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La soupe populaire a-t-elle un arrière-goût amer ? (2) Soupes communistes, soupes de grève (analyse n°60, publiée le 19/12/2009)
Par Camille Baillargeon

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Camille Baillargeon, « La soupe populaire a-t-elle un arrière-goût amer ? (2) Soupes communistes, soupes de grève », Analyse de l'IHOES, n°60, 19 décembre 2009,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/C_Baillargeon-Soupe_populaire_2.pdf.


Les soupes communistes

Dès le début du XXe siècle, mais surtout au cours des années qui précèdent la Première Guerre mondiale, des "soupes communistes" s’organisent dans quelques grèves de longue durée ou lors de lock-out patronaux. Communistes, elles le sont davantage dans le sens de repas préparés et consommés en commun que dans un sens spécifiquement politique, bien qu’elles soient communément mises sur pied par des organisations d’obédience socialiste ou œuvrant dans l’esprit d’un syndicalisme révolutionnaire. Celles-ci s’organisent avec le secours des bourses du travail et maisons du peuple, des coopératives ouvrières (souvent socialistes) et des fédérations syndicales.

Les conflits de travail, surtout lorsqu’ils se prolongent, soulèvent inévitablement le problème de la subsistance. La faim teste la ténacité des grévistes et finit par ébranler leur engagement dans la lutte. Or, au temps où les caisses de grève ne compensent pas encore suffisamment les pertes de revenus et où le fait de demander la charité est perçu comme un acte dégradant, la faculté de résistance est proportionnelle à celle de soutenir les privations. Les soupes communistes ont pour but premier de pallier cette difficulté qui entrave la conduite optimale des grèves et affectent leur impact final. Alors que, traditionnellement, les institutions charitables se gardent bien de modifier les conventions sociales par un régime trop avantageux, il arrive que les repas distribués à prix modique aux grévistes dépassent en qualité ce qu’ont l’habitude de consommer les ouvriers. Ceci, toujours dans la perspective de consolider leur volonté de résister.

Les soupes communistes servent aussi le combat d’un point de vue plus idéologique. Au-delà de la restauration des forces physiques des grévistes, elles ont pour fonction de renforcer la solidarité entre les ouvriers dans un climat de convivialité, de créer un lieu de rencontre et de dialogue permettant de mieux organiser l’action et de conforter en chacun la conscience de faire partie d’une force collective. Elles participent en outre à préserver la cohésion des familles autour de l’action revendicative : "Les grèves de longue durée [...] ne renferment-[elles] pas souvent le danger d’une somnolence émolliente ? Tandis que la solitude rend morne, les repas en commun stimulent et détruisent chez les compagnes des grévistes et chez les grévistes eux-mêmes, cette appréhension du lendemain qui décourage." Bref, elles nourrissent la lutte.

L’adhésion à l’action syndicale pouvant facilement être mise à mal par des ouvriers se sentant contrariés dans le respect de leurs habitudes, les organisateurs de soupes communistes prennent en considération les attentes des grévistes. Il s’agit de ne pas entraver l’influence positive des valeurs syndicales pouvant s’exercer sur les ouvriers. Ainsi, quelques années avant la Première Guerre mondiale, lors de la grève des délaineurs de Mazamet en France, le secrétaire général de la Confédération générale du travail (CGT) prend soin de "ne pas heurter de front les préjugés religieux des travailleurs" et prescrit de "servir du poisson le vendredi dans les soupes communistes". (On verra, dans notre troisième et dernière analyse, comment des initiatives récentes de distribution de soupe misent sur une solution inverse.) Le régime offert aux pauvres n’est jamais dénué de signification...

La carte postale a efficacement fixé pour la postérité les images de la soupe communiste. Dès 1905, elle illustre l’organisation de ce type de restauration particulière lors de conflits français comme celui des verriers de Choisy-le-Roi ou du bassin minier de Longwy. Mais la plus emblématique, pour avoir été la plus souvent représentée, est certainement la grève des travailleurs de la chaussure à Fougères en 1907. Georges Yvetot, ancien secrétaire de la Fédération des Bourses du travail, nous en fait le récit dans l’Encyclopédie anarchiste alors qu’il doit définir le terme "solidarité" :

"Les grévistes, par milliers, défilaient chaque jour dans les rues de Fougères avec leurs drapeaux rouges [...]. Hommes, femmes, enfants [...] se donnaient mutuellement confiance en clamant leurs espoirs à la face des gendarmes. [...] Les enfants [...] profitaient [...] de l’enseignement et de la propagande par le fait qu’était la belle initiative de l’organisation des soupes communistes, ce rayon actif de solidarité collective et pratique dans les grèves. Sous un grand baraquement édifié gracieusement par les ouvriers du bâtiment, aidés des grévistes, des marmites immenses furent installées. On y ajouta des plats, des ustensiles de cuisine, et les femmes, courageusement, se mirent à l’œuvre avec entrain. Des équipes furent formées rapidement pour recueillir ce qu’il fallait pour mettre dans les marmites et faire cuire la soupe et le bœuf, les pommes de terre, les haricots, le riz, etc... que des donateurs aidaient à acheter ou à fournir. [...] Quelques débrouillards parmi les grévistes s’improvisaient cuistots et faisaient d’excellente cuisine. Les femmes s’enthousiasmaient et s’ingéniaient à être utiles. Il y avait pour tous, deux repas par jour [...]. On comptait, chaque jour, 4.200 soupes ou portions. Avec cela, les grévistes ne mourraient pas de faim. [...] On mangeait bien et on mangeait bon, et surtout on mangeait chaud. Tout cela était appréciable pour tenir jusqu’au bout."

La grève victorieuse de Draveil-Vigneux en 1908 est un autre cas exemplaire. Lors de cette grève pacifique de cent jours menée, en France, par les terrassiers des carrières de Draveil et Vigneux, on sert au café Ranque plus de sept cents repas par jour pour conforter les grévistes. Ces soupes communistes sont instaurées à l’initiative des groupes socialistes des deux entités touchées, avec la collaboration des coopératives ouvrières et grâce à un soutien populaire. Paul Lafargue dans L’Humanité en fait le récit rappelant que "les repas pris en commun entretenaient l’enthousiasme" et qu’ils garantissaient la présence des ouvriers grévistes : chacun d’entre eux devant faire "apposer sur sa carte de grève le timbre quotidien du Syndicat". Quelques jours plus tard, un de ses confrères complète ses indications :

"[I]l y a des grévistes qui font quatre voyages par jour pour aller chercher leur nourriture et celle de leur famille. Il en est qui ont le soir, comme on dit communément, 25 à 30 kilomètres dans les jambes. [...] La dépense pour chaque repas — plat de haricots le matin, soupe et bœuf le soir, pain à discrétion, — est de 35 à 40 centimes. M. Morillon le millionnaire [directeur des sablières Morillon-Corvol] ferait certainement grise mine devant ce repas communiste de grève, devant lequel des solidarités se resserrent et qui édifie les ouvriers sur le gaspillage d’une société mauvaise où les consommateurs sont grugés odieusement par le parasitisme des intermédiaires. M. Morillon serait d’ailleurs horripilé par le pan de toile rouge qui flotte au sommet d’une longue perche, au-dessus des convives. Et il serait capable de crever de rage en apprenant que l’argent afflue toujours pour nourrir sept cents bouches qui ne crieront pas famine."

On retrouve ce même type de description lors de la grève des plâtriers et carriers d’Argenteuil l’année suivante. La soupe communiste prend l’allure d’un camp retranché et rejoint les caractéristiques des soupes militaires à la différence ici que l’ennemi à combattre est un ennemi intérieur : le patronat. Elle laisse une impression effrayante que se plaît à rapporter la presse populaire :

"[...] dans un champ attenant à un estaminet [les grévistes] ont installé "la soupe communiste". À l'entrée, on est frappé de stupeur en voyant deux mâts [...] à l'extrémité desquels flottent, sous les yeux des gendarmes, deux immenses drapeaux rouges. Un peu plus loin, autour des tables installées en plein air, on voit les grévistes mangeant de la soupe. Quelques-uns sont coiffés du bonnet révolutionnaire rouge sang. Au milieu d'eux, un agitateur pérore et plus loin [...] sur la route, des centaines d'hommes dépenaillés sont couchés dans les fossés auprès de marmites vides, insultant les personnes qui passent [...]. Heureux, ceux qui ne reçoivent pas des pierres ou d'autres projectiles ! [...] Le soir venu, les habitants de la région n'osent plus s'aventurer en ces parages, sillonnés de grévistes aux mines patibulaires."

Le journaliste F. Marie cite encore la présence de soupes communistes lors de la grève des tabletiers (boutonniers) de l’Oise en 1909, ainsi que lors de nombreuses grèves en banlieue parisienne – Billancourt, Villejuif, Saint-Denis (ouvriers de l’automobile), Joinville-le-Pont (ouvriers métallurgistes), Clichy (cheminots) – et dans la capitale française (brossiers). Nous savons que la pratique est également expérimentée par les dockers de Nantes en 1907, les mineurs de Chambon-Feugerolles la même année, les délaineurs de Mazamet en 1909, les terrassiers de Rouen en 1910 ou les ouvriers du bâtiment de Saint-Quentin en 1911. Ceci semble témoigner d’un réel engouement pour le procédé. Bien que de telles initiatives soient fortement louées par les penseurs les plus radicaux, il leur est forcé de constater qu’une partie des ouvriers (peut-être plus individualiste) est peu encline à se joindre à ce genre d’action : leur "mentalité ne se prête pas à ces repas en commun" souligne F. Marie. On constate aussi, dès le moment où les allocations des caisses syndicales répondent adéquatement aux besoins journaliers des grévistes, que ceux-ci ne voient plus la nécessité de se joindre à ce genre d’action.

L’iconographie dont nous disposons nous montre que les soupes communistes sont d’usage en Belgique au moment même où elles s’affirment en France. En 1907, la soupe est distribuée aux ouvriers en grève de l’entreprise textile Beernaerts à Wetteren. La distribution se fait alors au local socialiste De Zon. En 1912, un journaliste français assure que cette pratique est répandue en Belgique et qu’elle a su porter ses fruits, mais nous en trouvons peu d’exemples avant 1913. C’est lors de la grève générale pour l’obtention du suffrage universel de cette année-là que la soupe communiste semble plus spécifiquement s’illustrer. Pendant cette courte grève (dix jours) à caractère politique, soutenue par le Parti ouvrier belge (POB), aucune indemnité de grève n’est versée. Pour cette raison, des groupes ouvriers s’organisent et mettent sur pied des distributions de soupe avec l’aide des coopératives, de maisons du peuple ou du comité national de grève. L’iconographie nous en montre des exemples à Ath, Jupille ou Gand. On en trouve aussi mention dans d’autres lieux tels Bruxelles ou Nivelles. Celles-ci répondent à la fois à la volonté d’assurer une juste opposition de la part des grévistes et de donner un caractère pacifique au mouvement (le mot d’ordre affiché sur la Maison du peuple de Bruxelles est alors : "Travailleurs ! Faites la grève avec vaillance et sang froid. Soldats ! Ne tirez pas sur les grévistes pacifistes"). Les distributions de soupe encadrent le mouvement dans un certain rituel quotidien et participent à éviter les emportements individuels. La soupe communiste sert à distraire les grévistes au même titre que les conférences, concerts et jeux divers organisés pour l’occasion. Elle permet aux syndicats d’entretenir un lien direct avec leur base. Ces soupes promeuvent, en le matérialisant, l’esprit d’assistance mutuelle. Elles sont un des moyens, mis en œuvre par les syndicats, d’exercer une influence morale sur les ouvriers visant à développer chez eux le sentiment d’appartenance à une communauté socioprofessionnelle et à ses ambitions collectives. Elles préparent le terrain au développement d’une "conscience de classe" ou entretiennent ce sentiment. Ainsi la pratique des soupes communistes se lie proprement à l’action syndicale qui, puisant dans l’histoire des exemples où les ouvriers se réunissent spontanément pour garantir leur subsistance, se sert de cet instrument pour mener plus efficacement le mouvement dans la direction souhaitée.

Après la Première Guerre mondiale, l’expérience belge des soupes populaires distribuées en temps de grève se poursuivra, bien qu’on ne semble plus se servir de la dénomination "soupe communiste". Pendant les années trente, alors que la crise sévit, mutualités et syndicats usent encore de ce moyen d’action. En 1931, la Confédération des Syndicats chrétiens prône la mise en place par les caisses syndicales de "soupes communes" permettant de fournir des repas économiques aux chômeurs et de faire la démonstration concrète de la solidarité ouvrière. L’année suivante, alors que débute la grève générale de 1932, les militantes de La Femme Prévoyante socialiste de Chapelle-lez-Herlaimont dans le Hainaut se chargent de préparer "une soupe populaire distribuées à tous les enfants des grévistes et des chômeurs de la commune [...] qui luttent pour l’amélioration de leur sort." Dans ces années difficiles, ces organisations ne seront pas les seules à venir en aide aux personnes frappées par la crise, c’est peut-être pourquoi leur action tendra à se confondre avec une aide plus traditionnelle et à perdre de sa saveur si particulière.

Bien qu’ils ne soient plus une réponse aux grèves ni à la précarité d’existence, les festivals de la soupe qui fleurissent aujourd’hui dans différents quartiers de nos villes retrouvent un peu de cet esprit des soupes communistes où la soupe devenait prétexte à la solidarité, au dialogue et à la convivialité.