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Quand l’Art descend dans la rue... (analyse n°91, publiée le 27/12/2011)
Par Laurence Stoffel

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Valorisation de la culture populaire, entre héritage et renouvellement"

Il traite des sujets suivants :
Arts et culture (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Laurence Stoffel, « Quand l’Art descend dans la rue... », Analyse de l'IHOES, n°91, 27 décembre 2011,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/Analyse_91_Art_de_la_rue.pdf.


Spectacle de rue, théâtre de rue, art dans la rue, arts de la rue : le terme générique a varié à mesure que s’étoffait et se diversifiait l’offre de manifestations artistiques urbaines. Reste néanmoins un dénominateur commun : "l’espace public" qu’artistes, programmateurs et autres professionnels du secteur nommeront simplement...

..."la Rue"

C’est au cours de ces vingt dernières années que des artistes en quête d’un nouveau langage artistique, des troupes atypiques aux créations farfelues, sont descendus dans nos rues. Les arts de la rue forment une véritable nébuleuse, une mosaïque, un archipel d’une diversité qui défie l’entendement.

Certes, les manifestations artistiques en rue ne datent pas d’hier. Le théâtre européen par exemple, dès ses origines, s’est tenu en plein air, de jour, partagé entre cortèges, tréteaux et lieux de représentation proprement dits. C’était vrai en Grèce, à Rome et à l’époque médiévale, où le théâtre avait lieu sur les places publiques ou sur les parvis des églises, souvent avec un énorme concours populaire et, dès les débuts, un double registre de célébration et de contestation.

En Belgique notamment, les manifestations artistiques sont redevenues un véritable phénomène social et culturel dans le dernier quart du XXe siècle. Un phénomène que la politique culturelle publique ne peut plus ignorer !

Il était une fois...

Les arts de la rue, ou du moins les arts réunis sous ce terme, ont pris forme dans le bouillonnement artistique des années 1960-1970. Théâtre, arts plastiques, danse, musique, cirque se frottent alors aux frémissements des villes en pleine mutation urbaine et sociale.

La conquête d’espaces autres que les lieux "conventionnels" s’est inscrite dans une volonté plus large d’exploration de nouveaux langages et territoires d’expression. Dans les années 1960, les artistes envahiront l’espace public afin de faire passer leurs idéaux politiques. En France, la période de mai 1968 en fut l’apogée. Descendre dans la rue sera un passage à l’acte pour toute une génération d’artistes qui signifient ainsi leur positionnement idéologique à travers une démarche artistique.

Cependant, dans cette "rue" que les arts de la scène avaient désertée depuis longtemps pour se refermer bien souvent dans des académies érigées en système de valeurs, des traditions très anciennes résistaient : banquistes et farceurs publics, bonimenteurs de baraques foraines, musiciens et chanteurs de rue perpétuaient des savoir-faire ancestraux, faisant face aux interdits religieux et politiques.

Les années 1970 : les défricheurs

C'est durant les années 1970 que commencent à se distinguer, en Belgique francophone, les pionniers qui ont ouvert la voie vers ces territoires artistiques tels que nous les connaissons aujourd'hui. La vague folk fait alors naître des manifestations rassembleuses. L'époque est marquée par le désir d'une nouvelle culture populaire, s'épanouissant hors des lieux conventionnels. Un des événements synthétisant cet esprit est le Temps des Cerises, organisé dans l'abbaye de Floreffe, un des premiers à vouloir "rassembler les saltimbanques" mais l'heure n'est pas encore à la réelle innovation esthétique. Le cirque traditionnel, quant à lui, moulé dans ses formes classiques, commence à s'y sentir très à l'étroit : il traverse une crise qui se manifeste par la désaffection du public. On voit apparaître quelques troupes qui veulent aller chercher le public "là où il se trouve", inventer de nouvelles façons de l'appréhender, tel le Cirque du Trottoir.

Les débouchés de ces troupes "de rue" sont entre autres des manifestations qui se créent sous le signe de la fête et accueillent les artistes du pavé comme un petit "supplément d'âme". Certaines de ces manifestations deviendront des festivals importants pour le secteur. Parmi ceux-ci, la Fête des Artistes, à Chassepierre, née en 1974.

Le terrain est prêt pour d'autres expériences...

Les années 1980 : exploration et émergence

L'envie de sortir des formes théâtrales et circassiennes traditionnelles entraîne l'exploration de nouvelles relations avec les spectateurs, de nouvelles manières d'investir l'espace public, de nouveaux modes de production de spectacles, souvent basés sur la création collective.

Certains artistes partent au Québec et participent à la naissance du Cirque du Soleil. Une école de cirque, l'École Sans Filet, fait ses premiers pas, défendant d'emblée une approche plus théâtrale que celle du cirque traditionnel.

À Bruxelles, une poignée d'artistes réunis autour du Cirque du Trottoir créent le Festival des Faux-Monnayeurs. Le nom est choisi en référence à la Place de la Monnaie, où se déroule l'événement, mais aussi en clin d'œil au statut du théâtre de rue, (dé)considéré comme un "faux théâtre".

Le milieu des années 1980 est une période où le théâtre de rue et ce qu'on appelle alors le "nouveau cirque" commencent à trouver leurs marques spécifiques. Période enrichissante qui voit se déployer la créativité des artistes de manière plus contemporaine : nez rouges, fauves et éléphants sont écartés et l'on tente d'autres choses.

Le Cirque du Trottoir, les Baladins du Miroir, le Magic Land Théâtre, le Théâtre du Bilboquet sont rejoints par la Compagnie du Nez Rouge, la Compagnie pour Rire, la Compagnie des Chemins de Terre... Leur motivation est celle de bien des artistes de rue : ne plus jouer parmi les rideaux rouges et les cadres dorés, ne plus dire de mots ou de fables sur un ton qui endort, ne plus jouer de spectacles pour une caste d'yeux et d'oreilles. Bénéficiant de très peu de subventions et la plupart du temps méconnues du réseau culturel, les compagnies s'autofinancent et vivent des recettes de leurs spectacles.

C’est en France que le phénomène d'émergence du théâtre de rue et du nouveau cirque est le plus manifeste. Il s'y installe un Centre national de création pour les arts de la rue, des écoles, des festivals, comme ceux d'Aurillac et de Chalon-sur-Saône.

Les années 1990 : années d'affirmation

Ces années voient s'amplifier le mouvement de création de nouvelles compagnies. L'engouement du public suit. Reste à se faire identifier par les pouvoirs publics, les médias, le réseau culturel. La reconnaissance est loin d'être acquise.

Faire clairement identifier ces formes artistiques comme genres spécifiques est une étape indispensable. Ce sera notamment le rôle des festivals spécialisés dont les années 1990 voient également l'émergence. Durant ces années aussi, le festival de Chassepierre acquiert ses lettres de noblesse. Il est reconnu parmi les festivals internationaux et devient une référence pour le public belge.

Le cirque contemporain et les arts de la rue se développent dans des événements accueillant souvent de grandes compagnies. C'est à Anvers que le public belge découvre les spectacles souvent pharaoniques de la troupe du Royal de Luxe.

Depuis le milieu des années 1990, le secteur est en pleine croissance. Namur en Mai se crée en 1996 autour d'un concept réunissant le théâtre forain et les arts de la fête foraine. Il se développe rapidement et devient un des rendez-vous professionnels offrant une grande visibilité au secteur.

C’est aussi durant les années 1990 que diverses initiatives en matière de formation apparaissent. L'École de Cirque de Bruxelles forme des animateurs spécialisés dans l'enseignement des arts du cirque et ouvre également une académie. L'Espace Catastrophe s'installe à Saint-Gilles et y développe un nouveau centre nerveux du cirque. On crée également l'École supérieure des Arts du Cirque (ESAC).

Une étape importante : la reconnaissance

La fin des années 1990 voit se poursuivre l'essor du secteur mais aussi l'expression de plus en plus fréquente des difficultés récurrentes auxquelles il est exposé. Au centre de celles-ci, le manque chronique de moyens financiers. Cette situation de précarité est pourtant en contradiction avec l'engouement croissant du public.

Le 5 mai 1999 est un jalon. C'est en effet à cette date qu'est voté le nouveau décret des arts de la scène qui, pour la première fois, reconnaît les arts de la rue, les arts du cirque et les arts forains comme un secteur à part entière, aux côtés des secteurs plus anciens du théâtre, de la danse, de la musique. Cette reconnaissance est suivie par la mise en place, au sein de la Direction générale de la Culture de la Communauté française, du Service des arts du cirque, arts de la rue et arts forains et par l'attribution d'un budget spécifique.

Les professionnels ont désormais un interlocuteur clairement identifié. Si l'enveloppe budgétaire reste trop mince pour couvrir les nombreux besoins, l'identification du secteur par les pouvoirs publics est une étape vers sa consolidation, mais aussi son inscription de plein droit dans le réseau culturel, en tant que secteur professionnel à part entière.

Les années 2000

Ces dernières années ont vu le secteur évoluer plus rapidement encore. Des espaces libres pour les arts de la rue se constituent dans le centre de Bruxelles. Des espaces de création se mettent en place. Des initiatives en matière de promotion sont prises. Des artistes se regroupent en une Fédération des Arts de la Rue, la FAR. Des rencontres tentent de rassembler les professionnels pour dégager ensemble des pistes permettant l'évolution du secteur.

Sont donc aujourd’hui nécessaires tant des politiques culturelles conscientes des enjeux de secteur que la créativité des artistes de la rue prêts à requestionner leur pratique à l’infini !

Les enjeux d’une rue remplie d’art

Les arts de la rue sont un domaine artistique et culturel en pleine mouvance. En quête de légitimité, ils se cherchent une histoire. Malgré le long chemin encore à parcourir pour acquérir la même reconnaissance que les autres domaines artistiques, ils sont en bonne voie : il y a aujourd’hui une véritable prise de conscience des enjeux importants que représentent les Arts de la rue dans le développement de la culture par et pour tous.

Les arts de la rue démontrent leur potentialité à être un moteur de vie sociale. En effet, alors que les autres champs du spectacle vivant tendent à sectoriser les publics, créant des niches faiblement poreuses, les arts de la rue convoquent un public de plus en plus composite caractérisé par une cohabitation entre des catégories de la population très diverses. Les publics des arts de la rue tendent à devenir hétérogènes, ce qui démontre la réelle puissance fédératrice des arts de la rue.

Les arts de la rue ouvrent, modestement mais sûrement, à une démocratisation de la culture. En effet, ils se caractérisent par l’accès gratuit (ou presque) de leurs spectacles créant ainsi ce rapport si particulier avec le public. Ils abattent les a priori d’une culture trop peu accessible et élitiste. Les arts de la rue ne sont pas tombés dans l’infernal et malheureux tourbillon commercial de l’Art d’aujourd’hui, celui qui en fait un vrai "business". Au contraire, ils ont gardé cette pureté, cet amour pour l’art et ce plaisir à le partager. C’est un véritable engagement pour tous les artistes de rue depuis les débuts.

Les arts de la rue constituent une bouffée d’oxygène culturelle au cœur de nos villes. À l’ère d’internet et des communications virtuelles, les gens ressentent un besoin vital de convivialité et d’espace de rencontre. Nous aspirons tous à vivre des moments de partage et de complicité. Les artistes de rue créent ces espaces de détente et d’humanisation des lieux publics.

Nous arrivons au terme de notre balade parmi les Arts de la rue. La Culture de tous et par tous vous tend les bras : vous la rencontrerez au coin de la rue, offrez lui un sourire et une piécette dans son chapeau, vous ne le regretterez pas !