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Le combat pour la paix, un combat syndical ? Les relations contrastées entre le mouvement pacifiste et le syndicat socialiste (analyse n°174, publiée le 23/11/2017)
Par Ludo Bettens

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Sensibilisation au pacifisme et aux résistances d'hier et d'aujourd'hui"

Il traite des sujets suivants :
Pacifisme (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Ludo Bettens, « Le combat pour la paix, un combat syndical ? Les relations contrastées entre le mouvement pacifiste et le syndicat socialiste  », Analyse de l'IHOES, n°174, 23 novembre 2017,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse174.pdf.




De nos jours, il apparaît logique de compter les organisations syndicales parmi les groupes actifs en matière de paix tant les combats pacifistes et syndicaux semblent se nourrir des mêmes valeurs (solidarité, respect de l’autre, égalité entre les êtres…). L’étude du combat pacifiste en Belgique fait apparaître une réalité historique nettement plus contrastée.

Avant de nous livrer à cet exercice, il convient d’en noter les limites : la présente analyse n’entend pas dresser un aperçu exhaustif de l’action déployée par la FGTB en matière de paix, ni d’en analyser de manière précise les motifs et les conséquences. Tout au plus, tente-t-elle de faire apparaître comment celle-ci a évolué au fil du temps et de replacer ces changements dans le contexte plus général de l’histoire du mouvement de la paix.

L’aspect condensé du texte contraint à un certain schématisme qui masque une réalité beaucoup plus complexe. La question de la paix est multiforme et présente des enjeux pluriels (politiques, sociaux, économiques…) : certains d’entre eux rejoignent les préoccupations syndicales, d’autres au contraire s’en éloignent. Le combat de la FGTB en faveur de la paix est d’autant plus soutenu qu’il s’intègre dans son programme social (lorsqu’il s’agit par exemple de défendre les intérêts de ses jeunes affiliés face à l’augmentation de la durée du service militaire) ou dans son agenda politique (lorsque la FGTB s’associe à l’Action commune socialiste pour dénoncer le programme militariste des gouvernements de droite). A contrario, il arrive que les positions pacifistes et syndicales entrent en tension : c’est le cas par exemple de la revendication de reconversion des industries de l’armement qui a des répercussions sur l’emploi (particulièrement en région wallonne qui concentre l’essentiel de cette industrie).

Par ailleurs, étant donné la complexité de la structure syndicale et la diversité de ses organes (régionales, interrégionales, centrales), il convient de garder à l’esprit que la FGTB n’affiche pas obligatoirement une position unique et tranchée sur la question de la paix. Nous nous sommes en priorité attachés à dégager le discours officiel de la FGTB « nationale » (au travers notamment des congrès et des décisions de Bureau ou de Comité national), tout en faisant état des spécificités remarquables que nous avons rencontrées dans les autres organes. Une étude plus systématique permettrait sans nul doute d’affiner le propos.

Une question jugée secondaire

Les mouvements syndical et pacifiste connaissent leurs premiers balbutiements de manière quasi concomitante (au milieu du XIXe siècle) et, parmi les premiers pacifistes, certains mettent en évidence une corrélation entre justice sociale et paix. Pourtant, les interactions entre les deux mouvements ne s’opèrent qu’à partir de l’Entre-deux-guerres et le plus souvent de manière éphémère. Elles sont à l’époque le fait du seul syndicat socialiste, son homologue chrétien restant très frileux sur la question jusque dans l’après-guerre.

Au cours de ses premières décennies d’existence, le mouvement ouvrier dans son ensemble ne considère pas la question de la paix comme une priorité : l’Association internationale des Travailleurs (AIT) dénonce moins la guerre comme un mal en soi, que comme un des fruits de l’impérialisme et du capitalisme et un frein à l’émancipation de la classe ouvrière. L’AIT fait peu à peu siennes les solutions préconisées par les associations pacifistes comme l’arbitrage, l’éducation à la paix et la lutte contre la course à l’armement, mais reste divisée sur l’usage de la grève générale comme moyen d’entraver la guerre (ce qui aboutira d’ailleurs à l’exclusion des anarchistes et de plusieurs organisations syndicales de ses rangs). Cibles d’attaques incessantes du patronat et de la classe politique dominante, les premières structures syndicales socialistes belges et, à partir de 1898, la Commission syndicale du Parti ouvrier et des syndicats indépendants (CS) qui les réunit, portent en priorité leurs efforts sur l’amélioration des conditions de vie et de travail du prolétariat belge. Elles s’intéressent peu à la paix et à l’antimilitarisme qu’elles tiennent pour des questions politiques davantage du ressort du Parti et des Jeunes Gardes socialistes. De plus, en raison du statut de neutralité du pays, la question de la paix semble longtemps peu prégnante.

La guerre de 1914-1918 fait voler en éclat l’Internationale ouvrière : les divers partis socialistes décident de participer à des gouvernements d’union nationale visant à défendre leur patrie respective. Elle mine également les rapports que les syndicats entretenaient au plan international (notamment lors des Conférences syndicales internationales – CSI, depuis 1901). En Belgique, la Commission syndicale (comme d’autres organisations syndicales des pays alliés) estime la confiance rompue avec son homologue allemand qui préside alors l’Internationale syndicale (basée à Berlin) et ne participe pas aux conférences organisées par cette dernière pendant la guerre.

Participation aux campagnes internationales

Le traumatisme de la boucherie de 1914-1918 hante une grande partie de l’Entre-deux-guerres et donne une nouvelle impulsion au combat pacifiste. Créée en 1919 à Amsterdam, la Fédération syndicale internationale (FSI) fonde ses espoirs, comme l’ensemble des associations pacifistes, sur la Société des Nations (SDN) et notamment sur la mise en place en son sein d’un Parlement international du travail, tel que le prévoit le chapitre XIII du traité de Versailles. Ce chapitre, présupposant qu’une justice sociale renforcée sera source de paix, reprend également le programme de revendications ouvrières élaboré par les fédérations syndicales des pays de l’Entente réunies lors de la Conférence de Leeds en 1916. Tandis que les gouvernements retombent rapidement dans leurs dissensions, le mouvement syndical affiche une position plus unie. Animée d’un esprit de réconciliation, la FSI voit la restructuration économique de l’Europe comme un gage de paix. Elle appelle à faire entrer l’Allemagne au sein de la SDN, préconise que le remboursement des dommages de guerre soit pris en charge par les sociétés capitalistes qui ont profité du conflit et réclame, avec force, le désarmement. Une résolution, votée lors de son Congrès international tenu à Rome en 1922, cite la lutte contre le militarisme et la guerre parmi les tâches essentielles d’un syndicat : les travailleurs ont le devoir de s’opposer à toutes les guerres, y compris par le recours à la grève générale.

Les années 1920 et le début des années 1930 sont ponctués d’appels réguliers du POB et/ou de la FSI à mener la « Guerre à la guerre ». La Commission syndicale (CS) participe activement à ces campagnes par différentes actions : blocage du transport de munitions à destination de la Pologne en 1920, vente de timbres en vue de constituer un fonds international de propagande pour la paix, participation au Congrès international mondial de la Paix de 1922 regroupant 600 délégués à La Haye, publication d’un Vademecum du propagandiste en faveur de la paix, édition d’une affiche dénonçant l’occupation de la Ruhr en 1923, vente de cartes, d’insignes et édition d’une affiche en 1924, dénonciation du projet de loi militaire en 1928 qui prévoit une augmentation des dépenses de l’armée, meetings inter-frontaliers avec les Pays-Bas et l’Allemagne en 1930-1933… Preuve de son intérêt pour la paix, la CS consacre deux numéros spéciaux de sa revue, Le Mouvement syndical belge, à cette revendication (en novembre 1928 et 1934). Progressivement le combat pour la paix se transforme en une lutte contre le fascisme (italien, puis allemand) et l’extrême droite. Elle s’exprime notamment par des prises de position officielles, des manifestations, la création de milices ouvrières, un appel au boycott de l’Allemagne nazie (en 1933, malheureusement suivi de peu d’effets) et par des actions de solidarité (notamment financière) avec les organisations syndicales allemandes menacées de disparition ou avec les Républicains espagnols.

À la suite de l’échec de la conférence du désarmement de Genève, la CS publie une résolution sur cette question lors de son Congrès ordinaire du 28 au 30 juillet 1934. L’appel lancé une décennie plus tôt de lutter contre la guerre par tous les moyens, y compris la grève générale (lors du Congrès mondial de la paix à La Haye en 1922), perd cependant sa résonnance à mesure que le nationalisme et le patriotisme l’emportent à nouveau sur l’unité des travailleurs. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et l’invasion de la Belgique s’accompagnent de la mise hors la loi des organisations syndicales qui refusent d’adhérer à l’Union des travailleurs manuels et intellectuels (UTMI) à la solde de l’occupant. Nombre d’entre elles poursuivent leurs activités dans la clandestinité.

Guerre froide : un engagement méfiant en faveur de la paix

La Libération ne s’accompagne pas, comme aux lendemains de l’Armistice, d’un regain d’intérêt du mouvement syndical pour la paix. Ce dernier est alors en phase de reconstruction. À la suite du refus du syndicat chrétien (CSC) de constituer une organisation syndicale unitaire, la Fédération générale du Travail de Belgique (FGTB) voit le jour en 1945. Elle résulte de la fusion de l’ancien syndicat socialiste (CS) et d’autres formations syndicales de tendances communiste ou anarcho-syndicaliste. Elle constitue désormais une entité séparée du Parti socialiste (qui remplace le POB) dont elle se revendique indépendante (tout en en restant proche idéologiquement). Si la FGTB fait preuve de dynamisme dans son appel à la solidarité avec les démocrates espagnols, c’est au contraire la réserve qui prévaut en matière de lutte pour la paix, du moins au niveau du Bureau national, car certaines régionales (du Centre, de Liège) réclament une plus grande implication dans le combat pour la paix ou une prise de position claire sur la question du réarmement que les débuts de la guerre froide rendent préoccupante.

Cette attitude du Bureau national s’explique en partie par la méfiance envers les communistes qui constituent alors le fer de lance du mouvement pacifiste en Belgique, mais que leurs détracteurs accusent d’être manipulés par Moscou. Rappelons au passage qu’aux lendemains de la Libération, le Parti communiste de Belgique connaît un développement important. Associés à la plupart des gouvernements de l’immédiat après-guerre, les communistes quittent le pouvoir en mars 1947. L’influence américaine croissante dans la politique occidentale (qui se manifeste notamment via le plan Marshall) constitue l’un des principaux points de discorde avec les socialistes et notamment avec le ministre des Affaires étrangères, Paul-Henri Spaak, anti-communiste notoire et fervent atlantiste. Au sein de la FGTB, l’influence communiste est progressivement étouffée et aboutit même au renvoi, en 1948, de tous les communistes des instances dirigeantes. Une même fracture apparaît, à la fin des années 1940, au sein du mouvement syndical international entre une mouvance communiste opposée au plan Marshall et une mouvance social-démocrate qui y est favorable. Celle-ci crée en 1949 la Confédération internationale des Syndicats libres (CISL), dont le premier président est Paul Finet, secrétaire général de la FGTB.

En septembre 1950, le comité national de la FGTB s’oppose avec virulence à l’Appel de Stockholm, pétition en faveur de l’interdiction de l’arme atomique lancée en mars 1950 par le Conseil mondial de la Paix (d’obédience communiste) : l’Appel est qualifié de « parodie dangereuse », mais le comité rappelle qu’il soutient toute initiative en faveur d’un désarmement général simultané et contrôlé et charge le Bureau de la FGTB de proposer à la CISL l’organisation d’une vaste campagne en faveur de la paix avec pour mots d’ordre : le désarmement complet, le droit des peuples à l’autodétermination et la dénonciation de toute agression. En réaction à l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956, la FGTB appellera à suspendre le travail quelques minutes, le 8 novembre, et adressera une résolution au CISL et au secrétaire général de l’ONU réclamant que les Nations Unies soient dotées de moyens capables de faire respecter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et d’empêcher tout recours à la force pour résoudre les conflits internationaux.

La méfiance ne se manifeste pas qu’envers les seuls communistes : certains jugent la Confédération internationale des Syndicats libres trop proche des intérêts américains. À plusieurs reprises, le Bureau national de la FGTB évoque la nécessité de mieux préciser ses orientations en matière de politique internationale. Dans les faits, pourtant, le syndicat met un certain temps à prendre le problème à bras le corps. Dans une note adressée fin février 1951 au secrétariat et au Bureau national, Robert Moreau, le secrétaire de la Régionale de Charleroi, insiste sur la nécessité pour la FGTB de se positionner rapidement sur « les problèmes qui commencent à inquiéter sérieusement les masses ouvrières » (à savoir la prolongation du service militaire, le réarmement de l’Allemagne et la situation internationale). Lors du Congrès statutaire des 19-21 mai 1951, Georges Debunne de la CGSP déclare pour sa part que « le rôle historique qui doit être dévolu à la C.I.S.L. – et, à son défaut, à la F.G.T.B. – est d’établir un programme de paix qui ne tienne compte ni de la "Pax américana" ni de la "Pax Sovietica", mais bien de la paix des peuples, de la volonté de paix des ouvriers. »

Un mois plus tôt, le Comité national de la FGTB avait renvoyé dos à dos l’URSS, coupable de diverses tentatives violentes visant à élargir son champ d’influence, et certains cercles capitalistes qui, sous prétexte de cette situation, cultivent une « psychose de la guerre ». Sur base de cette analyse, la FGTB mène une campagne active au niveau national contre l’augmentation du service militaire à 24 mois. La mesure est préconisée par le gouvernement Pholien (catholique homogène) pour permettre à la Belgique de remplir ses engagements au niveau militaire (souscrits dans le cadre du Pacte de Bruxelles en mars 1948 et du Traité de l’Atlantique-Nord en avril 1949). Si le syndicat socialiste se montre fervent défenseur de l’unification européenne au niveau économique et social, facteur selon lui de paix, il dénonce le caractère « dictatorial » et « excessif » des mesures militaires du gouvernement et marque son opposition à l’implication de la classe ouvrière dans une guerre d’agression. La FGTB prend part à la campagne de sensibilisation menée par l’Action commune : des articles réguliers paraissent dans la presse syndicale, une pétition est lancée et des manifestations organisées dans les diverses régions du pays. Celle de Bruxelles, le 9 août 1952, coïncide avec une grève de 24 heures. Prise aux lendemains de la mobilisation, la décision du gouvernement de ramener la durée du service militaire à 21 mois ne rencontre pas l’assentiment du syndicat qui publie une lettre ouverte au gouvernement réclamant un service militaire minimum.

La composition gouvernementale n’est évidemment pas étrangère à cette implication plus marquée de la FGTB sur le plan de la paix. Mais elle n’en constitue sans doute pas la seule explication. Il s’agit également de ne pas laisser cette question aux seuls communistes. Dans la note évoquée ci-dessus, R. Moreau concluait : « Le manque de précisions sur la position du mouvement syndical laisse nos camarades désarmés devant une propagande communiste effrénée qui, elle, veut une paix à sens unique. » C’est également un des arguments décisifs que développe André Renard lors du Bureau du 15 juillet 1952 chargé de se prononcer sur l’invitation lancée par le Français Léon Jouhaux à la FGTB de rejoindre son mouvement universel pour la paix, « Démocratie Combattante ».

Les années 1960 : une implication renforcée, mais mûrement réfléchie

Au début des années 1960, le mouvement pacifiste en Belgique trouve un nouvel élan autour de l’opposition à l’arme atomique. Après la crise cubaine, l’heure est à la détente entre les blocs soviétique et américain. Un nombre croissant de citoyens, toutes obédiences confondues, s’ouvre au combat pour la paix, entraînant un regain de popularité de ce dernier. De nouveaux organismes s’y impliquent : ONG, mouvements de jeunesse, groupes environnementaux et écologistes, mouvement ouvrier chrétien... La question de la paix s’invite régulièrement à l’ordre du jour des réunions et congrès de la FGTB et celle-ci participe, désormais aux côtés des organisations chrétiennes, à diverses initiatives contre l’arme atomique : Mouvement du 8 mai et marches antiatomiques (organisées entre autres par les jeunes FGTB). Cette implication dans le mouvement pacifiste est pourtant, dans le chef de la FGTB nationale, moins spontané qu’il n’y paraît : les invitations à participer sont longuement soupesées au Bureau et la décision n’est acquise le plus souvent que grâce à la conviction déployée par l’un ou l’autre de ses membres : Georges Debunne, Jacques Yerna…

Signe du regain d’intérêt qu’elle suscite, la question de la paix est abordée en tant que telle dans les trois Congrès statutaires suivants (décembre 1962, décembre 1965 et avril 1968). Y sont réaffirmées les déclarations de principe de portée générale, mais d’implication concrète réduite (nécessité d’un désarmement général, simultané et contrôlé ; importance de la négociation comme moyen de résoudre les conflits internationaux ; nécessité de lutter contre la pauvreté, la faim et la tyrannie ; importance de la consolidation de l’ONU). Il convient d’ailleurs de souligner la frilosité de la résolution adoptée lors du Congrès statutaire des 16-19 décembre 1965 par rapport à la situation au Vietnam : la FGTB se contente de mettre en évidence l’importance des négociations sans condamnation ferme de l’intervention américaine. Un mois plus tôt, la Centrale des Métallurgistes de Belgique avait adopté une attitude plus tranchée en appelant à ce que cesse « cette tuerie ignominieuse ». Le Bureau de la FGTB attendra pour sa part fin février 1968 pour publier un communiqué appelant les États-Unis à cesser les « bombardements sur le Nord-Vietnam, condition préalable à toute négociation à laquelle le F.N.L. doit être associé ». Trois jours plus tôt, il avait pourtant refusé de lancer un appel à la participation massive des travailleurs à la manifestation du 2 mars contre la guerre du Vietnam. Dans le même temps, la revue Syndicat renonçait à publier un article rédigé par Jacques Yerna sur la situation dans ce pays. La résolution adoptée lors du Congrès statutaire de 1968 est à nouveau un bijou de diplomatie : elle « rejette le recours à la force pour régler les litiges entre les États, […] se réjouit des efforts déployés en vue de faire commencer des pourparlers directs entre les belligérants au Vietnam et estime que de tels pourparlers constituent le seul moyen efficace pour aboutir à une solution durable du conflit d’Extrême-Orient ». Elle souhaite en outre « une solution rapide, dans le respect du droit du peuple vietnamien à disposer de lui-même, et orientée dans le sens d’une neutralisation militaire du Vietnam, voire du Sud-Est asiatique ».

En 1973, la FGTB créera un fonds de solidarité en faveur du Vietnam. La solidarité internationale se manifeste, dans le courant des années 1970 et 1980, également envers les peuples victimes d’agression (ex. : en Palestine) ou luttant pour la démocratie (au Chili, en Uruguay, en Argentine, en Espagne, au Portugal, en Afrique du Sud, etc.).

Les services publics et la régionale de Liège en première ligne du combat pour la paix

La Centrale des Métallurgistes n’est pas seule à faire preuve de plus de détermination que la FGTB nationale dans son engagement pacifiste. C’est le cas également de la Centrale générale des services publics et de la régionale de Liège.

Dès les années 1950 (et sans doute sous l’impulsion de son président de l’époque, Georges Debunne), la CGSP se montre très concernée par la question : pendant plus de trois décennies, la plupart de ses congrès statutaires adoptent une résolution sur la paix et celle-ci ouvre régulièrement le volume consacré aux « Perspectives d’avenir », devenant ainsi une sorte de préalable à toute autre question. La résolution de 1961, réclamant le désarmement et rappelant la nécessité de ne pas négliger les peuples plus défavorisés, sera par exemple transmise au ministre des Affaires étrangères P.-H. Spaak, au président Kennedy et à ses homologues russe (Kroutchev) et chinois (Mao), ainsi qu’au secrétaire général de l’ONU et à divers chefs de gouvernements. Par ailleurs, il n’est pas rare que les rapports moraux de cette époque comportent un chapitre complet consacré aux activités déployées par la CGSP en matière de paix. La Centrale participe notamment de manière active aux actions du Mouvement du 8 mai.

Tout aussi remarquable est l’implication dans le combat pour la paix de la régionale de Liège : les représentants syndicaux y semblent moins réticents à œuvrer main dans la main avec les communistes. Créée en 1949 par René Klutz (communiste, secrétaire national du secteur enseignement de la CGSP et militant du Conseil mondial de la paix), la section liégeoise de l’Union belge pour la défense de la paix (UBDP) se caractérise par ses liens forts avec la mutualité socialiste et surtout avec la FGTB. Ainsi par exemple, au cours des années 1960, la régionale de Liège initie une pétition contre le réarmement au sein des usines liégeoises et elle joue un rôle important en matière de promotion des marches anti-atomiques (les délégations syndicales servant de relais pour l’inscription des travailleurs).

Le 4 décembre 1965, se constitue le Rassemblement liégeois pour la Paix au Vietnam. Ce groupement pluraliste d’une cinquantaine d’associations entend intensifier le débat autour de ce conflit et a pour « moteurs » Raymond Latin (secrétaire général de la Fédération des métallurgistes de Liège puis de la Centrale des métallurgistes) et Jean Verjans (secrétaire de la fédération liégeoise du Mouvement ouvrier chrétien). La FGTB locale, qui lors de son congrès statutaire d’octobre s’était prononcée clairement contre ce conflit, s’implique beaucoup dans cette association et mène de nombreuses initiatives en front commun avec le MOC (et plus tard, avec la CSC). Ainsi par exemple, Latin impulse une « manifestation des trois nations » à Aix-la-Chapelle (le 3 septembre 1966) qui réunit des milliers de travailleurs wallons (dont 300 Liégeois), hollandais et allemands. Contrairement à ce qui se passe au niveau national, la régionale de Liège invite tous ses affiliés à participer à la manifestation du 2 mars 1968 contre la guerre du Vietnam. Le 17 juin 1969, l’association, qui s’est entre-temps ouverte à d’autres problématiques (antifascisme, tiers-monde…), prend le nom plus générique de Rassemblement liégeois pour la Paix (RLP). Sans se détourner du combat pacifiste, son action s’oriente peu à peu vers les questions de développement, de démocratie et de lutte contre les exclusions que le RLP considère comme intrinsèquement liées.

Au début des années 1970, le RLP s’associe au vaste mouvement dénonçant le projet de réforme de l’armée porté par le ministre de la Défense nationale, le PSC Paul Vanden Boeynants. À cette occasion, il mène une campagne d’information (conférence, brochure, etc.) et organise une manifestation le 8 mai 1974 contre « l’armée de métier et la Belgique des militaires ». En front commun, FGTB et CSC éditent pour l’occasion un tract en 60 000 exemplaires. La FGTB liégeoise, qui consacre de nombreux articles au plan VDB dans son organe Combat, adresse une circulaire spéciale à tous ses adhérents les invitant à se joindre à cette action. Elle figure également en bonne place parmi les 1 500 signataires de l’appel lancé en 1977 par le RLP au gouvernement belge réclamant qu’il intervienne dans toutes les instances internationales en faveur de l’interdiction de nouvelles armes de destruction massive, du désarmement général, équilibré et contrôlé et de l’approfondissement de la détente internationale.

Pluralistes, le RLP et la section liégeoise de l’UBDP (rebaptisée Union liégeoise pour la Défense de la Paix – ULDP – en 1985 après scission de l’UBDP) œuvrent souvent de concert avec d’autres organisations locales, notamment chrétiennes (Pax Christi, et surtout, le Mouvement chrétien pour la paix). Ainsi, le mouvement pacifiste constitue l’un des terrains où tente de se construire un front de gauche. Il demeurera un lieu de rassemblement des progressistes jusque dans les années 1980, même après l’avortement des tentatives de rapprochement aux niveaux politique et syndical.

La FGTB : un acteur de premier plan dans la lutte contre les missiles…

Les années 1980 constituent l’âge d’or de la lutte pacifiste en Belgique, dans un contexte de tensions internationales accrues consécutives au déploiement de missiles soviétiques à moyenne portée et à la décision de l’OTAN d’installer des missiles nucléaires américains sur le sol européen (dont seize sur la base militaire de Florennes en Belgique). L’heure n’est plus aux divisions idéologiques, d’autant qu’une très large frange de la population craint que les deux superpuissances (renvoyées dos à dos dans leur folie de l’armement) ne déclenchent une troisième guerre mondiale sur le territoire européen. Orchestrée du côté francophone par le Comité national d'action pour la paix et le développement (CNAPD) qui regroupe de nombreuses associations de toutes tendances, la mobilisation contre les missiles connaît une ampleur sans précédent dans notre pays et bénéficie du soutien rapide de la FGTB et de son président André Vanden Broucke. Ce dernier avait marqué à plusieurs reprises son engagement en faveur de la paix lors de congrès de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) ou de la Confédération européenne des syndicats (CES). Lors de son congrès statutaire de 1981, la FGTB adopte la résolution « Pour la paix ». Elle s’y oppose à la bombe à neutron, ainsi qu’au déploiement des missiles SS20 soviétiques et Pershing Cruise américains tout en réclamant la création d’une zone dénucléarisée en Europe. La FGTB dans son ensemble participe activement aux diverses campagnes et manifestations contre les missiles (notamment en 1981, 1983 et 1985). Lors du lancement de l’action de 1983, elle rencontre les organisateurs (CNAPD, du côté francophone ; Vlaams Aktiekomitee tegen Atoomwapens – VAKA – et Overlegcentrum voor de Vrede – OCV – du côté néerlandophone) pour discuter des mots d’ordre de la manifestation et obtient l’appui total du Bureau. Elle assure une très large publicité à l’événement en publiant son propre matériel de campagne (affiche et autocollant « F.G.T.B. Pour la paix et l’emploi. Tous à Bruxelles le 23 octobre 1983 », banderole portant le slogan « La F.G.T.B. sera là / Het A.B.V.V. zal er zijn ») et en relayant l’information tout au long du mois d’octobre dans son périodique Syndicats. Tous les affiliés sont appelés à manifester. Des bus sont affrétés, ainsi que des trains spéciaux pour rejoindre (gratuitement) Bruxelles.

Les autres structures du syndicat socialiste ne sont pas en reste : la Centrale des métallurgistes de Belgique publie un numéro spécial CMB Inform : « Faire la guerre à la guerre » , tandis que les Jeunes FGTB éditent du matériel à destination spécifique de leurs affiliés. En tête de la manifestation du 23 octobre 1983 qui regroupe quelque 400 000 personnes, figurent plusieurs personnalités de l’organe directionnel de la FGTB : le secrétaire national Henri Carpentier, le président de la CES Georges Debunne et le président André Vanden Broucke. Ce dernier signe l’article « Le combat pour la paix, un combat syndical » qui paraît dans Syndicats, le 5 novembre suivant. Il y dresse le constat qu’« Il faut joindre la lutte pour la paix à la lutte syndicale » et lance un appel « à un quart d’heure d’arrêt pour la paix » le 8 novembre, date à laquelle un débat parlementaire doit avoir lieu sur les armes nucléaires. En 1985, la FGTB appelle à nouveau ses affiliés à une manifestation à Bruxelles. Le transport (train, bus) est pris en charge contre paiement cette fois d’une petite participation aux frais (achat d’un autocollant). La manifestation du 17 mars réunit quelque 150 000 personnes, alors que peu de jours auparavant, le gouvernement Martens V (social-chrétien/libéral) a marqué son accord sur le déploiement des missiles à Florennes.

… et du processus de paix au Moyen-Orient

La chute du mur en 1989 et la disparition du monde bipolaire qui avait prévalu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, changent singulièrement la donne en matière de pacifisme. L’attention se porte désormais sur les guerres menées par les États-Unis (et ses alliés occidentaux) au nom de la démocratie, mais qui servent en réalité des intérêts économiques et/ou géopolitiques. Lors de la guerre du Golfe (1991), le Bureau de la FGTB publie un communiqué appelant à ce qu’une solution rapide soit trouvée et que l’ensemble des résolutions des Nations Unies relatives au Moyen-Orient soient enfin appliquées, tandis que l’appel « Syndicalistes contre la guerre » réunit quelque 1 200 « signataires FGTB » de toutes les régions du pays et de tous les secteurs. Depuis, le syndicat n’a pas manqué de marquer régulièrement sa désapprobation envers les interventions occidentales au Moyen-Orient : avec la résolution « Guerre contre le terrorisme et lutte pour la paix et le développement » et la manifestation dénonçant les bombardements en Afghanistan (2001), la motion de la FGTB wallonne et le nouvel appel syndical contre la guerre d’Irak (2001-2003), ou plus récemment, la participation à la plateforme Help Syria.

Ces diverses interventions militaires menées par les forces occidentales (et dénoncées par la FGTB) entraînent un profond bouleversement de la situation géopolitique dans cette région du monde et (re)mettent à chaque fois en évidence de manière flagrante l’occupation de la Palestine par Israël, dénoncée dès les années 1970 par l’ULDP et le RLP, et jamais réglée malgré les nombreuses condamnations de l’ONU. Après la question du désarmement, le soutien au peuple palestinien est sans doute l’un des engagements dans lesquels la FGTB, dans son ensemble, s’est illustrée avec le plus de constance. Citons parmi de très nombreux exemples les missions menées par la CGSP Enseignement en 1991; diverses résolutions lors de congrès ; l’édition de brochures La paix maintenant et Travailler sous l’occupation israélienne ; la participation à la rencontre co-organisée à Bruxelles par l’Initiative syndicale européenne pour la justice en Palestine et la Centrale générale FGTB en 2016, etc.

Diversification du combat pacifiste

La paix étant Intrinsèquement liée à des enjeux divers (rapports Nord-Sud, droits de l’homme…), sa poursuite s’incarne dans de multiples combats que la FGTB investit dès la fin des années 1970. Parmi ceux-ci figurent la lutte contre le racisme et la xénophobie ou la défense des droits des immigrés et des réfugiés. Par ailleurs, la FGTB poursuit son action contre la course à l’armement et milite en faveur du développement durable Nord-Sud ( « La solidarité par la paix et le développement », participation à la manifestation pour la paix à Bruxelles du 16 avril 1989…).

Dans les années 1990, la tendance vers une diversification de la lutte pour la paix se renforce encore. L’approche de la paix passe alors par la lutte contre l’extrême droite ou la défense du droit d’asile. La FGTB initie (ou participe à) diverses actions : manifestation « Pour la démocratie et la tolérance, contre les exclusions et le racisme » ; campagnes « Avec l’extrême droite, la cible, c’est toi » ou « Nuit blanche contre listes noires » (initiées par la régionale de Liège)...

De même, le syndicat socialiste occupe une place importante dans le mouvement altermondialiste dans lequel se fond peu à peu le mouvement pacifiste. Fidèle à l’idée que les inégalités et l’exclusion sociale sont sources de conflit et que seule une répartition équitable des richesses mondiales peut garantir une paix durable, ce syndicat mène divers projets en vue de favoriser : le dialogue social (au Congo, au Panama…), la mise en place de syndicats (au Panama, en Bosnie, en Macédoine, dans le Tiers Monde…) ou l’emploi (dans les Balkans, en Roumanie). Comme par le passé, il manifeste son soutien aux syndicalistes mis en danger par les conflits guerriers (dans la bande de Gaza, en Iran, au Honduras…).

C’est dans ce type d’engagements globalisés et « de terrain » qui rejoignent davantage ses préoccupations directes (puisqu’orienté vers le dialogue social et la solidarité internationale avec d’autres syndicats) que s’incarne aujourd’hui l’essentiel de l’engagement de la FGTB en faveur de la paix. Cela ne l’empêche cependant pas de continuer à s’associer aux campagnes initiées au niveau international (appel aux centrales et aux régionales à participer à l’action « Stop Bush » à l’occasion de la venue du président américain à Bruxelles en 2005, soutien à l’action « Maires pour la paix » et pétition de la CSI contre les armes nucléaires en 2009) ou au niveau national (manifestation contre la politique guerrière de l’Europe en 2010 ; plate-forme contre l’achat des avions de chasse F16 (rejointe par la Vlaams ABVV, les Jeunes FGTB et la régionale du Hainaut). Par ailleurs, elle apporte son soutien à la mise en place de projets culturels promouvant la paix (installations artistiques, expositions, etc.)

Pacifisme et syndicalisme : un mariage de raison ?

À l’issue de ce bref aperçu des rapports entretenus entre les mouvements de la paix et la FGTB, on peut dresser une série de constats.

En Belgique, la convergence entre les deux mouvements s’est essentiellement produite à deux moments spécifiques : dans l’Entre-deux-guerres (en réaction aux horreurs de 1914-1918) et au début des années 1980 (lors de la lutte contre les missiles). Au cours de ces deux périodes, le syndicat socialiste (aux côtés du parti socialiste) a joué un rôle fédérateur dans le mouvement de la paix et a initié, ou participé massivement à, diverses actions. Il concourt ainsi à la sensibilisation d’une large frange de la population à la question de la paix.

Et pourtant, force est de constater que les espoirs fondés sur l’union de tous les travailleurs comme rempart efficace contre la guerre ont été en grande partie déçus : pas plus que les partis politiques, les syndicats n’ont été capables de faire front lors de l’éclatement des deux conflits mondiaux. On note ainsi que le mouvement de la paix apparaît « plus internationaliste dans les faits que le mouvement syndical ». De même, dans ses positions en matière de paix, le syndicat socialiste (en tout cas une partie importante de celui-ci) a éprouvé des difficultés à faire abstraction de ses positions politiques : l’anticommunisme de certains de ses dirigeants a longtemps constitué un frein à son engagement.

Si l’implication de la FGTB dans le combat en faveur de la paix est réel, il n’a que ponctuellement découlé d’une initiative propre, mais est plutôt venu renforcer les actions décidées par d’autres. Est-ce dû au fait que, comme le faisait remarquer Jacques Yerna à la fin des années 1990, les syndicats « s’intéressent peu à l’international, et donc à la paix » et qu’ils considèrent souvent celle-ci comme un passe-temps personnel de certains de leurs représentants ? En effet, en dehors des deux périodes évoquées précédemment, il semble que l’engagement pacifiste de la FGTB a le plus souvent procédé moins d’une volonté interne que de la détermination de certains de ses dirigeants sensibles à la question. À cet égard, il convient de relever le rôle de la régionale de Liège qui, depuis près de 70 ans, a livré de nombreux pacifistes convaincus qui ont œuvré à conscientiser un large public à la paix.

Aujourd’hui, le mouvement pour la paix a perdu de sa popularité et bien que le syndicat socialiste s’associe encore de manière régulière à des campagnes ponctuelles, son combat pour la paix se traduit désormais essentiellement dans son action en faveur de la justice sociale (en Belgique, mais aussi à l’étranger). Fidèle à l’idée que les inégalités et l’exclusion sont facteurs de conflit, la FGTB continue ainsi au quotidien à « Joindre la lutte pour la paix à la lutte syndicale », selon l’appel lancé par André Vanden Broucke.