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1951, l’affaire du marin Poncelet : un témoignage pictural qui nous entraîne vers le présent... (analyse n°79, publiée le 12/10/2011)
Par Camille Baillargeon

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Sensibilisation au pacifisme et aux résistances d'hier et d'aujourd'hui"

Il traite des sujets suivants :
Pacifisme (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Camille Baillargeon, « 1951, l’affaire du marin Poncelet : un témoignage pictural qui nous entraîne vers le présent...  », Analyse de l'IHOES, n°79, 12 octobre 2011,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_79-Affaire_Marin_Poncelet.pdf.


L’analyse du passé nous donne souvent la clé d’entrée pour questionner le présent. Cette fois, nous nous sommes penchés sur une toile réalisée en 1951 autour de l’affaire du marin Poncelet qui, pour des raisons idéologiques, s’opposa à la prolongation du service militaire. Cette œuvre picturale fut une manière, pour de jeunes artistes, de se positionner face aux problématiques de leur époque. On verra que, soixante ans plus tard, le contexte politique présente encore quelques similitudes et que la jeunesse a certainement autant de motifs de s’indigner.

1. Description de la toile

Posons un instant notre regard sur cette œuvre. Une foule animée manifeste son soutien à un jeune marin que l’autorité militaire entraîne avec rigidité vers un vieux magistrat bedonnant. C’est une foule colorée composée de jeunes gens parmi lesquels on distingue des hommes et des femmes, ainsi qu’un enfant posé sur les épaules de son père. Des uniformes, des cravates et un bleu de travail soulignent la diversité des conditions. Des poings levés se mêlent aux inscriptions qui, sur le mur du fond, signent les mots d’ordre de la mobilisation. « À bas les deux ans » crie une jeunesse qui s’oppose à la prolongation du service militaire, tandis qu’« Ostende », « Werl » et « Delbrück » égrènent les noms de quelques villes belges et allemandes où sont casernés les miliciens. À leurs côtés, l’appel à l’« unité d’action » souligne la stratégie choisie par les militants communistes pour la paix. Ces mots sont autant de pistes qui nous permettent aujourd’hui d’appréhender l’événement auquel l’œuvre se réfère. Des colombes se découpent à leurs côtés telles des enseignes pacifistes que brandirait une foule dissimulée. Mais les plans de l’image s’entremêlent… Suivent-elles le mouvement de la foule ou sont-elles dessinées sur le mur ? Partout où se pose le regard, les transitions restent floues. Ce jeu plastique délibéré est particulièrement subtil au premier plan où un manifestant achève d’inscrire au sol, et au bas de la toile tout à la fois, le nom de ce jeune marin au centre de l’histoire : « Poncelet » qui devient ainsi le titre de la toile.

2. Poncelet : « le marin de la paix »

En 1951, Edgard Poncelet, plus communément appelé Eddy, avait vingt ans. Il accomplissait son service militaire dans la marine et était caserné à Ostende quand il fut accusé par le Conseil de guerre de Gand de « provocation de militaires à la désobéissance ». Il avait protesté contre l’idée de faire passer la durée de l’instruction de 12 à 24 mois ; mesure qui signifiait, pour la classe de 1950 à laquelle il appartenait, un maintien sous les armes. Son procès s’ouvrit le 7 mars 1951, le jour de l’annonce de l’adoption de la proposition de loi prévoyant la prolongation du service militaire à deux ans.

La décision prise à la Chambre début mars 1951 fut officiellement entérinée quelques semaines plus tard : « Les 24 mois adoptés au Sénat. M. Pholien est très content de sa politique… de force ! » titrait La Wallonie du 22 mars. C’en était une, en effet. Cela faisait déjà quelques mois que la majorité gouvernementale PSC (Parti social chrétien) bataillait pour la prolongation du service militaire, alors que l’opinion publique y était hostile. Socialistes, communistes et libéraux avaient voté contre la proposition de loi. Et aux côtés des jeunes du Parti communiste, ceux de la FGTB, les Jeunes Gardes socialistes (JGS) et la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) se mobilisaient contre cette mesure. La jeunesse ouvrière était en effet à l’avant-garde de la lutte. Il faut dire que cette décision allait avoir des conséquences directes sur son existence : interruption de l’activité professionnelle et éloignement du foyer prolongés, perte de revenus, etc. Cette jeunesse allait être l’instigatrice des grèves spontanées qui allaient éclater. Elle allait être soutenue par l’action estudiantine.

Dès l’annonce, le 5 septembre 1950, de la volonté du gouvernement Pholien d’étendre la durée de l’instruction militaire, les jeunes métallos des Ateliers de constructions électriques de Charleroi (ACEC) manifestèrent leur désaccord en défilant aux cris de « À bas les deux ans ». Par la suite, et pour le même motif, les travailleurs de Bell Téléphone à Anvers se mirent en grève. Quelques mois plus tard, à l’annonce de l’adoption de la mesure par le Sénat, les jeunes ouvriers des Usines à Tubes de la Meuse à Flémalle cessèrent le travail et manifestèrent devant « certaines usines de la région appelant les jeunes à se joindre à eux. » Cette initiative, comme les précédentes, fut saluée par le Parti communiste, alors que la FGTB, pourtant opposée aux 24 mois, demandait aux jeunes ouvriers de reprendre le travail. Ainsi se mêlait au mécontentement spontané le sempiternel jeu de luttes d’influence des mobilisations populaires. Entre ces deux épisodes, la lutte se cristallisa dans le soutien au jeune Edgard Poncelet qui avait été plus précisément « prévenu d’avoir tenu un meeting improvisé dans la cantine de la caserne, au cours duquel il avait protesté contre les 24 mois de service et demandé aux miliciens présents de commencer une grève de la faim et de cesser tout travail ». Il n’était pas le seul à protester de la sorte car des grèves de la faim furent également rapportées dans d’autres casernes belges sur le territoire national et en Allemagne.

Il ne faut pas confondre l’affaire Poncelet avec celle pour laquelle, cette même année 1951, le pacifiste Jean Van Lierde (1926-2006) était condamné pour avoir refusé d’effectuer son service militaire. Il ne s’agissait pas ici d’objection de conscience. Poncelet ne contestait pas le principe du service militaire, il s’opposait à la politique qui justifiait son prolongement. Il n’était donc pas pacifiste au sens où on l’entendait alors, il militait pour la paix, ce qui à l’époque, nous le verrons, portait à affirmer un autre type d’allégeance philosophique. Lors de sa plaidoirie, le jeune marin déclara :

« J’estime que c’est un devoir, un devoir patriotique pour chaque soldat, pour chaque homme, de faire connaître son opinion au sujet de la paix et de la guerre. Je suis convaincu qu’après les marins, des milliers et des milliers s’opposeront aux préparatifs de guerre . »

Poncelet fut finalement condamné à un mois de prison assorti d’une amende.

Il devint vite un exemple pour la jeunesse communiste à laquelle il était intimement lié bien qu’il assura, lors de son procès, avoir agi librement, sans mot d’ordre d’aucun parti. Il était pourtant bien un des dirigeants de la « Jeunesse populaire de Belgique » (JPB), organisation liée au Parti communiste qui s’impliqua activement dans le combat contre les 24 mois. Edgar Lalmand, Secrétaire général du Parti, ne tarissait pas d’éloges sur le jeune milicien. Il était à ses yeux le « symbole de la lutte ardente des jeunes contre la politique criminelle de préparation à la guerre ». Au Xe Congrès national du Parti communiste de Belgique, il précisait : « Notre Parti peut être fier de compter dans ses rangs des jeunes de la trempe de Poncelet ». À l’instar de cet autre jeune marin, Henri Martin, que le Parti communiste français avait auréolé de gloire pour avoir dénoncé l’intervention française en Indochine où il était engagé, Poncelet fut baptisé le « marin de la paix ». Il devint l’incarnation vivante de la lutte pour la paix qu’avait engagée le Parti communiste belge au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

La mobilisation pour son acquittement prit, selon Edgar Lalmand, la forme de nombreuses lettres de protestation adressées au Conseil de guerre ainsi que d’une présence physique lors du procès. Des tracts furent imprimés pour étendre le mouvement. La toile peinte en son honneur en 1951 fut réalisée pour la Jeunesse populaire de Belgique, sans doute dans le cadre d’une action de soutien, bien qu’on ne sache pas déterminer à quelle(s) occasion(s) elle fut exposée. Les repentirs visibles sur la toile (les corrections au dessin), indices d’une certaine précipitation dans la réalisation de l’œuvre, corroborent l’idée qu’elle ait été créée dans la suite immédiate de l’affaire. Accompagnait-elle une démonstration publique ou une manifestation ? Décorait-elle un local comme d’autres œuvres traitant du même thème réalisées à cette occasion ? Fut-elle présentée au Xe Congrès national du PCB qui suivit de quelques semaines le procès du jeune Poncelet ? L’hypothèse pourrait être envisagée quand on sait que plusieurs toiles des artistes auxquels on attribue cette toile – ceux de Métier du mur et de Forces murales – furent exposées lors des prises de parole du Parti. Peut-être fut-elle présentée en plusieurs lieux ? L’œuvre sur toile, non encadrée, était destinée à pouvoir être facilement déplacée.

3. Le contexte

Pourquoi le gouvernement belge tenait-il à faire adopter une mesure si impopulaire ?

Nous étions en période de guerre froide, dans un monde bipolaire. Les tensions idéologiques et politiques entre les États-Unis et l’URSS (et leurs alliés respectifs) étaient tangibles. La guerre de Corée (1950-1953) qui venait de débuter amorçait une longue suite d’affrontements indirects qui allaient opposer les deux superpuissances. Truman voulait « endiguer le communisme » tandis que Staline dénonçait l’impérialisme américain. Et chacun des deux camps développait une communication finement élaborée pour asseoir son influence. Suivant la signature, en 1949, du traité de l’Atlantique Nord qui devait irriter Moscou, l’axe occidental se dota d’une structure militaire : l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) était née. La Belgique adhéra à cette alliance défensive allant jusqu’à accueillir sur son sol son commandement général. Le gouvernement belge signifiait alors clairement de quel côté allaient ses penchants politiques. L’envoi de volontaires belges en Corée en 1950 confirmait ce positionnement. D’ailleurs, la majorité sociale-chrétienne à la tête du pays depuis 1950 était ouvertement hostile au communisme et multipliait les mesures visant à protéger le pays de son influence (obstacles à la liberté d’expression, mesures pour éloigner les communistes de la fonction publique, fichage politique, etc.).

Aux membres de l’Alliance atlantique, les États-Unis sollicitèrent un nouvel effort militaire. On demanda à la Belgique d’augmenter, à court terme, le nombre de ses divisions blindées, d’infanterie et de réserve, ainsi que celui de ses miliciens instruits. La prolongation du service militaire, réclamée par le ministre de la Défense, Étienne De Greef, répondait à cette dernière requête. Le 2 décembre 1950, selon ce que rapportait le Parti communiste, la Défense nationale avait été on ne peut plus claire : « La prolongation du temps du service militaire n’est pas nécessaire à l’instruction du milicien, mais bien pour donner au Commandement interallié le nombre de soldats nécessaires prêts à entrer en opération. » Des impératifs stratégiques et idéologiques entraient en jeu et le gouvernement manœuvrait en fonction des alliances qu’il courtisait.

Bien que ce ne soit pas la première fois que la durée du service militaire était ajustée en fonction de la situation internationale, l’impression de servir des intérêts étrangers plutôt que ceux de la Belgique heurtait une partie de l’opinion publique. D’autant plus, que jamais une telle durée de service n’avait été requise. Plusieurs voyaient aussi dans les options prises par le ministère de la Défense (augmentation du budget militaire, de l’armement, prolongation de l’instruction, etc.) une lente préparation à la guerre et craignaient de voir se dessiner l’aube d’un nouveau conflit mondial. C’est sur ces arguments que se bâtit la contestation et que nombre d’individus se mobilisèrent en faveur de la paix.

4. La mobilisation pour la paix

Avec la résurgence des tensions politiques au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une forte mobilisation pacifiste se mit en place. La crainte d’une nouvelle guerre à l’échelon international se doubla de celle de l’arme atomique déjà expérimentée par les États-Unis à Hiroshima et Nagasaki en août 1945. On entrait dans l’ère de l’équilibre de la terreur. À partir de 1949, rassemblements et congrès des partisans de la paix se multiplièrent. La contestation s’organisa à l’échelle planétaire. Le Conseil mondial de la paix fut créé en 1950 et prit comme emblème la colombe de Picasso, symbole de ralliement des pacifistes qu’on retrouve dans la toile qui nous intéresse. Cette même année, l’Appel de Stockholm pour l’interdiction de l’arme atomique était signé par plus d’une centaine de millions de personnes dans le monde. Les militants de la paix menèrent de nombreuses campagnes notamment contre le réarmement allemand, la guerre en Corée ou le projet de Communauté européenne de défense (CED).

En Belgique, de 1949 au début des années 1950, la lutte pour la paix trouva une résonance qu’elle n’avait jamais eue auparavant. Son propos acquit du même coup une portée politique. D’autant plus que les divers mouvements pour la paix avaient commencé à s’institutionnaliser. De nombreuses démonstrations publiques eurent lieu et témoignèrent du soutien à la cause pacifiste. Les manifestations dénonçant la course aux armements et l’économie de guerre menée au détriment des intérêts ouvriers réunirent des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Bruxelles et ailleurs en Belgique.

L’Union belge pour la défense de la paix (UBDP), section belge du Conseil mondial de la Paix, était particulièrement active sur ce front. Elle appelait à réunir dans la lutte les individus de toutes tendances politiques, philosophiques ou religieuses : « La paix n’est pas l’apanage d’un seul parti, ni d’un seul groupe. La paix est l’affaire de tous » pouvait-on entendre à la tribune. Et en effet, les partisans de la paix étaient issus des milieux les plus divers : chrétiens, communistes, anciens Résistants, objecteurs de conscience, intellectuels et ouvriers se liaient autour d’une cause commune. Ils semblaient s’investir d’une mission : « Bâtir la paix, l’assurer, c’est la grande œuvre de notre époque. C’est une œuvre comparable à la construction de nos cathédrales, à laquelle participait un peuple entier […] ». En parallèle, le Parti communiste appelait aussi à l’unité d’action (mot d’ordre repris dans la toile consacrée au marin Poncelet). Il insistait sur la nécessité de se lier à tous ceux qui défendaient la paix quelle que soit leur couleur politique ou leur tendance philosophique. Le programme de revendications de la Jeunesse populaire de Belgique, organisation liée au Parti et à laquelle appartenait le marin Poncelet, défendait l’idée d’une unité d’action avec les JGS et la JOC, et encourageait les jeunes à se joindre à d’autres mouvements pour la paix dont l’UBDP.

Plus d’une fois l’UBDP fut critiquée pour ses affinités avec la position du Parti communiste et avec l’argumentaire diplomatique soviétique. Bien qu’elle comptât, parmi ses fondateurs et ses partisans, plusieurs militants communistes, elle revendiqua toujours une indépendance idéologique. Néanmoins, il est un fait qu’à cette époque les arguments utilisés pour défendre la paix inclinaient presque inévitablement à conforter la position soviétique. La paix était un des grands thèmes exhortés par l’URSS qui en usait comme d’une arme rhétorique contre le camp adverse. Le Parti communiste belge, lui, relayait consciencieusement cette propagande s’appuyant sur le fait que Staline était « l’homme du Socialisme, de la victoire sur le fascisme, l’homme de la Paix ».

5. Un art engagé

L’inscription « FM + MDM » figurant à l’arrière de la toile dédiée à l’affaire Poncelet la lie aux collectifs Forces murales et Métier du mur. Pourtant, la facture de celle-ci, ainsi que des informations succinctes trouvées dans la presse de l’époque pousseraient à attribuer cette œuvre au seul groupe Métier du mur.

Depuis 1950, les trois membres du collectif Forces murales fondé en 1947, – Louis Deltour (1927-1998), Edmond Dubrunfaut (1920-2007) et Roger Somville (1923) – avaient mis leur art au service de la lutte pour la paix. Ils avaient rallié le mouvement des partisans de la paix, ouvert à toutes les tendances, mais où la jeunesse communiste prenait une part active. Cette interpénétration des deux mouvements était aussi visible en sens inverse. La similitude des thèmes défendus par les partisans de la paix et par le Parti communiste drainait souvent les premiers vers le second. Ainsi, comme pour de nombreux jeunes de l’époque, les artistes de Forces murales se rapprochèrent du Parti. La défense de la paix, l’opposition à la guerre en Corée et au Plan Marshall (à cette américanisation de l’Europe), l’idée d’une solidarité entre les peuples, celle de pouvoir un jour s’affranchir des mécanismes qui jusque-là dirigeaient le monde séduisaient… la jeunesse en particulier. Le Parti communiste l’avait bien compris et en tirait avantage.

De son côté, le groupe Métier du mur était composé de quatre artistes ralliés à la vision de l’art défendue par Forces murales et entraînés dans son sillage. Il s’agissait de Jean Goldman (1922), Paul Van Thienen (1927-2013), Yves Cognioul et d’André Jacquemotte (1925-1993), fils d’un des fondateurs du PCB (Joseph Jacquemotte).Comme Forces murales, ils côtoyaient le Parti communiste. Au début des années 1950, ces deux collectifs d’artistes aux affinités idéologiques et artistiques marquées travaillaient en collaboration ou exposaient des œuvres en parallèle lors des mêmes événements.

Avant de concevoir la toile sur le marin Poncelet, ces jeunes artistes progressistes – c’est ainsi qu’on qualifiait alors les artistes de ces deux groupes – avaient déjà derrière eux quelques œuvres monumentales consacrées à la défense de la paix : Forces murales avait notamment réalisé le Congrès de Varsovie ou En avant vers Sheffield et Non à la guerre, tandis que Métier du mur avait travaillé à un projet de fresque intitulé Manifestation pour la paix. La suite de leur production artistique allait confirmer l’attachement à cet engagement. Au cours de cette année 1951, Forces murales réalisait avec les artistes du groupe Métier du mur, une série de toiles monumentales consacrées au socialisme et à sa lutte pour la paix exposées dans le cadre du XXXe anniversaire du PCB au Heysel. Parmi les thèmes abordés, figurait notamment l’action des dockers d’Anvers contre le débarquement d’armes américaines. Ils participaient également tous deux au concours organisé par le comité belge du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants pour la paix et l’amitié de Berlin en soumettant notamment des œuvres contre la guerre.

Tous fréquentaient de près ou de loin la Jeunesse populaire de Belgique. En 1951, Louis Deltour avait rejoint officiellement cette organisation à laquelle était aussi lié Eddy Poncelet. Il fut particulièrement actif dans la lutte que la JPB contre l’allongement du service militaire à 24, puis à 21 mois. En 1952, Deltour et ses compagnons de Forces murales mirent encore leur art à profit pour marquer leur solidarité avec les miliciens de Casteau, condamnés, en première instance, à dix ans de prison pour avoir déserté et incité des miliciens d’autres casernes à protester contre la prolongation du service.

L’art de Forces murales et de Métier du mur était conçu comme un outil de mobilisation, proche de l’agitprop. Il n’appelait pas à la simple jouissance esthétique, mais à un questionnement critique. Pourtant, leurs créations n’étaient pas seulement une réponse politique. Elles étaient aussi une prise de parole artistique, quoi qu’en dise le monde de l’art souvent réfractaire à accepter l’art engagé. Ces jeunes peintres s’exprimaient à la fois dans l’espace public (dialoguaient avec les militants) et dans la sphère artistique (dialoguant avec les artistes engagés de leur temps). Ils peignaient d’ailleurs l’arrestation du marin Poncelet, comme avant eux, Picasso, Lurçat, Fernand Léger ou Fougeron avaient fait le portrait du jeune marin français Henri Martin. Le vocabulaire pictural de ceux-ci les inspirant d’ailleurs à de nombreuses reprises dans leur travail de création.

L’impact de cette toile se réduisit-il à cette lutte circonstancielle de la Jeunesse populaire de Belgique et du Parti communiste autour de l’affaire Poncelet ? En partie, peut-être. La peinture sur toile ne possède pas l’audience qu’obtiennent la musique ou l’affiche qui peuvent être reproduites à l’identique et perçues en même temps par de nombreuses personnes dans différents lieux. Pourtant cette œuvre n’est pas sans portée. Elle incarne un des actes posés dans le cadre d’une longue mobilisation contre la prolongation du service militaire et fait partie d’une histoire, voire de l’histoire. L’exemple d’une autre œuvre du même type dont la police ordonna le retrait de la façade du café où elle avait été exposée montre que la démarche ne laissait pas indifférente, qu’au contraire, elle était perçue comme une expression contestataire qu’il fallait museler. Cette dernière, dont nous ignorons le ou les auteurs, avait été accrochée sur la façade d’un café nommé Ons Lokaal.

La lutte contre la prolongation du service militaire ne fut ni vaine ni liée à un seul parti. En raison des nombreuses manifestations d’étudiants, de soldats casernés et d’ouvriers, mais également de la modification du contexte international, le gouvernement revint aux 21 mois en 1953, puis aux 18 en 1954, et à 15 mois, l’année suivante. Pendant ce temps, le Parti communiste continuait à réclamer un retour aux 12 mois auxquels on revint quelques années plus tard. En 1992, la décision fut prise de suspendre le service militaire pour une durée illimitée. Le mur de Berlin était tombé quelques années plus tôt, l’Union soviétique venait de s’effondrer… Le contexte permettait de l’envisager. La mesure entra en vigueur en 1995, laissant la Belgique se concentrer sur son armée de métier.

6. Et aujourd’hui ?

En écrivant aujourd’hui sur cette œuvre, nous lui redonnons la parole et réactivons son potentiel mobilisateur. Pourtant ce n’est pas tant l’événement spécifique décrit dans la toile qui fait sens aujourd’hui que le contexte qui l’a vu naître. Les temps ont changé. Le bloc de l’Est s’est effondré emportant avec lui certains espoirs et engendrant quelques lourdes désillusions. Avec lui, la nature de l’engagement politique s’est aussi modifiée et appelle peut-être plus de retenue ? Cependant plusieurs problématiques d’hier hantent encore notre quotidien. Ce sentiment de continuité nous mène à conclure sur une rapide mise en perspective.

Qu’en est-il de la défense de la paix aujourd’hui ? Les actions en sa faveur sont toujours nombreuses en Belgique et ailleurs dans le monde. Le web nous en montre un large éventail bien que leur présence sur la toile ne soit pas nécessairement indicative d’une large adhésion ni d’une audience propre à exercer une influence réelle sur les sociétés. Leurs argumentaires se mêlent fréquemment à celui de la lutte anticapitaliste. L’union de ces deux termes n’est d’ailleurs pas nouvelle comme en témoigne la formule poétique de Jean Jaurès : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage ». Sur ce terrain, et comme hier, la jeunesse est particulièrement active et n’hésite pas, parfois, à manifester violemment son désaccord : les sommets récents de l’OTAN à Strasbourg ou à Lisbonne en ont été la scène.

Le discours contestataire marque de fortes filiations avec celui d’hier : opposition à l’ingérence américaine, à son attitude impérialiste (domination économique, financière, culturelle, militaire...), dénonciation des coûts exorbitants de la guerre mis en parallèle avec les mesures d’économie réalisées au dépend des acquis sociaux, opposition à l’OTAN et réquisitoire contre la perte d’indépendance des États membres, dénonciation d’une course aux armements, etc. La position militaire offensive de l’OTAN en vue de la protection des intérêts de ses membres (attitude inédite et qui confirme les appréhensions de naguère) ravive d’ailleurs la mobilisation.

Cependant la contestation n’est plus cadrée par les forces bien définies qu’étaient les camps USA/URSS (capitaliste vs communisme). Les expressions contestataires évoluent à présent dans une nébuleuse complexe. À l’époque des débuts de la guerre froide, le vocabulaire de la protestation était tranché. Le réquisitoire contre l’impérialisme américain marquait le plus souvent une affinité idéologique avec le grand frère soviétique, alors que la sauvegarde de la démocratie servait d’argument au camp capitaliste. Aujourd’hui, la protection de la démocratie reste l’argument utilisé par les États-Unis et leurs alliés pour justifier la pertinence d’interventions militaires (à relents néocolonialistes), mais l’argument de l’anti-impérialisme, américain et atlantiste, colore à présent le lexique des tendances les plus diverses. Il est dans le discours de l’extrême gauche tout autant que dans celui de l’extrême droite qui, après avoir été bâillonnée après-guerre, semble aujourd’hui retrouver droit de cité. En dignes héritiers de leurs prédécesseurs, les communistes et les tendances radicales apparentées (y compris libertaires), sont encore très actifs au sein du combat pour la paix et de la lutte anticapitaliste. Mais dans la cacophonie d’une information surabondante, leurs voix se mêlent sans le vouloir à celles d’associations pacifistes soutenues par des organisations américaines visant à diffuser les valeurs qui fondent leur nation et à étendre l’influence du projet politique sur lequel elle repose. Le combat réunit donc (sans unir) des individus qui s’opposent (parfois violemment) sur d’autres fronts.

L’opposition à la guerre trouve-t-elle toujours un écho dans la création artistique ? Oui, bien sûr. La mobilisation des artistes pour la paix ne s’est pas essoufflée au fil des décennies. Les artistes engagés d’hier comme d’aujourd’hui façonnent une contre-propagande, espérant avoir un impact sur la population et façonner un contre-pouvoir. Leurs créations égayent leur combat, lui donnent des traits et une forme pérenne, et l’inscrivent ainsi dans l’histoire. Leur propos ne se cantonne pas, en outre, à la seule sphère politique, il se conjugue aussi à une recherche esthétique, et aspire parfois à une révolution plastique, comme le mouvement Dada en son temps, né en réaction à l’horreur de la Première Guerre mondiale. Des soixante dernières années d’art pour la paix, on retient notamment la forte mobilisation des artistes de tous genres contre la guerre du Viêt-Nam, spécialement celle des musiciens mais aussi des dessinateurs et graphistes. Plus récemment, des créations artistiques ont témoigné d’une opposition à la guerre en Irak, en Afghanistan et, aujourd’hui, aux interventions militaires de l’OTAN en Libye. Comme hier, l’art engagé participe à la création d’icônes, à l’exemple de Carlo Giuliani, ce jeune manifestant tué lors du sommet du G8 à Gênes en 2001, auquel plusieurs fresques, affiches, peintures ont été consacrées. L’art sanctuarise des moments clé de la lutte. La caricature, l’affiche, l’illustration, la bande dessinée, la photographie, la musique, le clip web, le graffiti, modes d’expression plus immédiats que ne peut l’être la peinture sur toile (mais pour certains plus éphémères car moins considérés que la peinture classique), servent la contestation. Pour la plupart reproductibles et à large diffusion, ils ont, en outre, une audience qui échappe à la peinture sur toile qui, par nature, touche un public plus restreint.

Cette prise de parole artistique influe-t-elle d’une quelconque manière sur les États ? A-t-elle jamais fait reculer la guerre ? Animant la mobilisation, ayant le pouvoir de diffuser l’information, elle a vraisemblablement donné du poids à la contestation. L’hostilité de l’opinion publique a certainement participé à éviter le prolongement inutile de certains conflits ou fait en sorte que les États reconsidèrent leurs prétentions. Mais la défense des intérêts géopolitiques, les transactions discrètes entre États et décideurs, la pression des lobbies économiques et militaires, ainsi que des groupes d’influence néolibéraux (Think Tank et cercles privés où se rencontrent les élites) pèsent sans doute davantage que les récriminations citoyennes.

Néanmoins, cette contestation n’est pas inutile, loin s’en faut. Elle naît d’un regard critique sur le fondement des conflits et sur le discours dominant et permet à l’individu, en exprimant son désaccord, de rompre la complicité tacite qu’induit son silence (« Qui ne dit mot consent »). Elle tente de mettre des battons dans les roues à l’orgueil des nations et montre l’existence de voix discordantes. Elle donne enfin à l’individu le sentiment de prendre en main sa destinée (I resist than I exist), avec cet écueil de n’en faire qu’un faire-valoir individuel et/ou le risque, toujours présent, d’être récupéré ou instrumentalisé par quelque parti ou organisation poursuivant d’autres ambitions.

Puisque la paix peut aujourd’hui se consommer à toutes les sauces et que des décennies de lutte pour l’atteindre n’ont pas suffi à faire cesser la guerre, on est tenté de se demander si la défense de la paix est un thème fédérateur et efficient ou une indignation rebattue et un thème éculé ? Et pourtant, serait-il concevable d’imaginer un monde où, face aux conflits, aucune voix ne s’élèverait pour l’appeler de ses vœux ?