IHOES PRODUCTIONS Articles / analyses en ligne
Collections
Productions
Historique
Infos pratiques
Contacts
Liens
La vulgarisation scientifique au sein du monde catholique : la diffusion des savoirs comme arme de la rechristianisation de la société au XIXe et début du XXe siècles (analyse n°65, publiée le 16/8/2010)
Par Ludo Bettens

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Ludo Bettens, « La vulgarisation scientifique au sein du monde catholique : la diffusion des savoirs comme arme de la rechristianisation de la société au XIXe et début du XXe siècles », Analyse de l'IHOES, n°65, 16 août 2010,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Ludo_Bettens-vulgarisation_catholique.pdf.


On définit habituellement la vulgarisation scientifique comme le fait d’adapter un ensemble de connaissances scientifiques ou techniques de manière à les rendre accessibles à un lecteur non spécialiste. Héritière des cabinets de curiosité du XVIIIe siècle et de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, la vulgarisation scientifique connaît un essor particulier dans le sillage de la révolution industrielle. Il s’agit de diffuser savoirs et techniques auprès du plus grand nombre. Les acteurs qui la portent sont de statuts et d’obédiences diverses et les formes qu’elle prend sont multiples : conférences, publications, images, etc.

Le présent article met en lumière l’œuvre de vulgarisation que le monde catholique a mise en place au XIXe à travers ses activités d’éducation populaire. Il met en évidence les matières qui sont diffusées et fait ainsi apparaître toute l’ambiguïté des rapports entre Église et les sciences en cette période charnière marquée par le recul des pratiques religieuses et la montée en puissance du rationalisme. Ces propos découlent en grande partie du texte réalisé par l’auteur pour l’exposition Partager le Savoir. Deux siècles de vulgarisation scientifique au pays de Liège. La présente analyse permet, par ailleurs, de faire le parallèle avec certains discours religieux intégristes d’aujourd’hui qui n’hésitent pas à mettre en doute certains fondements scientifiques au nom de la foi, ou au contraire, à intégrer les découvertes scientifiques au récit biblique, sans craindre les anachronismes ni l’incongruité de la démonstration.

Au XIXe siècle, l’Église dont l’autorité était restée jusque-là quasi incontestée voit sa sphère d’influence se réduire fortement. Déjà affaiblie par la propagation des idées des Lumières qui prônaient le triomphe de la raison sur la foi, elle voit son assise dogmatique remise en question par les progrès de la science (en particulier, à la fin des années 1850 par les théories de l’évolution développées par Wallace et Darwin). Dans la seconde moitié du siècle, elle subit enfin les assauts des libres penseurs et des socialistes. Menacé de toutes parts, le monde catholique mène une contre-offensive en vue de rechristianiser la société. Elle passe notamment par la mise en place de structures d’instruction populaire au sein desquelles la vulgarisation occupe une place centrale.

Conscient des risques que la médiatisation du livre (et particulièrement des romans) fait peser sur ses ouailles, le clergé réagit dès les années 1830 en mettant en place des sociétés de propagation des « bons livres ». Elles sont entre autres chargées de favoriser la création de bibliothèques populaires et paroissiales (à Bruxelles en 1835, à Gand en 1838 ou à Hasselt en 1842). L’essentiel des livres proposés a bien sûr trait à la religion et à l’ascétisme, mais on y trouve également des ouvrages d’histoire, de géographie et de sciences. Ainsi, dans son catalogue de 1868, la bibliothèque de l’Association de Notre-Dame des Bons livres créée à Liège treize années plus tôt propose des ouvrages de grands noms de la vulgarisation scientifique : Buffon, Arthur Mangin, ou encore, Louis Figuier (dont son célèbre ouvrage : L’année scientifique et industrielle).

Actives dans le domaine des bibliothèques, les Œuvres de Saint Charles Borromée (1861) et de Saint-Michel (1866) se spécialisent aussi dans l’édition de brochures et de petits ouvrages traitant de matières religieuses, historiques ou scientifiques. Cela n’empêche cependant pas le Congrès social de Liège de 1887 de lancer un appel aux écrivains catholiques pour davantage « écrire des livres de piété d’un style simple, ainsi que la vie des hommes marquants de manière à instruire, intéresser et édifier surtout ». Pour l’Allemagne, sont cités en exemples les livrets pour ouvrier Kompas (« Boussole »), et en France, les biographies historiques, les livres de science vulgarisée et les récits de voyage des maisons d’édition Lefort, Mame et Hachette. Le message semble passer puisqu’en 1888, Pierre Limbourg, rédacteur en chef de la Gazette du Peuple (Verviers) fait paraître le premier d’une série de « tracts populaires » retraçant la vie de figures historiques parmi lesquelles Don Bosco, le Père Damien, mais aussi Robespierre, Marat, Napoléon et Voltaire !

S’adressant essentiellement à un public instruit, les bibliothèques touchent peu la classe ouvrière qui, dans son ensemble, reste à cette époque illettrée. À partir du milieu du siècle, d’autres réponses sont données en vue d’éduquer et de moraliser celle-ci au moyen de conférences, mais aussi de cours du soir ou dominicaux. Des patronages apparaissent à Gand (1850), Verviers (1851) et Bruxelles (1854-1855), avant d’essaimer dans tout le pays (le premier patronage liégeois ouvre ses portes en 1863). Créés généralement à l’initiative de la Société de Saint Vincent de Paul, ces organisations proposent aux jeunes travailleurs et travailleuses des loisirs édifiants. Quant aux associations ouvrières qui se développent dans la foulée, elles concernent les adultes. L’une des premières à voir le jour en Belgique est celle de la Société Saint-Joseph, à Liège en 1855. Fortement empreintes de paternalisme, ces premières initiatives reposent sur le postulat d’un ordre social voulu par Dieu et entendent donc éduquer les classes laborieuses dans le respect de l’ordre établi. Une part non négligeable de leur pouvoir d’attraction auprès des ouvriers réside dans les œuvres sociales qu’elles proposent (mutuelle, caisse de retraite...).

Alarmés par le succès des innombrables conférences organisées par les socialistes, les Congrès sociaux de Liège (en 1886, 1887 et 1890) insistent sur la nécessité de multiplier les conférences populaires dans les associations catholiques. Les cercles d’études sociales qui apparaissent à partir du début des années 1890, avec le développement de la démocratie chrétienne, s’y emploient. Ces organisations entendent « initier les ouvriers et les jeunes gens [...] à l’étude des questions sociales ». Dans un contexte marqué par l’instauration du suffrage universel à vote plural, il s’agit désormais de former, au sein de la classe ouvrière, une élite appelée à devenir le fer de lance des mouvements catholiques (syndicats, mutuelles...) dans leur combat pour le redressement matériel et moral des ouvriers, mais aussi contre l’athéisme et le socialisme. Les cercles d’études joueront d’ailleurs un rôle fondamental dans l’apparition de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) et dans l’action de la Centrale d’Éducation populaire mise en place en 1931.

Si les cours et conférences organisés au sein des diverses associations catholiques recourent fréquemment à la vulgarisation, les thématiques traitées concernent surtout des questions religieuses, sociales (la mutuelle, la coopérative, les habitations ouvrières, la grève...) ou d’économie politique. L’histoire (essentiellement religieuse ou nationale), la géographie et les sciences figurent aussi parmi les matières qu’il est recommandé d’aborder. Les expériences de physique et de mécanique sont même préconisées comme distractions lors d’une soirée de conférence au même titre que la musique, le chant ou la comédie. Dans les faits cependant, ces matières semblent n’occuper qu’une place marginale, à l’exception notable de l’hygiène et de son thème moralisateur de prédilection : l’alcoolisme.

Cette faible représentation des sciences semble s’expliquer par deux facteurs principaux. Dans le programme de rechristianisation et de formation de militants que poursuit l’instruction populaire catholique, la science occupe une place secondaire par rapport à des thématiques jugées plus essentielles (les fondements de la religion) ou pratiques et en prise directe avec les préoccupations de l’ouvrier (les questions sociales).

Par ailleurs, il convient de rappeler la position ambiguë de l’Église vis-à-vis des sciences. Une position qui oscille, tout au long du XIXe siècle mais encore au début du XXe, entre condamnation intransigeante (l’excommunication de Darwin date de 1912) et dialogue avec le monde scientifique. En résultent deux courants principaux. Les traditionalistes se retranchent derrière les dogmes de la Révélation et privilégient une religion fondée sur la croyance aux miracles. Une autre attitude, plus ouverte, consiste à investir le terrain de la science et d’y puiser les arguments en vue de déconstruire le discours matérialiste, de minimiser l’antagonisme entre la science et la religion, voire même de démontrer « la nécessité scientifique de l’existence de Dieu ». C’est évidemment surtout au sein de cette seconde tendance que se rencontrent les vulgarisateurs catholiques, dont les plus célèbres sont les Français l’abbé François Moigno, fondateur de la revue Cosmos (en 1852), Arthur Mangin, le « vulgarisateur attitré » de la maison d’édition Mame à Tours ou l’Abbé Moreux. En Belgique, il convient de mentionner l’œuvre du RP Carbonnelle. Ce dernier fonde en 1875 la Société scientifique de Bruxelles et publie deux ans plus tard, la Revue des questions scientifiques « destinée surtout à la vulgarisation ».

La position de l’Église par rapport à la science et les débats internes qu’elle suscite apparaissent aussi dans les collections de brochures à bas prix diffusées au début du XXe siècle (Science et foi éditée à Bruxelles par l’Action catholique ou Science et religion publiée à Paris chez Bloud). Il convient de se demander si ce n’est pas « contraint et forcé » que le monde catholique s’est emparé de la question scientifique tant elle le déstabilisait. La citation du philosophe spiritualiste Elme Marie Caro semble en témoigner : « Il faut bon gré mal gré se placer en face des problèmes nouveaux [...] il faut envisager la réalité scientifique dans toute sa grandeur, dans toute sa terreur »

Les tensions entre foi et science semblent aujourd’hui moins exacerbées dans le monde catholique et l’Église reconnaît aujourd’hui les apports de ceux qu’elle condamnait ou excommuniait hier (Copernic, Darwin, Galilée pour n’en citer que quelques-uns). Le pape Benoît XVI, rappelait récemment le rôle joué par Jean-Paul II, dans « la restauration du lien distendu entre foi et raison ». Dans son encyclique Fides et Ratio, comparait foi et raison aux « deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité. L’une soutient l’autre et chacune a son propre champ d’action ». Ce discours d’ouverture se fissure néanmoins dès que sont abordés des sujets sur lesquels religion et science s’estiment toutes deux compétentes. C’est par exemple le cas des questions de bioéthique. Ainsi, le Vatican a à plusieurs reprises marqué son opposition aux recherches menées par l’UCL en matières de clonage thérapeutique et d’exploitation des cellules souches embryonnaires, estimant qu’elles sont indignes d’une institution catholique.

L’Église catholique n’est pas seule à éprouver des difficultés face à la science. En témoignent les attaques menées par les églises évangélistes américaines contre le cours de biologie et en faveur de l’intégration des théories créationnistes dans les programmes scolaires. Les mêmes types de débats ont touché des pays à forte tradition catholique tels l’Italie et la Pologne. En 2007, plusieurs pays européens (dont le nôtre) ont été inondés de milliers d’exemplaires de l’Atlas de la création en étant envoyés gratuitement à de très nombreuses écoles, bibliothèques et centres culturels. Cet ouvrage (luxueux) publié par le Turc musulman Harun Yahya se présente comme un ouvrage de vulgarisation scientifique et entend réfuter point par point la théorie de l’évolution de Darwin. Par ailleurs, Harun Yahya a multiplé les conférences et expositions sur la création partout dans le monde, du Japon à l’Afrique du Sud, mais aussi en Europe (expositions à Moscou, Paris et Francfort, cycle de conférences en Angleterre...). Harun Yahya se sert également de l’Internet pour lancer son « invitation à la vérité ». Ému par cette menace d’un retour à l’« obscurantisme », le Conseil de l’Europe a décidé d’adopter en juin 2007 une résolution visant à lancer un avertissement contre le danger que les thèses créationnistes représentent pour la recherche scientifique, mais aussi plus largement pour la démocratie. Malgré de nombreux essais de sabordage au nom parfois de la liberté d’expression, la résolution a été votée en octobre mais avec d’importants amendements. On peut lire dans la résolution finale : « Le but est de mettre en garde contre certaines tendances à vouloir faire passer une croyance comme science. Il faut séparer la croyance de la science. Il ne s’agit pas d’antagonisme. Science et croyance doivent pouvoir coexister. Il ne s’agit pas d’opposer la croyance à la science, mais il faut empêcher que la croyance ne s’oppose à la science ».

Une déclaration de principe dont on voit bien toutes les limites, mais qui a le mérite de constituer un message salutaire d’appel à la vigilance face à une montée en force des intégrismes religieux de toutes sortes...