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La vulgarisation scientifique au service de l'éducation sanitaire : instruire ou moraliser ? (analyse n°66, publiée le 17/8/2010)
Par Camille Baillargeon

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Histoire sociale (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Camille Baillargeon, « La vulgarisation scientifique au service de l'éducation sanitaire : instruire ou moraliser ? », Analyse de l'IHOES, n°66, 17 août 2010,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Camille_Baillargeon-vulgarisation_sanitaire.pdf.


Cet article découle du texte réalisé par l’auteur pour l’exposition Partager le Savoir. Deux siècles de vulgarisation scientifique au pays de Liège qui s’est tenue à l’Embarcadère du Savoir à Liège, du 24 avril au 27 mai 2010, à l’initiative du Centre d’Histoire des Sciences et des Techniques de l’ULg avec la contribution de l’Institut liégeois d’histoire sociale (ILHS), du CAL-Liège et de l’IHOES. Camille Baillargeon développe ici son propos et l’examine sous l’angle de l’héritage.

La vulgarisation des découvertes scientifiques ayant alimenté la révolution industrielle célébrait « le progrès et le génie de l’homme ». La vulgarisation des savoirs médicaux et, plus précisément, des prescriptions sanitaires et des règles d’hygiène mettait, de même, l’homme au centre de ses préoccupations : la diffusion des connaissances devait faire de chacun le maître de son destin. L’influence divine était écartée et le sort de l’homme était imputé à une série de prise de décisions individuelles. L’éducation sanitaire allait imposer de nouveaux devoirs à chacun, non plus tant moraux au sens spirituel du terme (bien que cela reste à discuter) que rationnels et pragmatiques. Cette volonté de responsabiliser la personne tendrait bientôt à vouloir nier l’influence même de la société pour tout ramener à l’individu et à ses choix personnels. Une tendance qui, de nos jours, semble s’exacerber.

La présente analyse présente les principaux progrès en matière médicale du XIXe à l’aube du XXe siècles et se penche sur les discours qui accompagnent leur diffusion auprès de la population. Elle met en lumière comment un renversement s’opère alors : ce n’est plus le dogme qui dicte le vrai, mais la science qui détient les vérités... Basculement dont nous sommes aussi les héritiers.

À l’heure de la révolution industrielle, les informations diffusées ont moins pour fonction de satisfaire la curiosité du grand public sur les récents progrès scientifiques que de transmettre un certain nombre de connaissances utiles à la préservation de la santé et à la sauvegarde de la société. Le propos flirte avec une propagande où les notions scientifiques vulgarisées s’entremêlent à des considérations moralisatrices et à des interprétations idéologiquement orientées. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les principales préoccupations sanitaires sont l’alcool, la tuberculose et la syphilis, le tout coiffé par un discours sur l’hygiène physique et morale. Appelée à devenir l’âme de l’économie politique, l’hygiène, sœur de toutes les sciences, s’attache à définir un nouvel art de vivre.

Pasteur et Koch, héros consacrés de la science, témoignent, par la célébrité de leurs noms, de la portée des avancées médicales qui se font dans le dernier quart du XIXe siècle. Des découvertes notoires sont réalisées en bactériologie : identification des agents responsables de la lèpre, de la blennorragie, de la tuberculose, du choléra, etc. C’est également le siècle où apparaissent le stéthoscope, l’asepsie (désinfection pour éviter les contaminations microbiennes), la morphine ou la radiographie qui exercent une influence marquée sur la pratique de la médecine. Celui aussi où la vaccination se répand. L’ensemble des progrès accomplis continue à attester la puissance de la science. Les périodiques illustrés, destinés à populariser le savoir scientifique auprès d’un public instruit et curieux, mais peu avisé en ce domaine, n’oublient d’ailleurs pas d’aborder l’évolution remarquable des connaissances médicales.

La vulgarisation de la médecine n’est cependant pas un fait nouveau. Il n’est qu’à citer un ouvrage du docteur Tissot, maintes fois réédité et largement diffusé en Europe dans les années 1760, sous le titre : Avis au peuple sur sa santé, ou Traité des maladies les plus fréquentes […] composé en faveur des habitants de la campagne, du peuple des villes et de tous ceux qui ne peuvent facilement avoir les conseils d’un médecin. Par quelques aspects d’ailleurs, le propos de cet ouvrage montre des similitudes avec celui qui figurera dans les textes de vulgarisation du siècle suivant (conseils sur l’hygiène, considérations sur les maladies vénériennes, l’alcool et les épidémies, etc.). Mais les années qui séparent cette publication de ces derniers sont marquées par nombre d’événements et de mutations qui auront une incidence sur le discours des vulgarisateurs : Révolution française et déchristianisation, révolution industrielle, exode rural et croissance des villes, pandémies de choléra, naissance de la science statistique et prise de conscience de la misère des classes laborieuses, grèves et émeutes, Première Internationale, progrès scientifiques, crises économiques… Une société démocratique moderne émerge, bâtie sur un tout nouveau rapport à la raison et à la science.

Malgré les grandes percées médicales, la médecine reste impuissante à traiter efficacement nombre de maladies qui affligent la société. Seule la prévention prévaut. Depuis 1830, les épidémies de choléra frappent à de nombreuses reprises la population européenne. La tuberculose et la syphilis font des ravages jusqu’au XXe siècle bien entamé. Et on accuse l’alcool d’accentuer ces maux, en plus d’affecter les mœurs et d’appeler au crime. Dans une société qui aspire à ce que les guerres ne soient plus qu’économiques, la perte des capacités de production de l’homme est perçue comme un avant-goût de défaite. L’analyse darwinienne semble conforter l’idée que seuls les plus forts s’en sortiront, en plus d’accentuer la crainte que font planer ces maladies sur l’hérédité et « l’évolution de la race ». Le lien entre misère et maladie étant scientifiquement établi, l’immobilisme n’est plus de mise. L’homme doit se responsabiliser. Libéraux et socialistes en profitent pour jeter le discrédit sur les vieilles croyances sanitaires et les préjugés qu’entretenait l’Église. L’ignorance semble freiner le progrès et l’instruction du peuple apparaît à plusieurs comme une nécessité. L’éducation sanitaire s’inscrit donc dans ce mouvement plus général pour l’éducation populaire et la santé est perçue comme « un acte d’intelligence ».

Les vulgarisateurs, le plus souvent médecins, instruisent le peuple sur les microbes, les vaccins, les épidémies (particulièrement la tuberculose et la syphilis, mais aussi la variole, le choléra, la fièvre typhoïde…), le cancer et l’alcool. Ils forment aussi aux premiers soins. Au XXe siècle, ils abordent plus régulièrement l’alimentation, la sexualité, le contrôle des naissances, la psychologie, etc. Mais leur thème de prédilection reste pendant longtemps l’hygiène : « la science de tous », comme la nommait le Dr Meynne. Cette science totalisante considère les statistiques, la météorologie, la géologie, la physiologie, la physique, la chimie organique et industrielle, la microbiologie, etc., mais aussi les comportements humains et sociaux. Elle évalue et conseille l’homme sur tous les aspects de son existence : son hygiène corporelle, alimentaire et vestimentaire, le choix de ses unions, les soins qu’il porte à ses enfants (ou l’hygiène du premier âge), l’hygiène de son habitation et du milieu où il vit, l’hygiène qui devrait prévaloir dans sa profession. Mais surtout, elle décrit ce que devrait être son hygiène de vie tant sur le plan moral qu’intellectuel. Elle règle la conduite sociale, instaure des devoirs individuels, des obligations hygiéniques et tente d’insuffler les valeurs d’ordre et de tempérance à la population. La science sert ici la morale. Voilà pourquoi, les catholiques n’ont pas de mal à se saisir du discours et à l’apprêter à leur sauce. Les vulgarisateurs « éduquent » plus qu’ils n’instruisent et se servent de la science pour tenter de convaincre. Un renversement s’opère : ce n’est plus le dogme qui dicte le vrai, mais la science qui détient les vérités. L’autorité scientifique des auteurs leur donne du crédit pour traiter de sujets qui dépassent très largement leur domaine de compétences.

Alors que le thème sanitaire intéresse les éditeurs de vulgarisation scientifique classique et la presse scientifique populaire à destination d’un public aisé, il est également traité sous des formes destinées à une plus large diffusion : brochures et livres à prix modique, manuels d’instruction populaire, almanachs, bulletins d’affiliés, tracts, etc. Ces publications distillent des notions scientifiques élémentaires – « Qu’est-ce qu’un microbe ? », « Comment se transmettent les maladies ? », « Quelles sont les conséquences de l’alcool sur les organes ? » – couplées à quelques conseils pratiques et règles de vie morale. Le propos prend parfois la forme de récits où les faits scientifiques sont expliqués dans le contexte de la vie quotidienne de l’ouvrier de façon à les lui rendre familiers. Les vulgarisateurs prisent également le dialogue ou le mode question/réponse facilement assimilable. Les textes découpés en feuilletons, les causeries, contes, leçons, démonstrations ou témoignages, où la science intervient peu ou prou, sont autant de moyens de diffuser une information sur l’hygiène, l’alcool ou les épidémies. Ces publications se retrouvent dans certains foyers, dans les écoles, mais aussi dans les bibliothèques populaires. Jules Destrée (1863-1936), représentant du Parti ouvrier belge, conseille d’ailleurs, pour la base d’une bibliothèque idéale, l’acquisition de la brochure de vulgarisation sanitaire du Dr Terwagne : Portez-vous bien ! C’est aussi dans ces bibliothèques que les ouvriers peuvent consulter les grandes encyclopédies médicales populaires, telle la Nouvelle méthode pour guérir les maladies de Franz Bilz devenue un succès de librairie. Il est intéressant de noter que plusieurs des ouvrages répertoriés dans les catalogues de ces bibliothèques sont écrits par des médecins protestants ou par des praticiens de l’homéopathie naissante.

L’information est souvent conçue de façon à pouvoir être relayée par les enfants à leur famille, utilisée par de futurs conférenciers ou par des « personnes désireuses d’exercer sur [les ouvriers] une influence salutaire ». On pallie également les limites de l’écrit par des conférences. Le thème de l’hygiène est abondamment traité par ce biais dans des organisations de toute obédience (catholique, socialiste, libérale). Les ligues fondées pour lutter contre la tuberculose, l’alcoolisme, les maladies vénériennes, etc., proposent également de nombreuses conférences menées par des médecins pour vulgariser leurs idées et convaincre l’opinion publique. Parmi les autres moyens de répandre l’information sanitaire, l’on doit compter sur le rôle du personnel médical au sein des consultations prénatales, des consultations de nourrissons, des œuvres de la Goutte de lait, de l’armée, des ateliers d’usine, des sanatoriums pour tuberculeux... Les visiteuses d’hygiène (ancêtres des assistantes sociales) ont aussi dans leur fonction de répandre la bonne parole médicale.

Alors que l’illustration sert à rendre l’écrit plus engageant, les projections lumineuses animent les conférences : on y présente notamment des vues microscopiques ou des organes dégénérés figurant les maux dont il est question. Pour vulgariser le problème de l’alcool et illustrer ses conséquences sociales, le théâtre populaire wallon est aussi largement utilisé. Au début du XXe siècle, le film est mis à profit. Dans la lutte contre la tuberculose et dans la promotion de l’hygiène, les méthodes américaines de communication et de propagande sont expérimentées sur le sol belge (mission Rockefeller, etc.). Dans l’entre-deux-guerres, le cinéma reprend le flambeau en illustrant la problématique des maladies vénériennes (citons deux films de 1927 : Le baiser qui tue, de Jean Choux, ou Il était une fois trois amis du Dr Louis Devraigne). La syphilis est alors en forte recrudescence. On le comprend, tous les moyens sont bons pour convaincre en amont la population d’appliquer les mesures préventives proposées par la science.

La promotion de l’hygiène, vulgarisation normative par excellence, régule encore notre existence. Aujourd’hui, les médias et Internet n’ont de cesse de rapporter, en les simplifiant, les discours scientifiques pouvant avoir une incidence sur notre conduite. L’hygiène alimentaire domine beaucoup de discours. La circulation des biens n’est-elle pas de plus en plus soumise à des règles d’hygiène affectant la production même de produits traditionnels (fromages au lait cru, etc.) ? Ne nous rappelle-t-on pas sans cesse ce qu’il est bon ou mauvais de manger, de boire ? Les problèmes de santé ne nous sont-ils pas souvent reprochés comme le résultat d’une mauvaise conduite personnelle (choix d’une mauvaise alimentation, manque d’activité physique, mauvaise gestion du stress ou des relations interpersonnelles, prise de risques inconsidérée, pratique d’une sexualité « déviante », consommation de produits illicites, pensée négative, etc.) ? Et quid de notre rapport aux épidémies et aux enjeux économiques et sécuritaires qui les entourent ? Pensons aux épisodes récents de grippe A ou de grippe aviaire et des questions qu’ils soulèvent [production de vaccins, renforcement du contrôle de la sécurité alimentaire, rapport aux autres (individus et nations), etc.]. Beaucoup de questions se posent à l’heure actuelle sur ce qui, dans notre société, définit le fait d’avoir une bonne hygiène de vie et sur la tendance marquée à nous diriger vers une société de plus en plus aseptisée… Quant à la science, est-elle devenue le nouveau dogme ? N’existe-t-il pas une tendance à s’y référer comme si elle détenait le vrai, sans nuance et sans critique ?