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Et le mascaret ne cessera d'enfler ! (analyse n°86, publiée le 23/12/2011)
Par Octave Warzée

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Défense de la multi-culturalité, de la multi-ethnicité et de la citoyenneté"

Il traite des sujets suivants :
Santé/hygiène (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Octave Warzée, « Et le mascaret ne cessera d'enfler ! », Analyse de l'IHOES, n°86, 23 décembre 2011,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_86_CAR_Warzee-Mascaret.pdf.


Un mascaret est une vague – on dit également une barre d'eau ou un flot – qui remonte un fleuve à contre-courant. Il est provoqué périodiquement par une mer forte qui renvoie les eaux du fleuve vers l'amont ; par exemple, l'océan Atlantique repoussant les eaux de la Gironde et de la Dordogne vers leur source, lors des marées d'équinoxe.

Outre le plaisir qu'il offre aux surfeurs ou autres sportifs, le mascaret bouleverse le fleuve du fond à la surface et il nettoie les rivages en renvoyant les divers dépôts vers l'amont, c'est-à-dire là d'où ils viennent.


La vie est un long fleuve tranquille, tel était le titre d'un film d'Étienne Chatiliez en 1988. Sa trame évoquait les chemins de vie de deux familles : les Le Quesnoy et les Groseille. Vous l'avez déjà compris, ces itinéraires de vie, rassemblant contraintes et facilités respectives, sont radicalement différents. Quand je dis radicalement, je veux dire "à la racine", depuis le début.

Mes trente-quatre années, en tant que représentant du Personnel à la Clinique André Renard, m'ont permis de mesurer combien la destinée d'un être peut être variable. Il m'est même arrivé de penser à une certaine forme de prédétermination tant le cortège de félicités ou de meurtrissures, s'abattant sur l'un ou sur l'autre, peut être long et dense. "Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années" faisait dire Pierre Corneille à Rodrigue en 1637 dans Le Cid en pensant à Charles-Quint, roi à 16 ans et empereur à 19. Ben oui, ça se comprend ! Quant aux âmes mal nées ...? R.A.S. : rien à signaler!

La vie est un long fleuve tranquille, j'apprécie ce titre qui identifie le long chemin d'une vie au tracé d'un fleuve. Il est vrai qu'un fleuve, vu de très haut, peut donner une impression de tranquillité, de quiète certitude, voire de lendemains assurés. Néanmoins, lorsque les vicissitudes de l'existence se concentrent sous la forme de lourds nuages et qu'il faut faire plonger l'altimètre pour raison de sécurité, la placidité du fleuve peut se métamorphoser en flots tempétueux provoquant ravages et désolation sur les deux rives.

Et comment pourront-elles se faire entendre ces victimes du mauvais jour, ces victimes du mauvais endroit, du mauvais numéro ? Quand tout s'emmêle, comment vont-elles pouvoir se ressaisir pour retrouver des forces, pour discerner l'essentiel, pour se remettre en selle sans s'abandonner aux effets délétères des paradis artificiels et des mauvaises rencontres ? Ces gens, la plupart du temps, n'ont jamais été ni conquérants du Nouveau Monde ni gérants de projet ni faiseurs d'opinion. Non, ils sont des gens discrets, aux moyens modestes et ils suivent le flot de la vie en appliquant les bons principes des idéologues de tout poil. Eux les premiers, ces sans-voix perçoivent que la vie ne leur accorde que de bien maigres bénéfices. Et ils ne s'en plaignent pas, leur dignité les contient dans une retenue faite de gêne et de pudeur.

Les idéologues, très certainement compatissants, mais en rupture complète avec la réalité, diront à ces modestes citoyens : "Ha, bien sûr, vous avez dû manquer de chance. Mais vous savez, la chance, elle se mérite, elle se cultive. Pensez à votre travail, prenez vos responsabilités et foncez ...!". En secret, l'idéologue parle de lui et dit : "Mon pauvre vieux, fais comme moi, travaille, aie de l'audace et ... ma chance". Et là, tout le monde sait que les idéologues se trompent, pis ils trompent.

En effet, concernant le travail, n'importe quelle travailleuse à temps plein, mère de plusieurs enfants, en abat plus que n'importe quel grand acteur de l'économie. Si, de surcroît, elle est abandonnée par le père des enfants, rationnée quant à la pension alimentaire ou d'autres participations, nous devrions annexer un champ supplémentaire à celui du labeur : celui de l'héroïsme. Concernant la responsabilité, les médias foisonnent d'exemples de chefs très haut perchés recevant un cadeau dès l'embauche et un parachute doré dès leur départ ou renvoi. Notre travailleur, lui, s'il faillit à sa responsabilité, il le paie en règle générale rubis sur l'ongle. Cela peut aller du blâme à la perte d'emploi. Or, c'est gravissime que de faire perdre son emploi à quelqu'un. Donc, pour ce qui est du travail et de la prise de responsabilité, les idéologues racontent un peu n'importe quoi parce qu'ils font souvent face à plus fort qu'eux. Quant à la chance, sa présence est difficile à quantifier, elle peut être contraire, modeste, capitale, voire essentielle. Mais elle est rarement prise en compte car jugée trop vague et aléatoire. Et pourtant ...

Pour aider les plus faibles, les sans-voix, il est un point absolument incontournable sur lequel on ne peut transiger : ces gens doivent pouvoir parler et raconter les sempiternels revers qu'ils subissent. Ces gens doivent être sortis de la spirale de la culpabilisation dans laquelle les idéologues les poussent et les maintiennent. Il faut les reconnaître, aller les chercher et les soutenir. Ils doivent proclamer leur dignité, faire admettre leur vérité et ainsi faire des ronds dans l'eau du fleuve de la "pensée unique" de la finance internationale. Ces personnes aux moyens modestes savent mieux que quiconque ce que c'est que de faire des économies car ils ne cessent d'en faire chaque mois. Ces gens doivent être reconnus comme contre-courant dans nos sociétés dites post-modernes, ils doivent pouvoir réagir, rouspéter, hurler et démontrer leur colère. Ils doivent pousser le mascaret de la révolte légitime sur le long fleuve de la vie. C'est le meilleur antidote à l'affadissement de nos démocraties succombant toujours davantage aux diktats des innombrables et égoïstes aristocraties de l'argent.

Il a fallu notamment mettre en exergue le traitement indigne réservé aux enfants dans les mines de charbon avant d'obtenir la loi sur l'obligation scolaire jusqu'à 14 ans en 1914 ; il a fallu souligner l'indignité du suffrage censitaire au Château de Loppem en 1918 avant d'obtenir le suffrage universel ; il a fallu reconnaître et proclamer l'indignité du sort réservé aux populations depuis le krach d'octobre 1929 pour écrire les prémices d'une sécurité sociale en juin 1936 et décembre 1944 ; il a fallu souligner l'indignité faites aux femmes pendant la guerre 1940-1945 pour leur accorder le droit de vote aux élections législatives et provinciales en 1948. C'est Arnold Toynbee qui écrivait que l'Histoire (avec un H majuscule) recelait des cycles, des prédéterminations. À chaque fois, les idéologues des puissances de l'argent, les "fats aristos", ont estimé ces revendications inutiles, dangereuses et coûteuses. Eh bien, l'évolution du monde leur a donné tort. Une nouvelle fois, ils se sont trompés après avoir trompé les autres pendant des années. On ne s'oppose pas au mascaret de revendications contre les indignités que charrie le fleuve de la vie. Et nos démocraties s'en accommoderont, deviendront meilleures et se fortifieront comme elles n'ont jamais cessé de le faire.

Indignez-vous, tel est le titre du livret de Stéphane Hessel dans la collection "Ceux qui marchent contre le vent". Il a bien raison cet homme de 93 ans, qui a connu Buchenwald et Dora, de nous montrer l'exemple et de nous mettre en garde contre les comploteurs qui détruisent jour après jour ce que nos aïeux ont construit de plus beau pour le bien-être de tous. Ainsi Hessel nous rappelle que beaucoup de conquêtes démocratiques ont été acquises juste avant, pendant ou juste après une période de crise profonde. Pour le polémologue André Glucksmann, la guerre est, par excellence, une période de crise abyssale. En raison de l'horreur – la loi du plus fort – qu'elle génère inévitablement, la guerre met les hommes au pied du mur, les contraint à se remettre radicalement en question et les somme de communiquer, parfois même entre factions rivales. Et c'est par ce biais que naissent des convergences politiques impossibles à concevoir sans cette période de crise (crise signifiant rupture). C'est comme cela que le suffrage universel a été accordé au peuple belge en 1918, pour rendre honneur à sa bravoure pendant le conflit alors qu'elle était niée auparavant ; c'est comme cela que les femmes ont pu voter aux législatives de 1949, pour rendre honneur à leur rôle pendant la guerre 1940-1945 puisqu'elles avaient remplacé efficacement les hommes aux machines, sur les chantiers et dans les bureaux. Mais la guerre ne peut être retenue comme étant une marche à suivre. Il existe une autre voie, bien moins horrible et bien moins coûteuse : la négociation, fruit de l'intelligence et de la solidarité.

En cette mi-année 2011, plusieurs peuples d'Afrique du Nord et du Proche-Orient hurlent leur indignation. Certains ont rencontré les premiers succès rapidement ; pour d'autres, c'est beaucoup plus douloureux. Et on se rend compte que les détrousseurs de peuple n'ont aucune réserve, ils veulent garder le pouvoir qu'ils exercent pourtant si mal. Mais la machine est lancée, elle ne s'arrêtera pas. Le "printemps arabe" ne gardera de la politique de ces tyrans que le souvenir de quelques funestes hoquets. Et la contagion s'y met, dans plusieurs grandes villes européennes éclosent des mouvements d'indignés : indignés par l'insolence de certains revenus, par le mauvais prélèvement de l'impôt et le tarissement de sa redistribution, par le paiement parfois tardif de modestes ressources aux allocataires, par les corruptions ou autres coquineries de certaines autorités, par l'inactivité quasi prescrite à certains jeunes et les rentes d'aubaine accordées à d'autres, indignés par la modestie de certaines pensions ou autres allocations familiales et sociales, par le délabrement moral de certains leaders, par le laminage des conditions de vie de familles entières, par la situation innommable des détenus dans les prisons, par les traitements inhumains réservés aux pauvres et aux migrants en quête de refuge, par le risque d'un clivage entre générations, etc. "Il faut un minimum de confort avant que de songer à la vertu" disait déjà Thomas d'Aquin à ses détracteurs qui stigmatisaient la rudesse du langage des pauvres de Paris au XIIIe siècle.

Hé oui, toutes ces situations profondément injustes et indignes, tant pour les victimes que pour les nantis d'ailleurs, pourraient recevoir une amorce de solution rapidement, quasi dès demain si on le veut vraiment. Il suffirait que la collecte et la redistribution de l'impôt se fassent régulièrement dans nos économies occidentales. L'impôt doit être réhabilité, il est un indicateur du degré de civilisation d'une société. C'est à lui que Victor Hugo pensait en disant aux conservateurs : "Vous voulez des pauvres secourus ; moi, je veux la misère abolie". Tout est là, tout est écrit, tout est prêt. Peut-être ne s'agit-il que de revoir le texte de quelques "niches fiscales" générant des inégalités criantes, propres aux "républiques bananières". Or, trop d'idéologues ne cessent de prôner l'inverse en recourant aux ruses du sophisme. Ces "aristos fats" se croient-ils revenus aux temps de la Grèce antique ? Le rétablissement des anciennes servitudes leur paraît-il souhaitable ? Il serait bon qu'ils se souviennent que, d'aristocratie, la Grèce antique a pris la voie de la démocratie parce que rien n'arrête le mascaret de l'émancipation d'un peuple sur le fleuve de l'Histoire. "Tout bouge, tout change" disait Démocrite cherchant deux vagues identiques sur son ruisseau.

Voilà, à l'occasion des 50 ans de la Clinique André Renard et des 25 ans de la Centrale des Soins à Domicile, on m'a fait l'honneur de me demander de rédiger un billet puisque j'y avais occupé la fonction de représentant du Personnel pendant près de 35 ans. J'ai suivi mon intuition afin de souligner l'esprit audacieux et visionnaire des fondateurs de l’asbl "Fonds et Services sociaux" en 1958. Quelle audace politique que d’avoir exigé des réformes de la "citadelle inexpugnable des soins" et puis de se lancer dans l’arène en appliquant concrètement ces grands principes – je fais ce que je dis ; quelle vision politique que d’avoir mis en branle cette suite de relais de soins qu’étaient les polycliniques et la clinique en point d’orge. Tout cela afin de damer le pion à une injustice sociale particulièrement repoussante car les victimes en étaient des malades au sens large. Or, un malade est toujours une personne affaiblie. Vraiment, si cela n’avait pas été créé il y a plus de 50 ans, il faudrait encore l’inventer. Ils ont dû bousculer bien des obstacles pour se faire reconnaître, se construire une dignité d'investisseurs durables et pénétrer dans ce secteur professionnel de la santé où les honoraires étaient uniquement déterminés par les organisations professionnelles des prestataires. Vous avez dit juge et partie.

En cette fin des années 1950 et au début des années 1960, pas encore de contre-courant, aucun mascaret libérateur pour édulcorer les variations d'honoraires ou négocier les droits et obligations respectifs. Pas d'accord médico-mutuelliste, pas de droits des patients. C'était cela l'époque des honoraires dits libres. Comme est libre le renard décidant de se rendre au poulailler voisin afin d'y saluer les poules tout aussi libres que lui.

Depuis lors, que de bouleversements successifs ont été apportés par des démocrates courageux. Il est sain pour l'équilibre de notre monde que nous délaissions la mièvrerie, que nous continuions à protester, à former des contre-pouvoirs qui exigeront et provoqueront des réformes. Le malheur est indéfendable. Dès lors, "Indignons-nous" certes, mais aussi plongeons et "Engageons-nous" !

Juin 2011.