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Calisto Peretti, un artiste au service de la prévention des accidents de travail (analyse n°11, publiée le 27/11/2006)
Par Guénaël Vande Vijver

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Biographie (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Guénaël Vande Vijver, « Calisto Peretti, un artiste au service de la prévention des accidents de travail », Analyse de l'IHOES, n°11, 27 novembre 2006,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Calisto_Peretti_Un_artiste_au_service_de_la_prevention_accidents_de_travail.pdf.


Préambule

Durant l’année 2004, près de 14 000 accidents graves, dont 133 mortels, se sont produits sur les lieux de travail . Ce chiffre, même s’il demeure encore trop élevé, serait beaucoup plus important sans l’adoption de mesures visant à leur prévention. La concrétisation de celles-ci résulte d’un long processus car, à la charnière des XIXe et XXe siècles, les conditions de travail en Belgique dans les industries textiles, sidérurgiques ou charbonnières sont déplorables et ouvrent la voie à une exploitation de la population. Les dirigeants ne s’occupent pas de préserver l’intégrité physique d’une main-d’œuvre qui, lorsqu’elle est blessée, perd ses revenus. Il faut attendre le début du XXe siècle pour que le législateur s’intéresse à cette problématique avec le vote de la loi sur la réparation des accidents du travail dans les mines (1903). Des progrès notables sont réalisés seulement après la Seconde Guerre mondiale. L’instauration des comités de sécurité, d’hygiène et d’embellissement des lieux de travail (1952) joue un rôle certain dans les avancées obtenues tout comme la CECA, avec la création de la Commission générale pour la sécurité et la santé dans l’industrie sidérurgique.

En réalité, la prévention de l’accident de travail apparaît comme une préoccupation récente. La présente analyse s’intéresse à l’artiste Calisto Peretti qui y a consacré toute son activité professionnelle, dans un premier temps, au fond de la mine et, par la suite, dans d’autres secteurs industriels. Les campagnes d’affichage actuelles en matière de prévention des accidents de travail se basent énormément sur les tendances présentes dans le monde de la publicité et elles sont, pour la majorité, l’œuvre de cette profession. Un bref regard sur l’activité de Prevent, bureau de liaison belge de la Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail, qui vise à améliorer la communication avec les états membres, permet de dresser un premier constat. Son catalogue de vente d’affiches contient de nombreuses affiches réalisées par Peretti ou d’autres qui s’inspirent clairement de son message . D’ailleurs, au moins une vingtaine de ses oeuvres sont encore en vente démontrant la pertinence de sa réflexion. Plus généralement, l’art tient une place mitigée dans les documents proposés aujourd’hui. En effet, certains travaux primés en 2004 sont très artistiques tandis que d’autres exploitent plutôt un message réaliste typiquement publicitaire. L’image de cette jeune fille canadienne de 19 ans amputée à la suite d’un accident causé par la manipulation d’une machine est représentative des produits conçus dans cette matière à l’heure actuelle.

Calisto Peretti au Charbonnage de Tertre : les prémices de la prévention par l’image

Fils d’un ouvrier-mineur italien exilé en Belgique afin de fuir le fascisme, Calisto Peretti est né dans le Borinage en 1937. Son instituteur décèle chez lui un véritable talent pour le dessin et le pousse à s’orienter vers des études en publicité à l’académie des Beaux-Arts de Mons.

L’artiste n’a presque pas connu son père, décédé des suites d’une pneumonie, alors qu’il n’a que 6 mois. En 1956, ses études terminées, il désire connaître le métier exercé son père mais, à la suite de la catastrophe du Bois du Cazier, seules les personnes employées dans l’industrie charbonnière sont habilitées à descendre au fond de la mine. Aussi accepte-t-il un poste de chronométreur au charbonnage de Tertre. Sa mission consiste à mesurer la durée de toutes les tâches qui entrent dans le processus d’extraction du charbon.

Cette fonction lui permet d’observer tous les corps de métier qui se cachent derrière le terme générique de « mineur ». Très rapidement, il croque ses camarades et s’intéresse à certaines situations de travail. Hector Flamme, chef du service de sécurité du charbonnage de Tertre, remarque la qualité de son travail et lui demande d’exécuter des affiches destinées à prévenir les accidents. Ces derniers se produisent fréquemment en raison de la présence d’une main-d’œuvre peu préparée à affronter ce milieu. Le fait qu’Hector Flamme se soucie de cette matière n’est pas étonnant. En effet, les installations de Tertre, aux mains de la Société générale et situées en dehors du Borinage traditionnel (au sud du canal Mons-Condé), sont d’une modernité exceptionnelle. Pour lutter contre ces accidents, le responsable de la sécurité n’entend pas se contenter des campagnes d’affichage de la FEDECHAR (Fédération charbonnière de Belgique) parce que les documents sont publiés dans de nombreuses langues (français, néerlandais, turc, italien, marocain, grec, espagnol, etc.) et manquent clairement de lisibilité.

Durant trois ans, Peretti réalise près de 150 affiches pour le charbonnage de Tertre . Hector Flamme décide de leurs sujets. De nombreux dessins préparatoires sont exécutés avant la réalisation de l’affiche pour, notamment, assurer une description minutieuse de l’outil. Ce souci du détail le conduit à retravailler sans cesse des panzers ou des étançons. Peretti trouve son inspiration en observant les travailleurs et en s’informant sur les causes fréquentes d’accident. Il relève le péril inhérent au port de vêtements flottants lorsque les machines fonctionnent. Remarquant le manque de formation de la main d’œuvre, il invite les mineurs expérimentés à épauler les plus jeunes. Il relaie des consignes récurrentes provenant des ingénieurs comme utiliser des masques, des gants et des chaussures de sécurité pour assurer la protection des membres et s’arranger pour que les portes restent fermées dans les galeries. Il attire l’attention sur les difficultés liées à la manipulation des wagonnets (obligation de les bloquer, de les accrocher d’une certaine manière, de veiller à la courbe qu’une rame peut adopter, etc.) qui représente une source fréquente de lésion voire même de décès. Il s’adresse plus spécifiquement à certains corps de métier : protection des câbles pour les recarreurs et vérification du sol avant forage pour les bouveleurs .

Les affiches sont toujours placées à un endroit stratégique, près de la salle de paie, afin d’être vues par tous. L’influence de ses études en publicité se matérialise dans la diffusion de ses messages. Ainsi, il se réfère à certaines métaphores pour évoquer les risques liés à des systèmes en présentant, par exemple, des câbles électriques sous la forme de serpents qui piquent. Il ne faut pas s’étonner de l’absence du grisou parmi les thèmes abordés car Tertre est l’un des trois puits du Borinage qui ne connaît pas ses ravages.

Activité au sein de l’ANPAT

En 1959, Calisto Peretti sait que son avenir ne se situe pas à Tertre et que ce charbonnage, comme toutes les installations de ce type, est appelé à fermer ses portes. Afin de poursuivre son activité, deux débouchés s’offrent à lui : l’ANPAT (Association nationale de prévention des accidents de travail) et l’AIB (l’Association des industriels belges), associations patronales qui ont tout intérêt à éviter l’accident en raison du coût qu’il engendre. Il s’oriente finalement vers la première association où il développe le service de création graphique dont il assure la direction artistique.

Tout au long de ses 25 ans de service, il conçoit près de 800 affiches ainsi que de nombreux panneaux en bois loués aux entreprises. Ces derniers, d’une surface inférieure à 2 m 2 sont également placés à des endroits qui bénéficient d’une visibilité certaine. Certains thèmes abordés au fond de la mine (les vêtements flottants, le respect des consignes de sécurité, etc.) sont à nouveau exploités. D’autres idées sont concrétisées pour la première fois à l’ANPAT. Ainsi, il interpelle les fumeurs qui jettent leurs mégots de manière intempestive dans l’atelier. Il réalise également des affiches qui appellent à la sobriété. Il s’inscrit dans le développement de l’ergonomie, discipline récente à cette époque, en montrant les gestes à adopter pour la manipulation d’objets lourds dans le but de limiter les maux de dos. Le style de Peretti s’adapte aux situations. Son message prend des formes sombres lorsqu’il insiste sur les dangers liés à un mauvais câblage mais, dans le même temps, il traite un sujet d’une manière qui rappelle celle d’André Franquin. Le directeur du service de création graphique de l’ANPAT privilégie toujours une image percutante à des documents qui comprennent trop de texte mais il doit sans cesse se battre avec ses supérieurs ou d’autres conseillers afin de faire prévaloir cette optique. Son travail est reconnu une première fois en 1968 à Lisbonne où il est lauréat du concours international d’affiches de prévention. Les œuvres de Peretti ne sont pas uniquement diffusées en Belgique. Avec l’ANPAT, certains documents sont présents dans des usines du Benelux. De surcroît, il collabore occasionnellement avec des institutions françaises comme l’Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS).

A la suite d’un changement à la tête de la direction de l’ANPAT, Peretti perd son poste et continue son activité avec un statut d’indépendant. Un de ses clients est la société Esso pour laquelle il réalise une dizaine d’affiches diffusées dans tout le groupe. Ces dernières sont essentiellement destinées aux transporteurs et mettent en avant le respect des limites de vitesse et des consignes de sécurité lors des livraisons.

L’activité de Calisto Peretti se caractérise également par une fonction de professeur dispensée à la fois à l’académie de dessin de Molenbeek Saint-Jean et à l’académie royale des Beaux-Arts de Mons. Il y enseigne le dessin et l’anatomie pour laquelle il s’est toujours passionné. Ses peintures, tout comme ses sculptures, se caractérisent par un trait qui souligne les ravages provoqués par le labeur. Peretti a déjà été récompensé à plusieurs occasions : prix de peinture Louis Empain (1971) et de la Fondation Deglumes (1974). Il a également participé à différentes expositions : Centre culturel de La Louvière (1986), Musée des Beaux-Arts de Mons (1986), Ville de Le Quesnoy (1988), etc.

En 2006, la Poste lui demande l’autorisation d’utiliser un de ses anciens croquis pour le timbre commémoratif du cinquantième anniversaire de la catastrophe du Bois du Cazier. Cette oeuvre représente un ouvrier-mineur accroupi dans une galerie alors qu’il abat du charbon. Deux couleurs ressortent principalement de ce timbre : le jaune (pour l’évocation de la lumière diffusée grâce aux lampes de mineur) et le noir (qui symbolise le charbon). Cette demande émanant de la Poste salue de la plus belle façon le travail de cet artiste d’origine italienne qui a consacré une grande partie de sa vie à la prévention des accidents de travail. Grâce à ses messages, il a certainement permis à de nombreuses personnes de conserver une main ou un bras et voire même la vie.