comme des zombies, ils font ce qu'on leur dit mais avec une forte résistance passive : le minimalisme, par exemple pour des enseignants (bien cassés par les grèves des années 1990) avoir des documents administratifs bien en ordre pour se protéger bureaucratiquement et être présents de corps mais sans l'ancienne flamme de l'esprit. Parmi les désenchantés, il y a aussi tous ces militants des années 1970-1980 qui se sont battus contre l'Apartheid, les centrales nucléaires, les missiles, etc. et qui se sont repliés amers mais avec le souvenir d'une mémoire sociale spécifique où l'on trouvait "sous les pavés, la plage !" Les "baba-cool" sont retraités mais ils ont été auparavant aussi vaccinés vis-à-vis de toutes les déterminations sociales injonctives émoussées naturellement comme tout processus institutionnel. Les histoires de vie ne sont pas que l'addition de destins individualistes, c'est en fait une anthropologie culturelle d'époques qui se succèdent. Le parcours biographique des anciens militants du "contrôle ouvrier" a conservé enfouies dans la mémoire collective les structures cognitives d'éducation permanente (qui n'était pas la technocratique éducation continuée tout au long de la vie avec des TIC), un mode d'action basé sur la dialectique (la praxis) et des rêveries de ce que furent peut-être des futurs possibles de l'humanité sociale avant le tsunami américain sur les forces du mal, cette Amérique qui pollue, joue au gendarme planétaire et ne pense qu'à l'enrichissement personnel.

Nous pouvons retenir de ces trente dernières années qu'il est sage de se laisser couler dans le courant de l'agir communicationnel et de se laisser porter par cette mémoire infra-consciente de l'action. A côté des paroles trompeuses et récupératrices, il existe une "action juste", celle que l'on sent qu'il faut réaliser et puis c'est tout. C'est un peu comme les gestes automatiques et rapides de l'aïkido ou encore la méditation du travail zen : on ne s'excite pas à analyser si l'on fait ou non le bon choix mais on agit, avec l'abandon du soi dans le faire. Le savoir-faire du professionnel est signalé par l'aisance, l'équilibre et la sérénité de l'action.

L'action passée n'est jamais neutre, c'est elle qui a construit le sens de ces générations démonétisées du mouvement ouvrier. Du temps des marxistes (et de leurs débordements institués), le matérialisme régnant disait que le sujet créait le sens de l'action. Nous savons aujourd'hui par des expérimentations en psychologie sociale que c'est tout le contraire : c'est le comportement du sujet, fétu de paille ballotté et poussé par l'histoire, qui va créer son sens attitudinal et ses croyances (y compris laïques).

Le travailleur social et l'évaluation

Il n'y a pas un passage de la société moderne vers la société post-moderne comme le dit Habermas mais une implosion lente de la modernité. Les barbares sont aux portes de Rome et le déclin du programme institutionnel n'est pas dû aux "sans-papiers" mais au fait qu'il n'y a plus assez d'énergie sociale pour masquer les contradictions.

Nous inventons des nouveaux ghettos scolaires : après la mystification de l'enseignement professionnel (qui a enterré l'enseignement technique), voilà que surgit le baume ultime, l'enseignement par alternance (CEFA). Après la pauvreté, il y a la nouvelle pauvreté avec des catégories sociales de plus en plus stigmatisées (ce que l'on appelait du temps de Marx "le lumpenprolétariat") se ventilent dans l'exclusion : les regroupements des endettés, les exclus, les SDF, les RIS (Revenu d'insertion sociale, ex-minimex) et aujourd'hui, cerise sur le gâteau moisi, les sans-papiers que l'on enfermait auparavant dans des centres fermés avec leurs enfants (comme Vottem et Steenokkerzeel). Mais les envahisseurs sont si nombreux à présent que ce sont eux qui occupent les églises et universités pour y faire des grèves de la faim et y réclamer - de façon surréaliste - des droits auxquels ils n'ont pas droit puisque la dignité humaine prévue dans la déclaration universelle des droits de l'homme n'a pas été retranscrite de façon explicite dans nos lois.

Les travailleurs et intervenants sociaux sont tout aussi dévoués qu'auparavant mais la suspicion est généralisée et les institutions sont considérées soit comme des bureaucraties rigides, soit comme des "prés carrés" clientélistes.

Dans une évaluation, le travailleur social espère la reconnaissance de son bon travail et les marques d'estime que nous attendons tous (il s'agirait alors d'une auto-évaluation commentée par des pairs) et en réalité, ce sera le contraire : l'évaluation hautement subjective d'un collaborateur reposera sur les médisances, bruits de couloir et dénonciation à la hiérarchie par le semblable, le proche ou l'ami.

Les nantis ont tout et les démunis socio-économiques ont eux des handicaps. En général, les nantis se servent du statut et des ressources possédées comme des marquages institutionnels pour cliver la société et mépriser les "laissés-pour-compte". La société duale est bien là, ne fût-ce que dans la manière de s'exprimer, dans la quantité des mots à peine "maîtrisés" par le sujet et parfois utilisés hors de propos (babouisme). On estime le bagage des individus exclus très tôt de l'école à moins de 3000 mots à disposition dans la mémoire langagière, de 7 à 10 000 mots le vocabulaire possédé par un sujet formé de niveau baccalauréat et peut-être aux alentours de 15 000 mots l'éventail d'un intellectuel.

Plus un individu a à sa disposition un grand nombre de mots (connaissance/ compréhension) et plus il peut construire une argumentation complexe, logique et précise (application/analyse/synthèse), ce qui donne à cette personne une assurance du soi et lui permet d'évoluer vers un ego réflexif et posé et ce comportement calme et sûr de soi influencera alors le sujet vers une attitude plus sereine en lui ouvrant un plus vaste champs des possibles.

A l'inverse, les moins nantis intellectuellement (ce qui ne veut pas dire qu'ils sont moins ou plus intelligents) avec une faiblesse quantitative et qualitative de l'expression orale (et écrite) peuvent alors rêver moins "loin" un éventuel projet pour une vie différente, voire même rêver une fiction compensatoire qui si elle se réalisait serait un cauchemar pour les autres, nous dit Kaufmann.

Pensons par exemple aux perspectives de vie des rebelles responsables des génocides du Rwanda qui depuis quinze ans pillent et violent les femmes de la région de Bukavu (Congo) où ils se sont retranchés. Les maigres et sombres désirs de ces déracinés armés jusqu'aux dents en ont fait des délinquants, violeurs et tueurs dans une région de non-droit.

Les livres sont un héritage culturel, à portée de toutes les bourses, de beaucoup de sages de notre civilisation : les formateurs d'adultes visent une réconciliation avec ce savoir possible et redoutent le pouvoir d'un seul maître sur une conscience faible, nous appelons cela des gourous et le phénomène est alors dit sectaire. Le renouveau religieux New Age est un chant de sirènes, une consolation facile qui inhibe la capacité à penser par nous-mêmes.

L'ouverture de l'échiquier des chances (par l'éducation permanente) a bien existé mais la probabilité de l'utiliser encore aujourd'hui est infime car il faudrait à la fois les clés culturelles, éducationnelles et psychologiques ainsi que le dépassement de la culpabilisation de se considérer comme le principal responsable de son propre malheur. Une détresse encore aggravée par le regard de pitié des autres.

Ce mélange de mépris et de condescendance va faire éclater l'émotion du stigmatisé : il va exiger de manière grossière le respect et laisser s'exprimer sa haine d'être exclu par la rage de détruire. Les violences urbaines répondent en fait à une violence symbolique de classement social par l'argent. Brûler des voitures dans une banlieue n'est pas un programme politique pour faire la révolution, c'est un cri et la réponse sécuritaire de la violence d'Etat n'est pas digne d'une civilisation des droits de l'homme. Il faudrait revaloriser les intervenants de terrain (éducateurs, assistants sociaux, formateurs d'adultes...).

Le temps des révolutions sanglantes est heureusement révolu car entre le fascisme, le national-socialisme et le stalinisme, les ressemblances dans l'atrocité sont majeures par rapport aux différences conceptuelles. L'extrême droite est aujourd'hui le réveil de cette "bête immonde" (Brecht) des Ténèbres de la barbarie.

L'alternative est de construire à côté de cette fureur de détruire c'est-à-dire de permettre aux travailleurs sociaux de réaliser leur boulot de guérisseurs chamanistes des âmes blessées : avec les histoires de vie, il s'agit de restituer aux autres hommes leurs projets sur la seule vie qu'ils auront en écoutant d'abord ce qu'ils sont selon leur propre biographie.

Que peut-on faire avec la méthodologie des histoires de vie

L'histoire de vie narrative est une fonction unificatrice du soi tout au long de l'existence. On cherche à recoller des morceaux épars et des lambeaux d'identités fluctuantes au gré de l'évolution du vécu d'une personne (études, mariages, séparations, deuils, pertes de travail, maladies, dégénérescences, etc.)

Les histoires de vie sont des micro-récits événementiels qui se lient en un grand récit mythique et dramatisé sous l'angle du "pas de chance" plutôt que le contraire. Nous sommes tous affamés du regard de reconnaissance de soi par les autres, nous voulons l'approbation, l'admiration, l'amour et cela comme un puit sans fond. Nos frustrations individuelles ont décuplé avec la liberté du "consommateur sans frontière", le projet formatif de l'intervenant est de transformer cette angoisse de l'ego-moi-je en d'abord une autonomie assumée du sujet et ensuite - si possible - sa responsabilisation. S'en sortir socialement est de plus en plus difficile avec les fermetures de plus en plus serrées de la mobilité sociale.

Les "paumés" ne peuvent plus s'inventer des projets de vie que dans une marge restreinte et modeste et par contre la vitrine de l'ostentation brille de plus en plus ainsi que la croyance de l'idéologie de la réussite par les vertus personnelles ("quand on veut, on peut !"), cette idéologie magnifiée désespère d'autant plus l'usager.

La méthodologie des histoires de vie était initialement une méthode qualitative de recherche en sociologie. Dans la période des années 1970, les premiers pédagogues intervenants vont l'utiliser comme un outil d'épanouissement personnel : il s'agit de retrouver une confiance en soi minimale même si l'on n'a pas de diplôme ainsi que, comme outil d'émancipation sociale : il s'agit de lutter contre les inégalités sociales dues aux inégalités économiques et culturelles.

Pour simplifier aux trois premiers fondateurs, Gaston Pineau demande simplement à une stagiaire autodidacte (Marie-Michèle qui cosigne son premier ouvrage) de lui raconter les moments marquants de sa vie : un événement particulier ou encore un moment de son évolution structurelle (mariage, séparation, deuil...). Henri Desroche utilise lui le bioscope : sorte de curriculum vitae où le sujet ne doit pas se limiter aux savoirs formels mais à tout ce qu'il a appris dans sa vie aussi comme savoirs informels (c'est-à-dire non sanctionnés par un diplôme) ; de même, il demande dans le bioscope les différents postes de travail occupés (la carrière) mais aussi les activités sociales et culturelles, ce qui se rapproche de l'enquête conscientisante de Paulo Freire. Par exemple, le sujet pourrait se dire : "je n'ai pas de travail et un profil peu accrocheur mais, plutôt que de pleurer sur mon sort et me morfondre en boucle, je peux m'occuper de plus malheureux que moi !". Jean Vassileff lui alliant l'approche biographique (synonyme d'histoires de vie ou encore d'autoformation) à la pédagogie du projet cherchait au fond à aider les jeunes de la banlieue de Nantes à se construire d'abord eux-mêmes en se réconciliant avec l'apprentissage et la motivation, c'est bien toujours d'autoformation que nous parlons.

A ces trois primo fondateurs, il faut ajouter le courant français de la dynamique des groupes, des méthodes d'éducation active et du psychodrame. Anne Ancelin-Schützenberger, disciple de Jacob Lévy Moreno va créer le génosociogramme. Il s'agit d'un arbre généalogique où l'on va noter nos ancêtres sur quatre générations avec leur profession mais aussi les qualités et défauts qu'on leur attribue (la famille) ou encore tel que nous les aurions "étiquetés" si nous les connaissions. Il est étonnant de voir par exemple les liens de similitude qui rapprochent telle gynécée ou tel lignage tant du côté maternel que paternel.

L'éthologiste Boris Cyrulnik va montrer dans ses ouvrages que la résilience (le gosse qui s'en sort malgré ses blessures existentielles) est en lien avec le fait de pardonner à nos parents. On constate en effet une haine récurrente inconsciente vis-à-vis de nos géniteurs (reproches parfois fondés) et la seule manière de se guérir de ce ressentiment, c'est de lâcher prise et de décider par soi-même de mettre fin à cette colère permanente. Vincent De Gaulejac démontre lui aussi dans ses nombreux ouvrages que l'on peut se sacrifier pour l'honneur de la famille ou au contraire qu'il y a une honte de nos parents ou réciproquement ("depuis qu'il a fait des études, l'enfant n'est plus de notre monde, il nous snobe") : les loyautés familiales invisibles d'Ivan Boszormenyi-Nagy. Le grand lien est donc conceptualisé : notre vie ne se limite pas à notre existence (naissance/mort) mais est influencée par des déterminismes familiaux et des loyautés invisibles.

Pour conclure avec cette stratégie de l'émancipation sociale

En milieu sensible, le travailleur social vise la reconstruction d'une confiance en soi. Pour le formateur ou l'intervenant, il n'y a pas un moment vrai à identifier de façon permanente mais une aide à apporter à la prise de conscience d'un mouvement vers (... le rêve, le projet d'une autre vie, s'accepter soi-même...). L'identité n'est pas dans la nostalgie du passé ni dans un bilan sec de vie se résumant à un bilan de compétences mais dans le transport de sortie d'un moi décoloré et répétitif (névrotique), une création de soi par et dans le mouvement de l'autoformation. La finalité est que la personne choisisse de façon autonome sa propre réorientation de trajectoire avec des ancrages de socialisation spécifique. L'insertion sociale est prééminente sur l'insertion professionnelle.

Dire son/ses histoire(s), se raconter, c'est mettre des mots sur des images internes et les partager avec un groupe de pairs (une socialisation), c'est rebâtir une estime de soi, une conquête sur la parole et un bien-être intérieur qui fut dans le passé déstructuré par l'une ou l'autre situation insatisfaisante et qui avait laissé le sujet comme mort-vivant. C'est aussi - par une catharsis émotionnelle dans un groupe protégé - se libérer de la hiérarchisation défaitiste des images du moi anciennement mémorisées. La dynamique du groupe peut servir de caisse de reconnaissance et de consolidation de l'identité qui se recrée, car en se racontant, elle est déjà changement.

Les travailleurs sociaux sont des utopistes, des idéalistes, qui peut-être croient en des leurres mais qui se battent concrètement contre les injustices sociales en commençant par le changement intérieur du sujet, sa métamorphose de consommateur en personne autonome qui se revendiquera un jour citoyenne ou citoyen.

Comment la Liberté, l'Egalité et la Fraternité peuvent-elles guider le travail des intervenants sociaux ? Ecouter, reformuler et ne pas "donner de leçon" mais exprimer son empathie ? La question reste ouverte...