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Le terreau de l'artiste. Prise de conscience historique comme moyen de lutter contre la culture de masse (analyse n°71, publiée le 6/12/2010)
Par Rosario Marmol Perez

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense de la multi-culturalité, de la multi-ethnicité et de la citoyenneté"

Il traite des sujets suivants :
Arts et culture (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Rosario Marmol Perez, « Le terreau de l'artiste. Prise de conscience historique comme moyen de lutter contre la culture de masse », Analyse de l'IHOES, n°71, 6 décembre 2010,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Le_terreau_de_l_artiste.pdf.


Actrice, metteuse en scène, Rosario Marmol Perez nous invite, au départ de son parcours de vie, à nous interroger sur les liens qui se tissent entre création artistique d’une part, mémoire collective et expérience individuelle, d’autre part. Aujourd’hui, face à une culture de masse véhiculée planétairement, elle appelle l’artiste à s’émanciper en prenant conscience de l’absence de liberté et en luttant contre la mise à distance de nos mémoires. Élémentaire et pourtant...

Rien ne me prédestinait à prendre un jour la parole sur une scène. Issue d’une famille d’immigrés espagnols, mon père, délégué syndical sous Franco, dut quitter sa terre natale avec sa femme et ses quatre premiers enfants afin d’éviter son arrestation intempestive par la police franquiste.

L’hiver 1962, soir du réveillon de nouvel an, à l’heure où la Belgique est en fête, un des hivers les plus froids que ce pays ait connus, ils débarquaient à la gare des Guillemins. D'abord la mine, puis la sidérurgie. Leurs trois derniers enfants naissaient sur le sol belge. Née ici, bercée par ma langue maternelle (qui n’était pas le français, comme on nous le disait à l’école), le déracinement silencieux se tramait en moi : les pieds sur la terre belge et l’imaginaire tourné vers l’Espagne et cette guerre que mes deux parents avaient vécue. Deux langues, deux cultures aux reliefs et aux climats différents. Un fossé géographique et culturel.
Trouver sa place d’abord, s’ancrer enfin et pouvoir prétendre à un droit à la parole face à un public vis-à-vis duquel je me suis sentie pendant longtemps étrangère. Trouver sa légitimité face aux autres, aux siens et surtout, face à soi-même.

L’hypothèse d’une carrière artistique partait d’un besoin impérieux de prendre la parole sachant, dès le départ, que personne d’autre, mieux que moi, ne pouvait traduire avec exactitude ma vision du monde.

J’abordais donc "la profession" avec une histoire, une culture familiale, un regard sur le monde largement inspiré par celui de mon père et un imaginaire essentiellement nourri par les histoires de cette guerre fratricide que ma mère me racontait. C’est ainsi que dans mon esprit, au fil des récits maternels, je me projetais mentalement les images de ce film recréé à partir des rares photos existantes et de ces bribes d’histoire. Projection mentale de cette guerre inconnue à mon corps et à mes sens et pourtant germait en moi une conscience aiguë des conséquences de la violence et de la brutalité des hommes. Un sentiment d’indignation face à l’horreur et à l’injustice qui ne m’a plus jamais quittée.
La conviction aussi que créer, c’était choisir de montrer un point de vue sur l’humain. Créer est un choix. Le contenu de ce que l’artiste crée n’est que cette succession, cette accumulation d’influences et d’expériences directes ou transmises qui l’ont traversé, traduites en acte de création. Savoir collectif et expérience individuelle orientent le regard du créateur. Élémentaire et pourtant...

Quoi que certains en pensent, l’artiste, quel qu’il soit, ne peut être distingué de sa condition, de sa réalité sociale, de son histoire, des traditions transmises par les siens, de sa sensibilité, de son éthique, de son sens de l’esthétique, de son sens du juste, de son expérience, de son vécu. Le terreau vivant qui nous a vu grandir est donc déterminant.
Si l'on considère l’art comme une représentation singulière du réel, il ne sera qu’un "point de vue" influencé par le décor cognitif, affectif, corporel, socio-culturel de l’artiste. L’exemple de l’homme paraplégique peignant des courses à pied, bien que très peu "engagé" au sens usuel ou péjoratif du terme, nous montre bien l’impossibilité d’évincer l’artiste de l’œuvre pour la comprendre. Aucune idée, aucun concept ne peuvent échapper au conditionnement de celui qui les produit.

Aujourd’hui, les influences auxquelles nous sommes soumis sont nombreuses, tentaculaires dans ce monde qui ne laisse que peu de place à l’imaginaire personnel. Nos sens visuels et auditifs sont sans cesse sollicités par des panneaux publicitaires, des images pixelisées, une presse abondante, des émissions et des séries télévisées aux formes sensiblement différentes mais dont le message semble à chaque fois semblable (quelle ne fut pas ma surprise, lors d’un voyage au Liban, de découvrir avec stupéfaction les images de la version libanaise du jeu télévisé "Qui veut gagner des millions ?" dont le présentateur ressemblait à s’y méprendre au présentateur de la version française). Une culture mondialisée à l’extrême déracinant radicalement l’individu de la singularité de son existence. Et dans cette soupe culturelle, sont insidieusement véhiculés les postulats visant à nous orienter dans notre façon d’envisager l’amour, l’éducation de nos enfants, les loisirs, le plaisir. Chaque parcelle de notre intimité est prise d’assaut par cette invasion idéologique des détenteurs de richesses. Une culture répondant aux exigences du marché dont l’objectif réel est de provoquer un conditionnement au sein même du spectateur-consommateur.

Dans son livre, Culture de masse ou culture populaire ?, l’historien et sociologue américain Christopher Lasch nous met en garde. Le déracinement historique d’un continent entier, cher au peuple américain, serait en quelque sorte pour certains, une forme de libération permettant aux individus de s’émanciper de leurs origines et de leur culture pour s’approprier et créer ainsi une nouvelle culture que Christopher Lasch appelle "culture de masse" et que tout oppose à la "culture populaire". Cette nouvelle "culture de masse" trouverait son sens dans l’amnésie des singularités culturelles et traditionnelles propres à chaque être humain pour refondre une grande soupe culturelle guidée par le besoin de satisfaire un plaisir immédiat. À défaut de divertir, l’art doit distraire. Consommons de l’art (ou plutôt ce qu’il en reste) à la façon fast-food. Peu importe les vertus nutritionnelles pour peu que nous puissions goûter à cet encanaillement honteux, à ce gavage silencieux qui a pour but de nous empêcher de penser de façon autonome, de faire preuve de discernement.

L’émancipation de l’artiste passe dès lors par cette prise de conscience de l’absence de liberté et de la mise à distance de notre mémoire. Notre résistance à ce conditionnement nous invite dès lors à porter un regard critique tant sur le plan sociologique, idéologique que politique de notre production artistique afin d’être pleinement lucide du cadre dans lequel elle s’inscrit. On peut donc définir en résumé un artiste engagé comme étant celui qui fait ce travail d’introspection et d’appréhension des différentes réalités qui l’entourent et qui nous montre d’entrée de jeux le prisme par lequel il faut lire son travail. Il n’y a dès lors pas plus d'objectivité dans l’art que dans la prétendue neutralité de la presse.

L’art suggère souvent plus qu’il ne montre et, en cela, il est un outil de propagande puissant. L’art est utilisé par le pouvoir en place depuis les origines de l’humanité pour idéaliser ou justifier une élite aristocratique ou bourgeoise. Dans nos sociétés marchandes, la justification d’une œuvre passe par sa valeur boursière et ne peut donc entrer dans le domaine de l’histoire de l’art ou au moins des médias que lorsqu’elle flatte les élites qui possèdent et dirigent les bourses, les médias, et par là, leur vision du monde. L’artiste qui porte un message suffisamment critique à l’égard du pouvoir en place est mis à l’écart des réseaux de distribution, des institutions officielles.
Alors que le sentiment de liberté s’achète au gré des produits inutiles consommés, nous n’avons plus d’autre choix que d’être dans cette norme.
Et dans cet asservissement tacite, il nous faut sans cesse confronter notre réalité à celle de nos pourvoyeurs de fonds et je parle ici au sens large.
L’art est devenu aujourd’hui en grande partie un produit de consommation. On fabrique du divertissement, on construit des personnalités mythiques qui envahissent nos téléviseurs, certaines chaînes télévisées produisent des show aux budgets colossaux, organisent des tournées hors frontières. Et nous, artistes de théâtre par intermittence, artisans de l’éphémère, disposant de moyens dérisoires (voire inexistants) pour survivre dans un monde en mutation technologique, nous nous interrogeons sur le "comment survivre" et "comment donner sens à notre pratique". Notre force, c’est l’humain et le sens. Élémentaire et pourtant...

La singularité de l’art qui m’occupe réside dès lors dans son caractère éphémère. Nous produisons un objet à consommer qui n’est jamais deux fois le même. Le théâtre est donc par essence un art vivant qui ne laisse pas de trace directe de son existence.
Toute tentative de reproduction vidéo ou photographique ne représenterait qu’une partie de l’œuvre théâtrale. Sa force passe par l’expérience directe et vivante d’humains à humains. Ce qui se produit n’a donc que peu de valeur marchande puisque, étant financées par les institutions publiques et non privées, la culture est considérée par certains comme un droit à l’éducation qui, logiquement, coûte plus qu’il ne rapporte. Pour combien de temps encore ?

Tout art est "engagé" puisque inscrit dans une relation à la société, ainsi le plus banal des blockbusters américains véhicule un message, une morale et cette classification terminologique n’a pour objectif que de brouiller les pistes et permettre la "disponibilité" nécessaire à tout travail d’éducation ou de manipulation. L’art considéré comme "de divertissement" l’est parce qu'il n’enfonce plus que des portes ouvertes mais il est faux de le détacher de toute vision politique.

Parler des pérégrinations sentimentales des nantis de cette société semble être le fond de commerce à exploiter. Parler des angoisses existentielles de la classe moyenne face au vide idéologique librement consenti est soi-disant un sujet d’avant-garde extrêmement bien toléré, voire encouragé. On réinvente une nouvelle esthétique lorsqu’on monte des auteurs classiques en donnant l’illusion que l’on interroge le présent. Mais ni le style, ni l’époque ne correspondent. Les mots d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui. Et les conflits qui traversent l’histoire ne s’articulent en aucun cas sur les mêmes réalités. Mais la violence, la véritable violence de notre société, à savoir celle vis-à-vis des travailleurs dont les conditions de vie se dégradent de jour en jour, vis-à-vis des travailleurs sans emploi, victimes d’une traque aux chômeurs sans pitié, l’absence d’entraide et de solidarité ennuie et dérange les patrons des institutions artistiques. La pauvreté n’est tolérée que dans son aspect "folklorique". La réalité du froid, de la rue, de ceux qui y dorment, de ceux qui y meurent, les victimes silencieuses des attaques insidieuses de notre système construit sur le grand principe de l’exploitation de l’homme par l’homme semblent faire fausse note dans cette organisation planifiée de la culture de masse.
Ne parler que de ce qui convient, traiter le thème de l’oppression mais ne jamais tenter de formuler ou d’évoquer le moindre changement. Ce que les marchands de théâtre aiment c’est le fatalisme et la perte de repères. Il convient de consommer le "grand art", beaucoup plus digeste et nettement moins dérangeant.

La désobéissance, comme principe de survie et d’alternative pour un monde respectueux de l’humain est le dernier rempart contre cette barbarie galopante. Dans ce monde qui jour après jour nie l’Humain, être artiste engagé contribue modestement à rendre une dignité à ceux qui auraient pu être des nôtres. Soyons désobéissants.