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Recréer une nouvelle solidarité (analyse n°83, publiée le 23/12/2011)
Par Marc Goblet

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense et illustration des droits sociaux et économiques des travailleurs"

Il traite des sujets suivants :
Santé/hygiène (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Marc Goblet, « Recréer une nouvelle solidarité », Analyse de l'IHOES, n°83, 23 décembre 2011,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_83_CAR1_Goblet.pdf.


Début 2008, plusieurs millions de ménages américains se retrouvent dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts hypothécaires. La politique de droite menée depuis huit ans sous la présidence Bush a fait des dégâts, principalement chez les salariés. Le revenu médian stagne depuis la fin des années 1990 alors que simultanément l’immobilier et les marchés financiers s’envolent, dopés par la dérégulation. Les services publics sont structurellement sous-développés et ce, particulièrement dans l’éducation et les soins de santé. La sécurité sociale publique s’est développée sur base du concept de charité. Elle n’offre qu’une couverture médicale partielle et n’est réservée qu’à certaines catégories de population : les pauvres, les retraités et les handicapés. La plupart des Américains sont assurés par leur employeur (60 %) ou par eux-mêmes (9 %). Près d’un américain sur sept n’est pas assuré contre des aléas de santé. La couverture médicale est répartie de manière très inéquitable entre les travailleurs. Elle est, par exemple, peu répandue dans les petites entreprises. Depuis les années 1980, une tendance lourde s’est installée. Le nombre de travailleurs couverts régresse tandis qu’une participation financière croissante est exigée. Désormais, seul un Américain sur six ne contribue pas personnellement à son assurance médicale. Tous les citoyens sont dès lors livrés à eux-mêmes et beaucoup s’enfoncent dans la pauvreté ne pouvant plus ni se soigner, ni se loger.

Cette insolvabilité de nombreux ménages va rapidement faire vaciller un monde financier qui parie sur le monde réel comme on joue au casino. Des bulles mobilières et immobilières éclatent un peu partout dans le monde ce qui donne le coup d’envoi à la plus grave crise économique d’après guerre. La plupart des pays développés ont déjà connu de multiples récessions jusque là : 1973-1974, 1981-1982, 1992-1993, 2000-2001 puis 2008-2009 et demain peut-être 2012. En outre, depuis le début des années 1990, c'est-à-dire depuis la vague de dérégulations des marchés financiers, près d’une crise profonde par année touche les pays en voie d’industrialisation. Cela montre, d’une part, que les marchés sont incapables de prévoir, d’éviter et/ou de juguler les crises et que, d’autre part, l’action des pouvoirs publics est trop timide pour garantir un développement constant, équilibré et soutenable du bien-être de leurs citoyens.

Depuis l’offensive néolibérale, début des années 1980, appuyée par une vision technocratique et dogmatique de la Commission européenne, la logique individualiste a lentement été imposée à chacun. Au niveau social, les gestionnaires de ressources humaines ont appliqué avec un soin particulier l’individualisation salariale, affaiblissant de facto la force de négociation collective des travailleurs. Dans de nombreux domaines de l’économie, la régulation a cédé la place à l’autorégulation, c'est-à-dire à l’absence de règles ou à la loi de la jungle. L’initiative privée a été sublimée au dépend de l’action publique, via la soumission de l’intérêt général au principe de libre concurrence. Le résultat est une formidable concentration de la valeur ajoutée et une extorsion des marges des services publics au profit des quelques grands capitalistes.

La solidarité a disparu y compris entre les États qui ont fondé l’Union européenne. Lors de la crise de 2008-2009, les États-membres ont réagi en ordre dispersé, trouvant tous les prétextes pour ne pas s’entraider. Les conditions imposées pour aider la Grèce, l’Irlande, l’Italie... sont symptomatiques d’une volonté de pointer du doigt et de punir les soi-disant mauvais élèves. Cette logique de responsabilisation ou plutôt de culpabilisation et d’exclusion oppose plus que jamais les Européens. En 1919, cette même logique, imposée à l’Allemagne par le traité de Versailles, fut le terreau du fascisme. En 2012, elle pourrait être le déclencheur d’une nouvelle récession économique et sociale mondiale.

Pourtant, en 2009, nous, FGTB, étions résolument optimistes. Après l’échec de près de trente années de politiques néolibérales et de modérations salariales, nous avions rassemblé nos réflexions dans un document intitulé : "Vaincre la crise par la solidarité". Notre volonté était d’en revenir à une société plus juste basée sur la valeur du travail et des services publics plutôt que sur le crédit et les paris financiers. Nous n’avions cependant pas suffisamment mesuré à quel point l’individualisme et le repli sur soi étaient désormais ancrés dans notre société. Pire, nous n’osions sûrement pas encore penser que les crises à répétition n’étaient pas une conséquence malheureuse d’un mauvais fonctionnement du marché mais bien qu’elles étaient un rouage même du marché destiné à apporter des corrections économiques et sociales. Ainsi, rapidement, le "business" a repris dans l’indifférence la plus totale. On a travesti une crise sociale structurelle en une crise financière exceptionnelle. Mais le plus cynique tour de magie aura été d’imposer l’austérité à tous les États même aux plus vertueux via le Pacte de l’Euro-plus. Ce faisant, l’Europe s’est privée de toute politique de relance et va, au mieux, perdre de nombreuses années à se remettre de la précédente crise et, au pire, glisser lentement vers la prochaine.

C’est dans cette atmosphère que nous avons voulu recréer des magasins du peuple un peu à l’image de la création, il y a 50 ans, de la Clinique André Renard. Rappelons-nous qu’en 1958, alors même qu’une sécurité sociale est mise en place depuis une dizaine d’années, la FGTB et la FMSS s’inquiètent de l’accès toujours trop restrictif de la classe ouvrière aux soins de santé. Elles décident alors de mettre leurs forces en commun au sein de l’association des Fonds et Services sociaux afin de proposer une médecine gratuite et de pointe en périphérie de Liège. Elles mettent dès lors en place une offre globale de soins de santé regroupant les Pharmacies du Peuple, les polycliniques existantes puis, en 1961, en fondant la Clinique "Relève-toi" renommée ultérieurement "André Renard".

En 2009, c’est une logique similaire qui a guidé notre action. Nous sommes partis du constat que de plus en plus de citoyens éprouvaient des difficultés à accéder à une alimentation de qualité à un prix adapté à leur pouvoir d’achat. Nous voulions en outre recréer le lien entre les produits régionaux et leurs consommateurs. Pour diverses raisons, l’initiative n’a pas été couronnée de succès mais nous ne baissons pas les bras. Plus que jamais, nous sommes persuadés que face à la loi de la jungle et des profits pharaoniques des capitalistes, l’action commune socialiste doit prendre ses responsabilités en proposant de nouveaux services de qualité à la population.

Une prochaine étape pourrait être franchie avec la création d’une banque au service des citoyens et du développement régional. Elle pourrait prendre une forme publique ou associative. Elle se positionnerait comme une alternative aux banques traditionnelles pour l’épargnant ou l’emprunteur mais pourrait également servir d’aiguillon au marché. Elle serait attentive aux besoins de l’économie locale et régionale plutôt que d’investir massivement dans la délocalisation ou dans des produits structurés complexes qui ne sont que le déguisement de vulgaires paris de casino.

De même, dans les soins de santé mais pourquoi pas aussi dans l’accueil des personnes âgées, nous restons persuadés qu’il existe encore de nombreuses opportunités d’action. Lorsque l’on regarde en arrière, nous pouvons être fiers des 50 ans d’activité de la Clinique André Renard. Elle a largement atteint son objectif de médecine de qualité accessible à tous. D’ailleurs, si, aujourd’hui, on nous demandait si nous reprendrions les mêmes engagements que lorsque nous avons créé l’association des Fonds et Services sociaux il y a plus d’un demi-siècle ? Nous répondrions : "Plus que jamais, nous le referions !"

À l’heure où les marchés montrent leur inefficience et leur cynisme envers les classes laborieuses et où les pouvoirs publics ne disposent pas de moyens pour jouer complètement leur rôle de rééquilibrage de l’économie, nous devons réinventer un nouveau socialisme d’action, d’intervention et d’innovation, loin du laisser faire de la sociale démocratie. Si les marges de manœuvre semblent étroites au niveau politique, l’action commune ne doit pas hésiter à créer elle-même les outils d’une société juste et durable. Ce n’est ni l’économie libérale, ni les pouvoirs publics, remis en cause par le dogme de la concurrence, qui le feront à notre place. C’est pour cela que, depuis 50 ans, nous continuons à investir dans la Clinique André Renard.

Septembre 2011.