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La soupe populaire a-t-elle un arrière-goût amer ? (1) Origines et charité chrétienne (analyse n°59, publiée le 19/12/2009)
Par Camille Baillargeon

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Camille Baillargeon, « La soupe populaire a-t-elle un arrière-goût amer ? (1) Origines et charité chrétienne », Analyse de l'IHOES, n°59, 19 décembre 2009,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/C_Baillargeon-Soupe_populaire_1.pdf.


L’effondrement des cours, un marché qui vacille, puis la débâcle des banques. Et bientôt, dans les rues, des âmes en peine, sans toit ni fonds. Littéralement à découvert. Des êtres qu’on voit se masser de façon indifférenciée en espérant l’obole ou la pitance. Si la langue des dirigeants, financiers ou autre, renouvelle sans cesse son vocabulaire pour qualifier les crises financières, évitant ainsi que leurs caractères communs ne laissent entrevoir une faiblesse structurelle du système, les images, elles, soulignent des rapprochements. Ainsi en est-il de ces scènes de distribution de soupe aux États-Unis que se plaisent à diffuser les informations télévisées, y trouvant le pendant d’un des motifs emblématiques de la crise des années trente. Quatre-vingts ans d’écart et pourtant une histoire qui se répète, dans un même lieu, un même décor. La notion de progrès s’en retrouve mise en cause. Sur nos écrans se profilent des files d’hommes et de femmes quémandant leur existence. Tout à coup soumis à ce que quelques bonnes âmes acceptent encore de leur céder ; à une charité bien mesurée. Groupes d’êtres démunis dont la posture accuse si visiblement une position de sujétion et d’impuissance. Cette mise en scène de la misère, matérialisée par ces queues qui s’allongent aux points de distribution, sert efficacement le pathétique télévisuel sur lequel on aime à s’apitoyer dans le confort de son salon. Elle rend corrélativement hommage aux acteurs d’une solidarité humaine qui œuvre à pallier les (in)conséquences de ceux qui tournent les choses à leur profit. Mais quel goût à la soupe ? Ou plutôt, quel fond idéologique sous-tend ces distributions de soupe qui ont ponctué l’histoire ? Et d’ailleurs, quelle est leur histoire ?

Nous examinerons la question en trois analyses pouvant se lire à la suite l’une de l’autre, mais qui chacune aborde une façon particulière de considérer cette forme de charité alimentaire : soupes populaires à la "mode" religieuse, syndicale et politique seront ainsi évoquées.

De la découverte de la soupe à sa consommation quotidienne

Pour qu’il y ait distribution de soupe, encore faut-il qu’il y ait soupe. Depuis la préhistoire – si ce n’est depuis le Paléolithique, en tout cas de façon avérée depuis l’invention des plats en céramique du néolithique – l’homme consomme des breuvages chauds apparentés à du bouillon et des bouillies de céréales. Ces mets (plus tard accompagnés de pain) constitueront pendant les siècles à venir l’alimentation de base des populations européennes et, de ce fait aussi, celle des moins nantis. Ce n’est cependant qu’au Moyen-Âge (au XIIe siècle) que le terme formant l’assise étymologique du mot "soupe" fait son apparition, désignant alors la tranche de pain que l’on mouille de bouillon. Jusqu’au XVe siècle, cette pratique alimentaire se complète de la consommation de potages composés d’aliments longuement mijotés dans quelque pot suspendu au-dessus du feu. Avec les Temps modernes, et profitant des acquis de la Renaissance, la cuisine se raffine : des ingrédients issus des nouveaux mondes font leur apparition, l’imprimerie permet la diffusion et le perfectionnement des recettes, tandis que les ustensiles de cuisine évoluent et s’adaptent à de nouveaux usages. Au XVIIe siècle, la soupe complète la carte d’une gastronomie plus sophistiquée : l’assiette creuse et la soupière sont inventées et remplacent, dans les milieux aisés, les bols et anciennes écuelles. La soupe, telle qu’on l’entend aujourd’hui, y est dès lors régulièrement consommée.

Alimentation devenue commune, elle est, au XVIIIe siècle, proposée aux passants des villes par des vendeurs ambulants. Cet usage pittoresque perdure jusqu’au début du XXe siècle, alors que le rythme de la vie semble s’accélérer. L’iconographie transforme le sujet en cliché. Tant la presse illustrée que la carte postale, quand ce n’est la peinture, abordent le thème. La marchande de soupe des Halles de Paris, figurée sous tous les angles, incarne bientôt un des types de la vie parisienne. Et on aime à voir les ouvriers s’arrêter à ces stands pour consommer dès tôt le matin, avant le travail, une bonne soupe chaude. La soupe a encore son heure de gloire pendant la guerre de 14. C’est l’époque de deux expressions célèbres : la "roulante", ainsi nommée en 1915 pour désigner la cuisine mobile assurant le ravitaillement en soupe sur le front, et la "popote" (la soupe dans l’argot militaire d’alors) à laquelle s’attèlent les soldats lors d’étapes. Elle y est assimilée à un moment de détente et de divertissement. La carte postale et la photographie façonnent, autour de ces distributions de soupe, une image stéréotypée de la vie de l’engagé. Le thème, bâti autour de la camaraderie et du jeu, participe à dédramatiser la réalité effective de la guerre en soulignant l’insouciance collective s’exprimant pendant ces moments de répit.

Au début du XXe siècle, la soupe occupe ainsi une place singulière dans l’imaginaire collectif. D’autant plus, qu’en parallèle de ces petits commerces des villes, de l’alimentation des armées et plus généralement de l’alimentation commune, les distributions de soupe continuent de répondre à des nécessités ponctuelles liées à la misère, aux crises économiques, aux grèves et à la guerre.

Un fumet qui éveille les sens

Au fil des siècles, la soupe s’enveloppe d’une symbolique particulière. Elle est un plat qu’on partage, un plat économique et démocratique par nature. Associée à l’alimentation du pauvre, du paysan et de la classe ouvrière, mais aussi à celle du soldat caserné ou en manœuvre, elle est intimement liée à la vie collective et sociale, à la communauté. Elle nourrit des groupes unis par un destin commun (familial, social, professionnel, politique, etc.) et alimente le sentiment de fraternité, voire de fratrie. Elle assure un réconfort plein et entier : prévient de la faim et du froid, autant qu’elle réchauffe l’esprit. La soupe "restaure" l’homme : lui redonne des forces physiques et morales, ranime son courage et ses espoirs. Elle matérialise parallèlement le souci porté au malheur d’autrui, la bienveillance et la compassion. S’offrant souvent dans un cadre convivial, elle veut figurer la persistance d’une chaleur humaine, resserrer les liens sociaux et créer une proximité entre les individus. Elle a en outre une valeur d’universalité en ce qu’elle a su traverser les siècles et parce qu’elle ne connaît pas de frontières, étant consommée d’un côté à l’autre du globe. Elle est enfin un plat éminemment sûr du point de vue de l’hygiène parce qu’elle est constituée d’aliments longuement mijotés. Même si la soupe est parfois absente des menus proposés par les cuisines de secours alimentaire, elle leur lègue son nom (soupe populaire, soupe communiste, etc.) et avec lui l’esprit qui s’en dégage.

Pourtant, nombre d’expressions populaires qui lui sont associées ont de curieuses significations : le "marchand de soupe" est un commerçant peu scrupuleux ; "par ici la bonne soupe" souligne l’appétit pour des profits malhonnêtes ; "vendre sa soupe" renvoie à la façon dont on met ses idées en avant ; alors que le fait d’"aller à la soupe" signifie qu’on "renonce à des principes par intérêt personnel". À travers ces formules, s’expriment intrinsèquement les relations d’intérêt qui se tissent autour de la soupe. Nous verrons que de tout temps les distributions de soupe ont mêlé à leur fonction de sustentation une série d’autres implications idéologiques.

Délayée dans un fond de misère et de charité

C’est la misère qui mène le plus certainement l’homme à la distribution de soupe. Voilà des siècles qu’il est d’usage d’offrir aux pauvres quelques denrées pouvant soulager leurs peines. Cette pratique complète celle de l’aumône prescrite depuis la fin de l’Antiquité par l’idéologie chrétienne.

Certains font remonter les distributions de repas aux plus démunis au VIe siècle, à Césarée, et placent dans l’action de Saint Basile l’origine de la "soupe populaire". L’essor de ce secours alimentaire va de pair avec l’importance que l’Occident chrétien accorde au principe de charité censé garantir le salut de l’âme et connaît un développement sensible à partir du XIIe siècle. Il est fort à parier cependant que ce n’est pas de soupe dont on nourrit ses hôtes, car ce type de régime ne s’instaure que plusieurs siècles plus tard : l’usage est alors de servir du pain, du vin, des fèves et autres légumineuses, des légumes et parfois un peu de viande.

Il est coutume, chez les mieux nantis, de conserver à table la part du pauvre ; pauvre qu’on associe, au Moyen-Âge, au Christ miséreux. Ce type de générosité participe d’une charité rituelle, plus symbolique que réellement profitable. Les repas servis aux indigents à Pâques ou à Noël par quelques communautés particulières, comme celles des corps de métiers (orfèvres ou drapiers par exemple) relèvent d’une approche similaire. Parallèlement, et jusqu’à ce que l’État commence à prendre en charge une partie de la question (vers le XVIIe siècle), églises, paroisses et monastères se chargent d’offrir des repas aux personnes sans ressources.

Durant des siècles, l’assistance se concentre principalement pendant la période se situant entre Pâques et les premières moissons. Ces mois de "soudure" (avril-mai principalement) sont pendant longtemps difficiles à traverser : de mauvaises récoltes passées induisent souvent des épisodes de pénurie alimentaire. Plus tard, à côté des organisations institutionnalisées s’occupant de distribuer des repas aux miséreux de façon régulière, nombre d’initiatives particulières voient le jour sporadiquement. Au XVIIIe siècle, il est courant que des personnes s’engagent, à titre individuel ou au sein de comités de charité formés pour l’occasion, à soulager les affamés. Les femmes s’impliquent largement dans ce type de secours. Des récits de la famine de l’hiver 1709 en France témoignent de cette forme de mobilisation : "quantité de dames, par un rare exemple, sans se rebuter ni de la longueur des chemins, ni du mauvais temps, ni de la puanteur des pauvres, vont elles-mêmes à six et huit lieues faire de leurs propres mains les potages et en distribuent d’ordinaire un fort grand nombre" rapporte un père jésuite d’Orléans. Au même moment, un "Secours du potage" s’organise à Paris. Quelques années plus tard, pendant la disette du pain de 1796, le peintre Lesueur traduit une réalité similaire : "Dans cette facheuse année des femmes faisoient cuire dans les places publiques des Choux et autres racines qu'elles vendoient aux ouvriers, et aux pauvres 30 sous chaque assiêtée, et n'en avoit pas qui vouloit [sic]", rapporte la légende de l’œuvre.

La charité alimentaire, dont les distributions de soupe font partie, matérialise pour les catholiques cet amour du prochain "en vue de Dieu". Le soin porté aux pauvres profite à la reconnaissance divine ultérieure : il est un de ces actes rédempteurs. La Réforme protestante (XVe-XVIe siècles) modifie quelque peu la donne. L’acte charitable n’y est plus conçu comme une manière symbolique de se racheter, mais comme une action désintéressée dont les bénéficiaires seuls tirent profit. Cependant, si l’on envisage différemment la position du donateur, on considère aussi tout autrement la personne du pauvre. Sur la base de la nouvelle éthique du travail défendue par le protestantisme, le pauvre se voit progressivement relégué au rang de oisif et de profiteur. Cette perception nouvelle de la pauvreté influera profondément sur la conduite à venir de la charité chrétienne.

À partir de la fin du XVIe siècle et singulièrement au XVIIe siècle, la charité prend un nouveau visage. L’assistance aux pauvres, assurée cette fois aussi par les hôpitaux généraux et les dépôts de mendicité, ne vise plus seulement à sauver l’âme du bienfaiteur, mais à restaurer celle (sous-entendue viciée) du pauvre. On assiste à une pénalisation de la misère. Le glissement sémantique du terme miséricorde qui passe de la sensibilité à la misère d’autrui à "la pitié par laquelle on pardonne au coupable" traduit bien cette évolution. Du XVIIe siècle à la fin du XIXe, la distribution de repas aux nécessiteux accompagne ainsi régulièrement des entreprises visant à leur réinsertion sociale forcée. Au tournant du XXe siècle encore, l’écrivain Jack London rappelle de façon évocatrice certains asiles de nuit anglais où, contre un lit et un mauvais gruau, les pauvres étaient astreints à filer de l’étoupe et à casser des pierres.

Nous pourrions sans peine qualifier le XIXe siècle de "siècle de la bienfaisance" comme l’appelait de ses vœux Diderot (bien qu’il n’ait pas été à proprement parler celui de l’humanité la plus profonde comme il aurait pu l’espérer). Les actions de bienfaisance y pullulent, inspirées par le désir de mettre en œuvre un catholicisme plus humain et en accord plus profond avec la parole de l’Évangile ; un catholicisme social assurant sa mission par une action concrète permettant aux pratiquants d’animer leur foi, tout en diffusant leurs idéaux. Mais, bien que la charité s’accorde alors avec une approche de la misère plus préventive que répressive, l’assistance ne se départit jamais entièrement d’une intention de moralisation. L’injonction morale sert toujours de justificatif à la survie de l’individu.

Cette approche continuera d’imprégner la pratique de la charité jusqu’à nos jours : la tendance à classifier les bénéficiaires entre bons et mauvais pauvres et celle de coupler les distributions de repas avec quelques enseignements moraux ou pratiques demeureront. En outre, certaines organisations n’éprouveront de remords à se servir impunément de ce que l’acte charitable instaure un rapport de subordination des personnes aidées envers leurs "bienfaiteurs".

Un grand nombre d’associations contemporaines d’émanation chrétienne poursuivent cette action d’aide alimentaire sur le terrain dans une double perspective sociale et spirituelle. Mais alors que la grande majorité des organisations caritatives se bornent, de nos jours, à prêcher par l’exemple, certaines sont encore tentées par les manières plus directives mises en œuvre dans les siècles passés. Ainsi en est-il, par exemple, de l’Église évangéliste qui, au Japon récemment, demandait aux sans abris en quête de nourriture de prendre part à une prière collective en rue avant de pouvoir obtenir la soupe désirée. On y retrouve l’écho de l’expérience vécue par Jack London lors de certaines distributions de repas par l’Armée du Salut à Londres à la fin du XIXe siècle : "nous devions bien être sept cents à nous asseoir – mais on ne nous donna pas tout de suite de la viande ou du pain, on nous lut des sermons, on nous demanda de chanter et de faire des prières. […] L'adjudant nous administra une petite prière […]. C'était un morceau de propagande très bien cuisiné." La maîtrise de l’accès à la nourriture sert alors le prosélytisme religieux.

Dans Sainte Jeanne des abattoirs, Bertolt Brecht met justement en scène une distribution de soupe pour introduire la problématique de la charité chrétienne. La pièce illustre comment la démarche conforte l’injustice du système économique plutôt qu’elle n’aide à modifier la situation des travailleurs. Dans le Chicago des années trente, devant les ouvriers des abattoirs subissant les conséquences d’un lock-out patronal, les personnages des Chapeaux noirs (symbolisant l’Armée du Salut) déclament ainsi : "Et maintenant, mangez donc cette soupe chaude, et vous constaterez qu’après on voit les choses d’un tout autre œil. Mais que votre pensée aille un peu, je vous prie, à Celui qui vous donne cette soupe. Et si vous y réfléchissez, vous verrez alors qu’il n’y a pas d’autre solution à vos difficultés que de lutter là-haut, au lieu de lutter ici-bas. C’est là-haut qu’il faut se mettre en quête d’une bonne place et non ici-bas." L’étude des faits montre que ces paroles imaginaires ne s’éloignent guère du discours de ce genre d’institutions

Aux épisodes de disette s’ajouteront, les siècles passant, celles des crises économiques et des guerres où se multiplieront les interventions charitables. Les distributions de soupe demeureront le plus souvent publiques comme pour contrebalancer l’impression générale dégagée par ces populations tout à coup jetées à la rue. Car la mendicité, par définition, "interpelle" toujours. À chaque épisode de crise correspondra son iconographie : peintres et illustrateurs traduiront la misère consécutive à la crise de 1873 à travers des scènes de distributions de soupe ; cartes postales et images de propagande souligneront le dévouement des divers comités et œuvres de la soupe pendant les deux guerres mondiales ; tandis que les soupes populaires prendront leur traits emblématiques en 1929 à travers la photographie et l’image animée qui immortaliseront, dans l’imaginaire collectif, le drame du krach boursier de Wall Street. Ce sera aussi le moment où l’image fixera pour la postérité la sollicitude d’Al Capone pour les chômeurs alors qu’il fondait, à New York, sa propre cantine populaire : Big Al’s Kitchen

Au XXe siècle, un prosélytisme politique calqué sur le religieux fera également son apparition. Comme le premier, les distributions de soupe serviront sa mission. Pendant les périodes de fortes tensions idéologiques, notamment au cours des guerres, nombre d’organisations politiques seront ainsi attentives à conserver la mainmise sur les populations nécessiteuses.

On verra aussi, en période de grève, la soupe devenir un dispositif de lutte. Dès 1880, des "fourneaux économiques" (cuisine collective) mis sur pied, en France, par des femmes de grévistes offraient des repas à bon marché aux ouvriers en grève. Les exemples étaient peu fréquents, mais annonçaient les futures soupes communistes qui allaient fleurir pendant les conflits de travail du début du XXe siècle. Ce n’est plus tant la charité, mais la solidarité qui allait s’incarner dans la soupe. Cette démarche, non moins empreinte de sens, sera l’objet de notre seconde analyse.