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Le sport ouvrier socialiste : esquisse d’une histoire en Belgique et en Europe jusqu’en 1945 (analyse n°89, publiée le 27/12/2011)
Par Jean-Louis Debatty

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Socialisme/communisme (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Jean-Louis Debatty, « Le sport ouvrier socialiste : esquisse d’une histoire en Belgique et en Europe jusqu’en 1945 », Analyse de l'IHOES, n°89, 27 décembre 2011,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_89-Sport_ouvrier_socialiste.pdf.


Le fait sportif, entendu comme pratique, comme spectacle, ou comme objet sociologique n’est pas anodin. Dénigré comme anecdotique, encensé comme créateur d’exploits parfois hors normes, analysé comme vecteur d’activité économique, mais pouvant se rapprocher de l’activité artistique, il a, peu ou prou, un rapport plus ou moins étroit avec le fait politique.

Définie dans un premier temps, et grossièrement, comme "le corps en mouvement" (en complément de, ou opposition à "l’esprit agissant"), l’activité physique existe depuis toujours comme ingrédient naturel de la vie de l’homme se mouvant dans le monde. Pensons aux guerriers, aux porteurs de charges, aux bâtisseurs de maisons, de palais et de cathédrales, aux coursiers émissaires d’information.

Le sport apparaît une première fois dans l’Antiquité, au moment des Jeux Olympiques de la Grèce antique. Il réapparaît dans la deuxième moitié du XIXe siècle sous l’impulsion des collèges anglais. Ce qui le distingue de l’activité physique comme corps en mouvement, c’est la naissance de diverses disciplines spécifiques donnant lieu à codification et établissement de règles, à la réunion de pratiquants dans les clubs différenciés et, partant, à la naissance des compétitions. Ainsi naissent le rugby et le football ; ainsi naît la course d’aviron entre les universités d’Oxford et de Cambridge ; ainsi naissent les premières courses d’athlétisme ; ainsi naît la boxe ; etc. Ces disciplines se développent au fur et à mesure de l’urbanisation croissante, de l’émergence de la classe bourgeoise, de la conquête du temps de loisir.

Ainsi naissent les premiers arguments, auxquels sont affectés des valeurs, justifiant le sport qui, ainsi, s’insère petit à petit dans le tissu social.

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les premières luttes ouvrières structurent peu à peu le mouvement ouvrier. Le Parti Ouvrier Belge naît en 1885. Les premières formes de solidarité syndicales et mutuellistes se créent au niveau d’entreprises.

En Belgique comme ailleurs en Europe, le mouvement socialiste se lancera assez vite dans la voie du sport ouvrier.

Dans le cadre de cette analyse, nous nous intéresserons plus précisément au sport ouvrier socialiste, défini comme impulsé par le mouvement socialiste, en liaison avec le niveau international, tout en signalant – il faut se limiter – que les organisations chrétiennes y ont aussi apporté leur part. Nous nous intéresserons aux valeurs et projets dont il a été porteur, en rapport avec les valeurs du sport "classique", défini ici sommairement comme le sport qui n’est pas porté par le mouvement ouvrier.

Le présent texte aura, comme limite chronologique, la Seconde Guerre mondiale. Il est évident cependant qu’au cours du XXe siècle, les travailleurs vont pratiquer leurs activités sportives dans le cadre du sport ouvrier, certes, mais aussi dans celui du sport amateur, corporatif, olympique et, bien sûr, pour ceux qui en firent un métier, du sport professionnel. Du point de vue des valeurs prônées, la frontière entre ces divers secteurs est parfois très ténue.

En Belgique

À la fin du XIXe siècle, c’est à partir des Maisons du peuple que se créent les premiers cercles sportifs, comme entité de regroupement des travailleurs. On peut citer : le Vooruit (Gand), le Prolétaire (Louvain), la Plébéienne (Bruxelles), le Progrès (Seraing), la Fraternité (Verviers), ou encore de Toekomst (Anvers). Il s’agit exclusivement, de cercles de gymnastique ou, variante très proche, de clubs de culture physique.

La gymnastique est alors à la base des différentes disciplines qui vont se diversifier et se réglementer au cours des années: on peut s’y adonner facilement, sans moyens, avec un maximum d’efficacité du point de vue des résultats physiques. C’est l’homme ou la femme, seul(e) avec lui-même (elle-même) et son propre corps, sans recherche de performance ou de classement hiérarchique. La gymnastique allait d’ailleurs, de tout temps, rester la base de l’entraînement des différents sports de compétition, tout en étant devenue, elle-même, sport à part entière. Ces caractéristiques peuvent donc être considérées comme coïncidant étroitement avec les premières idées du mouvement socialiste en matière de sport, qui prétendent bannir ce que Jean-Marie Brohm, sociologue marxiste du sport, appellera plus tard "l’obsession de l’exploit mesurable" : établissement des performances et des hiérarchies.

Ces cercles de gymnastique répondent en effet, dans l’esprit de leurs initiateurs, à l’idée que le sport a valeur éducative, qu’il aide à l’émancipation des travailleurs, qu’il constitue une occupation efficace des premiers loisirs de l’ouvrier et, de façon un peu moraliste, qu’il peut constituer un substitut efficace aux "débits de boissons, ces centres de la déchéance de trop nombreux travailleurs, qui oubliaient là, pour quelques heures, leur misère atroce". Il y avait aussi l’idée que les travailleurs pouvaient être facilement "joignables" en groupe dans ces lieux de loisirs, favorisant ainsi la diffusion de la propagande du parti.

En 1904, au local dit "Temple de la science", à Charleroi, les délégués de huit cercles de gymnastique du pays créent la Fédération Socialiste de Gymnastique (FSG). Celle-ci va organiser une fête fédérale annuelle dans une ville différente, jusqu’en 1914. Il existe peu de traces de ces fêtes populaires, sinon le constat qu’elles furent l’occasion de rencontres entre militants ouvriers, pratiquants et spectateurs, sous le slogan "l’émancipation par le sport". Nous sommes au début, rappelons-le, de la structuration du mouvement socialiste. Cette fête fut reprise après la guerre, de façon plus intermittente, jusqu’en 1927.

Après la première guerre mondiale, la réflexion des dirigeants intègre le fait de la multiplication des disciplines sportives et de leur succès croissant, dans la société "civile". Il n’y a pas de raison, pour la classe ouvrière, de se cantonner à la gymnastique. De 1920 à 1927, le football, l’athlétisme, le basket-ball, la balle pelote, la natation, le cyclisme rejoignent la gymnastique au sein du sport ouvrier. Et, tout naturellement, la FSG s’élargit et se mue, en février 1927, en "Centrale Gymnique et sportive Ouvrière de Belgique" (CGSOB). Un autre slogan s’ajoute à l’objectif d’émancipation : "tous les sports pour tous". La CGSOB subira encore, après la Seconde guerre mondiale, d’autres modifications de structures, liées, notamment, à la communautarisation de la Belgique.

En Europe

Le sport travailliste s’est également structuré au niveau international : la FSG contribua, pour la Belgique, avec la France, l’Allemagne, l’Angleterre, la Suisse, l’Italie et l’Autriche-Hongrie à la fondation en 1913, à Gand, de l’Internationale Sportive Ouvrière (ISO). Il faut noter que la création de l’ISO fut l’initiative de l’Internationale Socialiste. Elle changera plusieurs fois de dénomination pour devenir, en 1946, la Confédération sportive internationale du travail (CSIT), qui regroupe actuellement 29 pays et 35 fédérations.

C’est entre les deux guerres que le sport ouvrier connut son apogée dans toute l’Europe , en particulier en Allemagne et en Autriche, traduction de la puissance des partis socialistes. La dynamique du mouvement se renforce en opposition au développement du sport "classique", où sont de plus prégnantes des "valeurs" telles que : le professionnalisme, le mercantilisme, l’esprit de compétition accru, la recherche de la performance, (et son corollaire : les premières dérives du dopage) le nationalisme, la sophistication et le coût des entraînements, la méfiance vis-à-vis des femmes sportives. Nombre de ces caractéristiques se trouveront exacerbées lors des Jeux Olympiques de Berlin, en 1936, organisées par le régime nazi.

Les principales initiatives du Sport ouvrier international se sont incarnées dans l’organisation de trois olympiades ouvrières, dans l’entre-deux-guerres : à Francfort en 1925, à Vienne en 1931 et Anvers 1937. Le but était clairement d’offrir aux masses populaires des compétitions alternatives aux Jeux olympiques classiques, avec un esprit opposé aux orientations qu’ont fini par prendre les Jeux olympiques classiques, instillés par le rénovateur des Jeux olympiques grecs, Pierre de Coubertin (1863-1937).

Ainsi, par exemple, les hymnes nationaux sont remplacés par le chant de l’Internationale, les drapeaux des pays bannis remplacés par le drapeau rouge... Ces olympiades regroupent chaque fois plusieurs milliers de sportifs travailleurs, militants ou adhérents des divers mouvements ouvriers socialistes, dans les principales disciplines que sont le football, le cyclisme, l’athlétisme, la gymnastique, auxquelles s’ajoutèrent progressivement la natation, la lutte, le tennis, le hand-ball, le basket-ball, le volley-ball et même, les échecs et la pêche à la ligne.

Toutefois, la trajectoire historique du mouvement ouvrier organisé, en pleine ascension après la Première Guerre mondiale partout en Europe, va se répercuter dans sa dimension sportive. Ainsi, tandis que les socialistes organisaient les Olympiades, le mouvement communiste met sur pied au début des années 20, l’Internationale Sportive Rouge (ISR), sous l’impulsion de l’URSS. L’ISO ajouta un "s" final, comme socialiste, à sa dénomination, qui devient l’ISOS et décide de rompre tout contact avec les communistes. Et l’ISR organise ses premières Spartakiades en 1927. Cette incompatibilité, notamment au niveau des relations sportives durera jusqu’en 1989, date de la chute du Mur de Berlin.

Les deux premières olympiades de Francfort et de Vienne se déroulent donc en l’absence de l’URSS qui est, par contre, invitée, et participante, à Anvers, en 1937. L’enjeu est de se retrouver quelques jours dans une commune opposition au nazisme, triomphant aux Jeux de Berlin un an plus tôt.

À Anvers, justement, la Centrale Gymnique et Sportive Ouvrière de Belgique est tout naturellement chargée de l’organisation des olympiades, qui ont lieu du 25 au 28 juillet. L’événement regroupe 10000 participants venus de 15 pays, dont la Palestine et l’Algérie. Les compétiteurs Allemands, Hongrois (soumis au régime dictatorial de Horty) et même Autrichiens étaient représentés par des "anonymes". "Avec les espagnols (NDLR : frappés par la guerre civile), reçus aussi avec confraternité par la population anversoise, ils contribuèrent à créer une atmosphère de combat et de solidarité (...)

Lutte de classe sur les terrains

Cette atmosphère de fraternité et de solidarité a été, au cours des décennies, la marque de fabrique du sport ouvrier.

C’est d’ailleurs entre les deux guerres que les principales idées qui ont présidé à sa pratique ont été théorisées, notamment par "Le programme d’éducation de l’International Sportive Ouvrière Socialiste", soumis au Congrès international de Prague de 1929. Il rassemble en un seul tenant des arguments qui avaient fait la vie sportive depuis cinquante ans, du point de vue qui nous occupe ici. Ainsi, sont réaffirmés des principes élémentaires : le sport ouvrier fait partie du mouvement ouvrier, politique, syndical et coopératif qui conditionne, en retour, l’activité sportive ouvrière. On est, dans ce domaine également, dans une perspective de lutte de classe. Et, pour ce faire, l’enjeu est le progrès physique, qui ne doit pas être séparé du progrès intellectuel et moral du peuple travailleur. Le sport ouvrier veut, notamment, par le sport, améliorer l’état de santé de la classe ouvrière soumis aux dommages physiques résultant des méthodes de travail capitalistes et des conditions de vie moderne. Et, en son point 6, le programme spécifie que "la culture physique est à lier à la formation d’une manière de sentir, de penser et d’agir socialiste. Elle englobera : l’éducation systématique du sentiment de classe, l’éducation dans le domaine de la solidarité, de la discipline et de l’esprit de sacrifice."

On ne pouvait mieux exprimer la spécificité du sport ouvrier et les différences avec les caractéristiqus du sport "classique".

1937 et Anvers, c’est deux ans avant l’événement dramatique que l’on connaît et qui va durer six ans. Un coup d’arrêt est donné à la dynamique sportive du mouvement ouvrier, tout entier tourné désormais, vers la lutte politique et militaire contre l’envahisseur, contre le nazisme. Il sera alors question de la bonne condition physique des athlètes, non en vue de la lutte de classe, mais de la lutte guerrière...

À vrai dire, le sport ouvrier ne se remettra jamais vraiment de l’après guerre.

Comportant jusqu’en 1945, en Belgique et en Europe, une revendication profondément émancipatrice – libération du peuple travailleur placé sous le joug de l’inégalité sociale – par le biais de disciplines sportives pratiquées de manière solidaire et fraternelle, le sport ouvrier n’échappe pas aux clivages qui traversent la gauche. Après la guerre, au service de quoi pratique-t-on le sport ? L’autre clivage – sport ouvrier versus sport classique – né avant la guerre ne s’est-il pas accentué ? Sommes-nous toujours dans des pratiques fraternelles et solidaires ?

Mais aussi : les valeurs du sport ouvrier n’ont-elles pas aussi quelque peu influencé le sport classique, même de haut niveau?

Aujourd’hui, le sport professionnel s’est considérablement spectacularisé. Il s’est même durci, par bien des aspects. Il a largement pris le dessus sur la subversion d’avant guerre. Mais on parle aussi, dans les travées, dans les média, de fair-play, de sportivité, et même parfois de...Solidarité...