Hommage à René Deprez (1923-2015)

Pour l'IHOES, le nom de René Deprez est synonyme avant tout de "vieux compagnon de route". Un compagnon qui nous a marqué à la fois comme historien et résistant.

Dans les années 1970, avec Michel Hannotte, René veut mettre en avant l'histoire du "monde du travail", trop souvent méprisée par l'historiographie classique. Tous deux veulent aussi empêcher la disparition d'archives économiques et sociales ou leur départ vers des institutions flamandes. À l'époque, de nombreuses archives ouvrières de toute la Belgique prenaient le chemin de la Flandre. Par contre, en Wallonie, peu de personnes s'intéressaient alors aux documents relatifs aux militants, aux associations culturelles et politiques liées au monde du travail ou aux entreprises qui avaient fermé. Leur démarche participera à la prise de conscience qui aboutira à l'élaboration d'un décret sur la protection des archives privées et au sauvetage des nombreux fonds. En 1979, ils mettent sur pied à la bibliothèque des Chiroux, où Michel travaille, une section autonome consacrée à l'histoire du mouvement ouvrier. Marcel, le frère de René, se joint à l'aventure qui devient, le 1er mai 1987, l'Institut d'histoire ouvrière, économique et sociale.

René est donc l'un des pères de l'Institut… Et quel père ! Militant et acteur de l'histoire sociale et politique, il s'était engagé auprès du parti communiste et du mouvement wallon et avait combattu dans la campagne contre Léopold III. Son ouvrage consacré à la grève de 1960-1961 était (et reste) une référence ! Son travail d'historien était indissociable de son rôle de résistant, lui qui, engagé à moins de 20 ans dans les Partisans armés, avait connu les geôles nazies pendant deux ans. Très actif au Front de l'Indépendance, il en sera le président national pour la Wallonie jusqu'en 1998.

À l'IHOES, son travail d'historien a toujours été imprégné par ce passé antifasciste. D'ailleurs, pendant de nombreuses années, stimulés par René et Marcel, nous travaillerons beaucoup sur cette problématique. C'est le cas en 1992 avec l'exposition Sur la résistance au fascisme 1940-1945. Le Front de l’Indépendance dans la région de Liège, Ourthe/Amblève. Lors de la préparation de cette exposition, Marcel et René jouent un rôle essentiel d'intermédiaires entre les historiens de l'Institut (tous bénévoles) et les Résistants du Front de l'Indépendance : Jean Bourguet, Roger Gillet, Joseph Pirlet, Jean Derkenne, Juliette Franquet, Anna Stroobants… Par leurs interviews et leurs archives, beaucoup d'entre eux viennent donner vie et vérité à cette exposition qui marque une véritable étape pour cet institut encore clandestin, puisqu'il n'était reconnu par aucune autorité publique. En effet, c'est dans la dynamique créée par cette exposition que nos collections s'enrichissent de nombreux fonds d'archives relatives à la Résistance : les papiers de Jules Gusbin, Rodolphe Gillet, Raymond Lubeck, et plus tard de Joseph Joset du Service D…

Chaque travail de recherche est l'occasion de sauver ce qui peut encore l'être : papiers, photos, presse… et la Résistance est encore au centre de l'exposition consacrée en 1995 à la libération de Liège.

Mais René était loin de ne s'intéresser qu'au passé : il se sentait concerné par des problématiques nombreuses et variées qui stimulaient sa plume. Avec une profonde lucidité : ainsi par exemple, en 1990, dans Le Soir, partant de son expérience de résistant antinazi, il s'inquiétait de l'avenir démocratique de notre pays, et de la communauté européenne (je cite) "de plus en plus à la remorque d'une Allemagne, non encore envahissante sur le plan militaire mais de plus en plus dominante sur le plan économique". Un texte quasi prémonitoire. J. Smits a évoqué son rôle de transmetteur de la mémoire. En tant qu'enseignante, je garde un souvenir fort d'un voyage au Struthof où il accompagnait mes élèves de l'enseignement secondaire.

L'âge venant, René s'est fait plus rare à l'IHOES, tout en restant présent au niveau du Conseil d'administration. Cela fait quelques années qu'il s'est retiré dans sa campagne, mais nous n'oublierons jamais le rôle qu'il a joué dans la création et le développement de cet Institut cher à son cœur. Depuis plus de trente ans, et tous les jours, nous nous efforçons de rester fidèle à cet esprit militant et pionnier insufflé par Michel, Marcel et René.

Micheline Zanatta
Présidente de l'IHOES