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Travailler moins pour vivre mieux. Paul Lafargue et Bertrand Russell contre l’apologie du travail (analyse n°55, publiée le 26/11/2009)
Par Lionel Vanvelthem

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Utopie (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Lionel Vanvelthem, « Travailler moins pour vivre mieux. Paul Lafargue et Bertrand Russell contre l’apologie du travail », Analyse de l'IHOES, n°55, 26 novembre 2009,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Travailler_moins_pour_vivre_mieux.pdf.


Éloge du travail et condamnation de l’oisiveté

"Si la France a moins de croissance que les autres [pays], il y a une raison : c’est parce que nous travaillons moins qu’ailleurs. Si nous voulons créer des emplois et de la richesse, il faut travailler davantage. Si cette idée gêne, j’en suis désolé, mais c’est la réalité et elle est incontournable."

Ces quelques mots furent prononcés par Nicolas Sarkozy le 30 août 2007 lors d’un discours à l’université d’été du MEDEF (Mouvement des entreprises de France) à Jouy-en-Jonas, un peu plus de trois mois après son élection au poste de président de la République française. La phrase ne faisait alors que rappeler l’un des points centraux de sa propagande électorale : le fameux "travailler plus pour gagner plus".

Ce que l’actuel président français veut faire passer pour une "réalité incontournable" relève davantage du monde de l’opinion... Une opinion fortement répandue au sein de la famille libérale conservatrice, en France comme ailleurs, et établissant un rapport directement proportionnel entre le temps de travail et la richesse d’une nation... En Belgique, le MR (Mouvement réformateur, parti libéral francophone) s’insère clairement dans le même courant idéologique lorsqu’il déclare dans son programme 2007 :

"Nous voulons (...) permettre à chacun de gagner davantage, en donnant plus de liberté aux entreprises et aux salariés pour négocier des heures supplémentaires."

Ce crédo n’est nullement une invention néolibérale des trente dernières années : sa forme moderne remonte, en substance, au XIXe siècle. Au cours de ce dernier, en Europe occidentale du moins, la généralisation progressive de la Révolution industrielle amena à un durcissement de la notion de travail et son extension à tous les domaines de la production. C’est ainsi qu’Adolphe Thiers, homme d’état français appartenant à la droite radicale (1797-1877), mit le travail au centre même de la condition humaine, notamment lors d’un discours prononcé à l’Assemblée nationale française le 13 septembre 1848 :

"On recherche quel est le principe de la propriété. Suivant moi, ce principe, c’est le travail : l’homme sans le travail est le plus misérable des êtres. Il a été grandement doué ; mais avant d’avoir exercé les facultés puissantes que Dieu lui a données, il est le plus dépourvu de tous les êtres ; il ne devient quelque chose que par le travail. La société est, comme lui, misérable sans le travail. Eh bien, la nature, la société lui ont dit : "Travaille, travaille !" et tu seras assuré de conserver le fruit de ton travail. Voilà le principe vrai, essentiel de la propriété."

L’ensemble du discours d’Adolphe Thiers était clairement dirigé contre la gauche de l’hémicycle qui luttait, sous la jeune et éphémère Deuxième République française, pour l’établissement du "droit au travail", c’est-à-dire le principe, alors assez nouveau, d’un travail rémunéré organisé par l’État pour les chômeurs.

Thiers formulait deux idées essentielles à ses yeux : en premier lieu, celle que le travail constitue la principale activité humaine car il est le principe-moteur de la propriété et, en second lieu, que toute personne n’exerçant pas de travail est "misérable" et "dépourvue". L’être humain "ne devient quelque chose que par le travail", autrement dit : sans travail, il n’est rien, il n’existe pas ; l’oisiveté et la paresse sont les pires tares du monde moderne, une entrave au progrès.

Cette façon de voir l’être humain comme n’existant que par et pour son travail, mise en avant par Thiers mais reprise par beaucoup d’autres de sa famille politique, est d’une pérennité à toute épreuve. Ainsi, l’actuel raccourci qui consiste à comparer une personne sans emploi à un paresseux ou à un profiteur des allocations de chômage est directement hérité de cette vieille idéologie tenace.

Une certaine frange de la droite radicale utilise d’ailleurs encore aujourd’hui cet argument pour tenter de restreindre directement les droits des chômeurs. C’est notamment le cas, en Wallonie, du parti LiDé (fondé par Rudy Aernoudt) ou, du côté flamand, de la Liste Dedecker (LDD). Ces deux partis ont notamment comme point commun de faire la chasse au non-travail et à ce qu’ils appellent l’ "assistanat" en proposant des mesures drastiques comme la limitation et la diminution des allocations de chômage dans le temps, l’interdiction de ces dernières dans le cas de quelqu’un qui n’a jamais travaillé, la restriction du rôle des syndicats, etc.

Remise en question du dogme du travail et éloge de l’oisiveté

Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui comme hier, ont critiqué ce système de pensée axé sur le travail à tout prix. Loin de vouloir en faire la liste exhaustive, la présente analyse s’intéressera brièvement à deux personnalités singulières, d’époques et de philosophies différentes certes, mais qui toutes deux se rejoignent au moins sur une idée essentielle selon laquelle il convient d’arrêter de vouer un culte au travail et qu’il faut, à l’inverse, remettre au goût du jour la paresse, l’oisiveté, les loisirs et la détente...

Le premier se nomme PAUL LAFARGUE (1842-1911), médecin français, penseur et militant socialiste infatigable, d’abord partisan de Pierre-Joseph Proudhon avant de réfuter ce dernier et de devenir le disciple et l’ami d’Engels et de Marx, dont il maria la seconde fille, Laura. Lafargue fut ainsi, du moins à partir de 1865 (année de sa rencontre avec Marx à Londres), un des plus importants vulgarisateurs du marxisme en France, au travers notamment de conférences ou de livres comme La Religion du capital (1887) et Le Droit à la paresse (1880). L’originalité des écrits de Lafargue tient en partie dans l’humour féroce qu’il y déploie.

Tout logiquement, l’œuvre de Lafargue décortique la société industrielle de la seconde moitié du XIXe siècle selon une approche marxiste : le prolétariat (la classe des travailleurs) est divisé en deux sous-classes : la première travaille trop ; la seconde ne travaille pas et constitue ainsi, pour reprendre les termes exacts de Marx dans Le Capital, une "armée industrielle de réserve" permettant aux capitalistes (ceux qui détiennent les moyens de production) de revoir à la baisse le prix de la main-d’œuvre, par pression constante sur les travailleurs.

Au début du premier chapitre du Droit à la paresse, Paul Lafargue donne un avis sans concession sur cette situation de "sur-travail" d’une partie de la population salariée :

"Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite les misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion furibonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail."

Lafargue traite dans son livre de l’évolution du discours de la bourgeoisie au cours des siècles : du XVe siècle jusqu’au siècle des Lumières, la bourgeoisie n’était pas encore la classe dominante, elle glorifiait la chair et la joie de vivre ; au XIXe siècle, siècle du machinisme et des manufactures, elle renia ses engagements passés et mit le travail et l’ascétisme au centre de la vie ouvrière, jusqu’à en faire la nouvelle religion. Un extrait de l’avant-propos du Droit à la paresse en témoigne :

"La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre la noblesse soutenue par le clergé, arbora le libre-examen et l’athéisme ; mais, triomphante, elle changea de ton et d’allure ; et, aujourd’hui, elle entend étayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, réprouvées par le christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux salariés."

Dans un langage fleuri et passionné, Lafargue s’attaque ensuite non seulement à la logique capitaliste du travail acharné mais aussi – chose plus originale pour l’époque – aux salariés qui acceptent leurs douze heures de travail quotidien (au bas mot) sans ciller :

"Le travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l’ont imposé à leurs familles ; ils ont livré, aux barons de l’industrie, leurs femmes et leurs enfants. (...) Honte aux prolétaires !"

"(...) en dépit de la surproduction de marchandises, en dépit des falsifications industrielles, les ouvriers encombrent le marché innombrablement, implorant du travail ! du travail ! — Leur surabondance devrait les obliger à refréner leur passion ; au contraire, elle la porte au paroxysme. Qu’une chance de travail se présente, ils se ruent dessus ; alors c’est douze, quatorze heures qu’ils réclament pour en avoir leur saoûl, et le lendemain les voilà de nouveau rejetés sur le pavé, sans plus rien pour alimenter leur vice."

Dans Le Droit à la paresse, le constat suivant est formulé : alors que l’arrivée en masse des machines au XIXe siècle a considérablement augmenté la production dans les manufactures ("Une bonne ouvrière ne fait avec le fuseau que cinq mailles à la minute, certains métiers circulaires à tricoter en font trente mille dans le même temps"), le temps de travail humain, au lieu de baisser drastiquement, augmente dans de curieuses proportions :

"(...) À mesure que la machine se perfectionne et abat le travail de l’homme avec une rapidité et une précision sans cesse croissantes, l’ouvrier, au lieu de prolonger son repos d’autant, redouble d’ardeur, comme s’il voulait rivaliser avec la machine. Oh ! concurrence absurde et meurtrière !"

Selon Lafargue, ce "sur-travail" crée une surproduction de marchandises qu’il faut écouler à tout prix, entraînant à son tour une surconsommation. Il développe ainsi dans son livre une théorie de la consommation capitaliste, qui reste d’une actualité saisissante aujourd’hui encore dans notre monde envahi à de nombreux niveaux par la publicité :

"En présence de cette double folie des travailleurs, de se tuer de sur-travail et de végéter dans l’abstinence, le grand problème de la production capitaliste n’est plus de trouver des producteurs et de décupler leurs forces, mais de découvrir des consommateurs, d’exciter leurs appétits et de leur créer des besoins factices."

Aux dires de l’auteur, la solution doit donc venir d’un juste rééquilibrage et d’une énorme diminution du temps de travail : au lieu de faire travailler une partie des salariés à des cadences infernales tout en laissant l’autre partie dans le chômage complet et la misère, il faut redistribuer le travail de manière égale. Prenant pour exemples certaines filatures anglaises où le travail a été réduit à onze heures journalières (tout de même !) sans que cela n’en diminue aucunement la production, Lafargue va plus loin et propose de diviser le temps de travail journalier au moins par deux :

"(...) puisque la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l’abondance de la matière première, pourquoi dévorer en six mois le travail de toute l’année ? – Pourquoi ne pas le distribuer uniformément sur les douze mois et forcer tout ouvrier à se contenter de six ou cinq heures par jour, pendant l’année, au lieu de prendre des indigestions de douze heures pendant six mois ? – Assurés de leur part quotidienne de travail, les ouvriers ne se jalouseront plus, ne se battront plus pour s’arracher le travail des mains et le pain de la bouche ; alors, non épuisés de corps et d’esprit, ils commenceront à pratiquer les vertus de la Paresse."

Cet éloge des "vertus de la Paresse" trouve un écho environ cinquante ans plus tard chez une autre personnalité britannique issue cette fois du monde des mathématiques, de la logique et de la philosophie rationaliste. Il s’agit du second pourfendeur du travail dont traitera cette courte analyse : BERTRAND RUSSELL (1872-1970), auteur, entre autres, de l’Éloge de l’oisiveté, dont la première édition remonte à 1932.

Alors que Lafargue appartenait clairement au groupe des théoriciens du socialisme et plus particulièrement du marxisme, Russell n’était pas vraiment quant à lui rattaché à un politique particulier. Sa morale peut être comparée à une certaine forme de pensée libertaire de gauche, pacifiste, athée et libre-penseuse. À côté de son œuvre scientifique pure, diverses thématiques lui étaient chères : le bonheur, l’amour, le sexe, le travail, la paix et l’avenir de l’humanité (rien de moins !)...

Dans le Droit à la paresse, l’auteur étaye son propos à l’aide de nombreuses citations extérieures et d’argumentations dialectiques très poussées. À l’inverse, Russell écrivit son Éloge de l’oisiveté en toute décontraction, sans une seule note de bas de page et sans développement excessif (le texte anglais original ne dépasse pas les 5000 mots), comme si l’auteur avait désiré plus que tout au monde que la forme rejoignît le fond.

Les écrits de Lafargue et Russell sont donc de styles totalement différents. Néanmoins, ils coïncident sur l’essentiel : la démolition du culte du travail ainsi que la célébration de la paresse et de l’oisiveté. Après un préambule teinté d’un humour flegmatique, l’auteur de l’Éloge de l’oisiveté annonce :

"Pour parler sérieusement, ce que je veux dire, c’est que le fait de croire que le TRAVAIL est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne, et que la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail."

Cependant, contrairement à Lafargue qui considère que le goût "irraisonné" pour le travail est arrivé au XIXe siècle avec la Révolution industrielle et le "triomphe de la bourgeoisie capitaliste", Russell pense que c’est dans la société préindustrielle que ce goût s’est développé :

"Depuis le début de la civilisation jusqu’à la Révolution industrielle, en règle générale, un homme ne pouvait guère produire par son labeur plus qu’il ne lui fallait, à lui et à sa famille, pour subsister (...). Le peu d’excédent qui restait lorsqu’on avait assuré les choses essentielles de la vie n’était pas conservé par ceux qui l’avaient produit : c’étaient les guerriers et les prêtres qui se l’appropriaient. (...) Un système qui a duré aussi longtemps et qui n’a pris fin que si récemment a naturellement laissé une marque profonde dans les pensées et les opinions des gens."

Russell défend alors l’idée que cette conception du travail, héritée d’un système de pensée archaïque, n’est plus du tout adaptée au monde contemporain. Lui aussi met en avant le fait que la technique moderne peut sans problème donner à chacun tout ce dont il a besoin pour vivre, sans devoir fournir un travail excessif. Alors que Lafargue prend pour exemple certaines manufactures dans lesquelles le temps de travail a été diminué de deux heures sans conséquence sur la production, Russell base quant à lui une partie de son argumentation sur la Première Guerre mondiale :

"Au cours de [la guerre], tous les hommes et toutes les femmes mobilisés sous les drapeaux (...) furent retirés des emplois productifs. Malgré cela, le niveau de bien-être matériel de l’ensemble des travailleurs non-spécialisés du côté des Alliés était plus élevé qu’il ne l’était auparavant ou qu’il ne l’a été depuis. (...) La guerre a démontré de façon concluante que l’organisation scientifique de la production permet de subvenir aux besoins des populations modernes en n’exploitant qu’une part minime de travail du monde actuel. (...) [Après la guerre], on en est revenu au vieux système chaotique où ceux dont le travail était en demande devait faire de longues journées tandis qu’on abandonnait le reste au chômage et à la faim."

Bertrand Russell critique donc aussi dans son livre la (toujours actuelle) politique économique qui conduit une partie de la population à une situation de sur-travail alors que l’autre partie végète dans le non-travail complet. Pour remédier à cette situation, il propose d’organiser scientifiquement le labeur en répartissant de manière équilibrée les heures de travail de chacun, ce qui dans la pratique se traduit par une diminution du temps de travail journalier : "si le salarié ordinaire travaillait quatre heures par jour, il y aurait assez de tout pour tout le monde et pas de chômage". À ses yeux, optimiser le temps de travail dans la société industrielle est possible techniquement mais rendu difficilement applicable à cause de la morale en vigueur :

"L’idée que les pauvres puissent avoir des loisirs a toujours choqué les riches. (...) [Au XIXe siècle], quand des fâcheux, des empêcheurs de tourner en rond suggéraient que [quinze heures de travail par jour], c’était peut-être trop, on leur répondait que le travail évitait aux adultes de sombrer dans l’ivrognerie et aux enfants de faire des bêtises. (...) De nos jours, les gens sont moins francs, mais conservent les mêmes idées reçues, lesquelles sont en grande partie à l’origine de notre confusion dans le domaine économique."

Bertrand Russell pose également un regard amusé et distant sur la jeune URSS qui, bien que différente sur le plan politique, social et économique, distille une propagande faisant l’éloge du dur travail manuel et de la sobriété dans l’existence :

"Être industrieux, sobre, disposé à travailler dur pour des avantages lointains, tout cela revient sur le tapis, même la soumission à l’autorité. D’ailleurs, l’autorité représente toujours la volonté du Maître de l’Univers, lequel, toutefois, est maintenant connu sous le nom de Matérialisme dialectique."

Dans Éloge de l’oisiveté, l’auteur développe l’idée (d’essence clairement libertaire) que les humains sont capables de prendre leur destin en main. Diminuer le temps de travail et augmenter le temps libre seraient dès lors bénéfiques à l’ensemble de l’humanité :

"Dans un monde où personne n’est contraint de travailler plus de quatre heures par jour, tous ceux qu’anime la curiosité scientifique pourront lui donner libre cours. (...) Les médecins auront le temps de se tenir au courant des progrès de la médecine, les enseignants ne devront pas se démener, exaspérés, pour enseigner par des méthodes routinières des choses qu’ils ont apprises dans leur jeunesse et qui, dans l’intervalle, se sont peut-être révélées fausses."

Et, comme dans de nombreuses œuvres philosophiques de Russell, l’épilogue est d’un optimisme utopique phénoménal :

"Le bonheur et la joie de vivre prendront la place de la fatigue nerveuse, de la lassitude et de la dyspepsie. (...) Comme les gens ne seront pas trop fatigués dans leur temps libre, ils ne réclameront pas pour seuls amusements ceux qui sont passifs et insipides. Il y en aura bien 1% qui consacreront leur temps libre à des activités d’intérêt public, et, comme ils ne dépendront pas de ces travaux pour gagner leur vie, leur originalité ne sera pas entravée et ils ne seront pas obligés de se conformer aux critères établis par de vieux pontifes. (...) Les hommes et les femmes (...) deviendront plus enclins à la bienveillance qu’à la persécution et à la suspicion. Le goût de la guerre disparaîtra (...)."

Face à l’opinion, très répandue en Occident, selon laquelle le travail est à la base de toute richesse et de toute vie, la présente analyse avait pour humble ambition de mettre en avant une opinion divergente et moins connue : une opinion propagée par Paul Lafargue, Bertrand Russell et par bien d’autres, clamant en substance que la richesse de l’humanité tient plus dans sa façon d’être et sa façon de vivre que dans sa production matérielle et sa logique de consommation...

Éloge du travail et éloge de l’oisiveté sont deux concepts a priori antagonistes... Il semblerait bien difficile de trouver un compromis entre, d’une part, les partisans de l’oisiveté et de la réduction du temps de travail et, d’autre part, ceux qui aujourd’hui comme hier, en pleine période de crise, de chômage et de misère sociale, veulent que les travailleurs travaillent encore plus.

Et pourtant, les constats de Lafargue et Russell sont toujours "criants" d’actualité. Ainsi l’analyse de la surproduction capitaliste et du "sur-travail" proposée par Lafargue peut encore s’appliquer sans problème à notre société, de même que son analyse marxiste du chômage : lors d’une période de crise capitaliste comme celle que l’on connaît aujourd’hui, dans une situation de chômage de masse, la lutte sociale et les revendications salariales sont étouffées d’elles-mêmes. Parmi les facteurs engendrant ce statu quo social, la peur de perdre son emploi et d’être remplacé par un chômeur de la "réserve" constitue un facteur déterminant. De la même manière, le discours de Russell sur la diminution drastique du temps de travail constitue toujours un enjeu de ce début du XXIe siècle.